‹ De la Réforme parlementaire et de la réforme électoraleChapitre 99 sur 139 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

» offices, il est conduit à leur sacrifier jusqu’à ses » propres devoirs.

» Tous ces inconvénients disparaissent avec l’élec- » tion à deux degrés : ici , point de. permanence, ou,

» pour mieux dire, point de corps électoral ; les élec- » leurs nommés par les citoyens se réunissent en U3- » semblée qui n'a plus d’existence, ou plutôt qui » s’évanouit aussitôt que l’élection est terminée;

» ceux qui en ont fait partie ne sont point assurés » d’entrer dans la composition de l’assemblée qui » suivra; toute coalition devient donc impossible;

» tous suffrages préparés d'avance le deviennent éga- » lement. Le député élu n'a plus d’autre intérêt que » celui de remplir honorablement son mandat ; il sent » que, pour lui, le meilleur moyen de témoigner sa » reconnaissance à ceux qui i ont nommé, c’est de » se livrer tout entier aux soins qu’exigent les afiai- » res générales du pays; et, comme il ignore quels » seront ceux qui seront appelés à le nommer de » nouveau, il ne trouve dans la prévision de l'avenir » aucun motif personnel de se ménager une clientèle » et de favoriser des ambitions privées. »

Je suis fort loin de nier ce qu'il a de vrai, de grave dans ces observations, et je ne voudrais pas m'engager à repousser toujours, quoi qu'il arrive, le vote à deux degrés. Mais, d'une part, l’opinion publique est peu favorable à ce vote; de l’autre, il ne me paraît nullement démontré que ses avantages surpassent ses inconvénients. Je ne veux point me re-

jeter dans la philosophie politique de 1 820, ni rechercher si le droit d’élire est de ceux qui puissent se déléguer, et si les capacités 9ont ou non indivisibles. Je m’en tiens à des motifs plus simples, plus humbles, plus pratiques. Or, dans le système de l'élection indirecte, il est indubitable que, pour l’électeur du premier degré, le résultat est si éloigné, si incertain, qu’un grand intérêt ne saurait s’y attacher. Il est indubitable que presque toujours la première opération , celle de laquelle dépend la seconde, s’accomplit au milieu de la plus parfaite indifférence. Au lieu d’un droit considérable et qui 6’exerce dans toute sa plénitude, avec tout son effet, on a ainsi un droit divisé, mutilé, dont l’exercice est plus apparent que réel. Au lieu d’une machine simple, puissante, effieaœ, on a une machine compliquée, embarrassée, improductive. L’éleetion à deux degrés serait d’ailleurs une ridicule parodie, si le droit de voter dan9 les assemblées primaires ne s’étendait pas à presque tous les citoyens. On tombe alors dans cette singulière contradiction , de créer un corps électoral peu indépendant, peu éclairé, et de lui confier une opération difficile, complexe, une opération qui suppose autant de réflexion que de prévoyance. N’est-ce pas mettre ce corps électoral à la discrétion , à la merci de toutes les influences, de toutes les passions locales et personnelles? N'est-ce pas en faire un instrument aveugle et servile tantôt des factions, tantôt du pouvoir, selon les temps?

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A ces raisons, souvent produites contre ie vote à deux degrés, j'en ajoute une qui me parait fort grave : ce que nous déplorons par-dessus tout, c'est que, chaque jour, la pensée politique tende à disparaître des collèges électoraux ; rendre aux opérations électorales le mouvement politique, qui s’arrête, la vie politique, qui s’éteint, voilà notre désir et notre but ; or, ce mouvement et cette vie, où trouveront-ils place, dans l'élection à deux degrés? Ce qui constitue le mouvement et la vie politique, ce n’est point le fait d écrire isolément et silencieusement sur un bulletin un ou plusieurs noms , connus ou inconnus : ce sont les réunious où les électeurs, arrachés, pour quelques jours, à l’égoïsme de la vie privée, se communiquent, se transmettent leurs impressions, leurs sentiments, leurs idées ; ce sont surtout les assemblées où, en pré- ' sence des électeurs, les candidats viennent, comme en Angleterre, exposer leurs principes, débattre leurs opinions, justifier leurs votes. Quand auront lieu ces réunions, ces assemblées dont il importe tant aux vrais amis du gouvernement représentatif d'étendre l'usage, de consacrer 1 habitude? Ce ne sera point, ce ne peut pas être au premier degré d élection , au chef-lieu du canton ou de la commune. Ce sera donc au second degré , quand les électeurs se réuniront au chef-lieu de département, pour nommer les députés. Mais, qu'on y prenne garde : l’élection , alors, sera à peu près faite. Si l'élection primaire conserve encore quelque chose de politique, chaque

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électeur, en effet, aura été choisi dans l’intérêt do tel ou tel candidat, avec tel ou tel mandat positif. A quoi serviront, dès lors, si ce u'est à amuser l'auditoire, les questions des électeurs, les explications des candidats?

, De tout cela je conclus que, loin d’arracher la France à l’indifférence politique, l’élection indirecte aurait probablement pour effet de l’y plonger davantage, et quainsi elle pourrait aggraver le mal au lieu de le guérir. Je comprendrais peu, dès lors, que , pour la faire prévaloir, on se mît en lutte «mitre l'opinion publique, qui , depuis trente ans, la repousse.

Si les deux degrés sont impopulaires depuis trente ans, depuis trente ans, au contraire, le vote au cheflieu jouit, en France, d’une certaine popularité. C’est par ce vote que le parti libéral, de 1 81 7 à 1 820, reprit force et s'approcha du pouvoir; c'est ce vote que le parti rétrograde s’empressa de supprimer en 1820, quand, à la suite de tristes défections et d’une déplorable catastrophe, 1 ascendant lui fut rendu. Il est naturel que, sans examiner si la situation est la même, le parti libéral conserve pour le vote au chef-lieu beaucoup d'affection et de reconnaissance. Le vote-au chef-lieu a, d’ailleurs, des mérites évidents, incontestables, et qui, aujourd hui comme en 1817, doivent frapper les bons esprits.

« La réunion de tous les électeurs d'un départe- » ment pour la nomination des députés, disait

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