‹ De la régence d'AlgerChapitre 3 sur 9 · S III · texte numérisé non relu

S III

Question agricole. — Le pays ne produira au-delà de ses besoins actuels que sous l’empire d’un régime que les indigènes ne peuvent se donner sans nous.

Nous avons indiqué déjà quelques-unes des proûueüons importantes que la France doit attendre ou peut espérer de l’Algérie. Il n’entre pas dans notre pensée de traiter ici la question agronomique, nous n’y sommes pas compétens ; nous ne tenons même pas, à vrai dire, à démontrer à ceux qui le nieraient encore que ce pays peut produire avantageusement pour la France. Ce qu’il nous importe, c’est de démontrer que s’il est capable de produire , il ne peut le faire sans nous.

Il y a une connexion intime entre ce que produit un pays fertile et l’importance de sa

population, les besoins qu’elle éprouve. Pendant de longues années l’Indien du nord de l’Amérique ne demandera à la terre que les forêts où il vit de sa chasse. Mais donnez à cette terre une population civilisée, faite, pour ainsi dire, de toutes pièces, et un siècle suffira pour faire naitreun puissant état, un énorme foyer de production.

Nous ne voulons pas dire que l’Algérie ait un aussi bel avenir, ni même qu’il faille rengager dans la môme voie ; mais si, dans son état actuel, la régence est peu productive, si elle semble digne à peine de fixer nos regards sous ce rapport, ce n’est pas qu’elle soit impuissante ; c’est qu’elle a été pendant des siècles livrée à une race qui a comme toute autre le désir du bien-être, mais que la barbarie des Turcs a détruite par la guerre ; qui avait à peine le droit de propriété; qui, loin de pouvoir penser à améliorer sa condition d’esclave, n’avait autre chose à faire que de ne pas mourir ; qui n’aurait du reste eu qu’une passion,

celle de ne rien produire pour ses oppresseurs.

Pour cultiver leur sol, il fallait aux Arabes l’espoir, le temps de jouir de leurs travaux : or pas un qui pût compter sur le lendemain, pas un qui pût sans danger montrer d’autres richesses que celles qui devaient aller servir au luxe de ses maîtres.

Les Turcs campés en Afrique comme ailleurs, mais là surtout, au milieu de peuples ennemis, s’étaient comptés d’abord, puis avaient calculé ce qu’il leur fallait de cruauté pour dompter les Arabes, ce qu’il leur fallait de richesses pour se maintenir ; puis ils avaient dit aux indigènes : « Vos montagnes » ne seront pas plus peuplées que ne le per- » met notre nombre- vous produirez ce qu’il » faut, à vous pour vivre, à nous pour soutenir » notre pouvoir et notre luxe. Mais rien au- » delà. Si vous avez trop d’enfans, nous vous » décimerons, trop de chevaux ou d’armes,

» nous les prendrons. Si vos moissons sont « trop belles, nous les brûlerons. Si vos bois

j > d’oliviers s’étendent, nous les couperons. » Et si les tribus oubliaient cette menace , s’il se manifestait chez l’une d’elles un signe quelconque de prospérité, les Turcs décimaient, pillaient, brûlaient, comme ils l’avaient annoncé ; car l’Arabe était esclave et n’avait qu’à suffire aux besoin de son ennemi.

Voilà pourquoi la régence est si pauvre encore , voilà pourquoi elle se présente à nous souvent nue et dépouillée. Ce qui manque à ce pays, c’est une population. Ce qu’il faut à cette population, c’est le repos, la protection, la liberté telle qu’elle peut la comprendre , la justice surtout telle que tous les hommes la comprennent.

Tous ces principes d’une application nouvelle chez les Arabes, c’est à la France à les faire prévaloir. Or, parce que l’on se sera arrêté au projet de laisser naître une souveraineté nouvelle parmi eux, parce que l’on aura constaté dans un traité que notre alliance avec elle repose sur les principes de liberté

de mouvement des individus et de liberté de commerce des produits, croit-on pour cela qu’on aura déposé dans cette création nouvelle le germe des bienfaits dont la France devrait un jour recueillir les avantages? Ce serait une grave erreur.

Si le nouveau pouvoir fondé chez les Arabes n’est point soumis au nôtre, il en sera le rival; il aura donc besoin d’être fort , et sa force consistera, non pas à nous imiter en s’engageant de lui-même dans la voie où nous voudrions le conduire, mais à développer, au contraire , chez les indigènes , tous leurs élémens de résistance à notre civilisation. C’est un calcul étroit sans doute ; mais que l’on reconnaisse au moins qu’il serait exact. Une grande nation peut chercher dans l’imitation d’une nation ennemie ou rivale ses moyens d’indépendance et de prospérité; mais l’Arabe de l’Algérie, pour nous résister, a besoin de rester ce qu’il est, de reculer encore, s’il est possible. S’il se fait semblable à nous, il perd

tout avantage. Il vaudrait mieux pour lui se soumettre d’avance. C’est là une vérité qu’il comprend bien, et c’est ici le lieu d’en donner comme preuve l’examen , sous ce rapport au moins, de la politique du chef qui le dirige en ce moment.

La conquête de la régence par les Français n’a pas été pour les Arabes le commencement d’une période de résistance. Elle remonte, ainsi que nous l’avons indiqué dans une autre note, à l’apparition même des Turcs dans le nord de l’Afrique.

Pour vouloir résister à la domination de ces derniers, les Arabes n’avaient pas seulement le motif de conserver leur indépendance politique; ils étaient encore séparés d’eux par un assez grave dissentiment religieux.

Deux grandes sectes partagèrent, dès son origine, la religion du prophète. Le chef de l’une d'elles est l’empereur qui réside à Constantinople; l’autre reconnaît pour pontife le souverain de la Perse. Il existe entre ces deux

fractions une haine profonde; une foule d’autres sectes se formèrent de leurs débris ou de leur mélange. La plus importante est celle à laquelle appartient l’occident de l’Afrique , et qui reconnaît pour chef l’empereur de Maroc. Elle reconnaît l'hérédité du kalifat dans la descendance du prophète; par ce point elle se rattache aux Persans; mais elle admet les traditions de l’histoire pour certains commentaires du Livre , et pour certaines formes du culte , se rapprochant ainsi des Ottomans. Toutefois les mosquées des Turcs et des Arabes ne sont pas communes, et pendant que les premiers prient pour le sultan, c’est au nom de l’empereur de Maroc que s’accomplissent les rites du culte des Arabes.

La position du gouvernement anglais, par rapport à l’Irlande, donnerait une idée assez exacte de celle du pouvoir turc pesant sur les Arabes et les Maures déshérités. Il y a entre Maroc et ces deux dernières races des liens semblables à ceux qui unissent Rome aux ca-

tholiques d’Irlande. Aussi trouve-t-on dans ce fait un des motifs de cette plus grande résistance opposée de tout temps par l'ouest de l’Algérie, plus voisine de Maroc, et que nous avons déjà eu occasion de reconnaître.

C’est de ce côté que se sont presque toujours élevés les hommes qui osaient proclamer l’indépendance de leur nation. Mais comme le sentiment de nationalité, toujours attaqué, brisé par la politique des Turcs, était presque éteint chez les Arabes; comme aussi les chefs de ces révoltes n’avaient aucune de ces pensées généreuses qui auraient pu le réveiller en leur inspirant de nobles projets; comme ils n’avaient à offrir aux Arabes ni des idées nouvelles, ni presque un sort meilleur, c'est surtout à leurs croyances qu’ils s’adressaient. C’est au nom de la religion qu ils -proclamaient, qu’ils soutenaient la révolte. Aussi, dans la pensée des Arabes , ces deux mots se liaient-ils étroitement.

Si d’abord la religion avait dû provoquer la

révolte, la révolte à son tour ne fut plus bientôt qu’un acte de religion. Celle-ci devait en diriger les efforts, et en effet les chefs de cette résistance furent toujours, par leur origine ou par les pratiques sévères de leur vie, éminemment propres à émouvoir les sympathies des sectaires auxquels ils voulaient mettre les armes à la main.

Meï-ed-Din, père d’Abd-el-Kader, était un homme de cette espèce , un marabout, fort respecté. Il avait pris part à une entreprise assez récente dans la province d'Oran. Depuis, il avait été trop bien surveillé pour continuer à prêcher la résistance ; mais il avait élevé son fils dans la confidence de ses projets. Il vivait encore, lors de notre arrivée dans la province, et dès lors retiré chez les Arabes, il y fut un de nos plus ardens adversaires.

Empoisonné par Ben-Nouna , dit-on , qui, chef alors à Tlemcen et homme ambitieux luimême, voulut se défaire d’un dangereux rival, il légua à Abd-el-Kader , son second fils , le

soin de le remplacer dans le rôle qu’il avait depuis long-temps adopte'. Une révélation divine lui désigna , dit-il , ce fds comme chargé de l’avenir de son peuple, et avant sa mort il le fit reconnaître par ses partisans. C’est ainsi que l’émir actuel s’est trouvé placé sur le seuil du théâtre où il a tant grandi depuis.

il avait été présenté par Dieu lui-même aux Arabes, chargé par lui de défendre et de relever une religion opprimée jusque là, aujourd’hui menacée dans son existence.

Nous ignorons si ce jeune chef crut en effet d’abord que nous venions en Afrique pour anéantir ses croyances, et s’il crut aussi à sa mission divine. Son éducation peut le faire penser ; mais ce qui nous paraît certain, c’est qu'aujourd’hui il doit être éclairé à cet égard. IÎ doit savoir que nous n’apportons pas au milieu des Arabes une religion nouvelle ,* il sait que nous avons jusqu’à ce jour proclamé et pratiqué la tolérance. Forcé de s’enquérir de nos idées et de nos usages en Europe , il ne

doit lui rester à cet égard aucun doute.

Mais s’il le pense aujourd’hui, il n’en est que plus dangereux , car il lui est interdit de le reconnaître.

Un autre que lui , placé au pouvoir par sa naissance et son courage, choisi par les Arabes pour préparer leur résistance et diriger leurs efforts, un homme enfin qui n’aurait eu qu’un rôle militaire à remplir, aurait pu , peut-être, éclairé plus tard par notre conduite, contracter avec nous une alliance sincère et profitable aux deux nations ; mais l’émir est là par la volonté divine, sa mission est religieuse, son pouvoir ne grandit que parce que la religion est en danger. Si un seul jour, un seul moment, il avouait aux Arabes qu’il croit à notre tolérance ; s’il avouait que la religion n’a rien à perdre à notre contact, Abd-el-Kader cesserait d’être ce qu’il est pour eux. D'autres que lui ont voulu le pouvoir , d’autres le veulent encore, et traiteraient avec nous au besoin. S’il descendait à ce rôle, il ne serait

plus pour eux qu’un rival, pour les Arabes un ambitieux vulgaire. Ils ne croiraient plus à sa parole. La vision de son père ne serait plus qu’un mensonge.

Ainsi, l'intérêt de l’émir est de placer la question sur le terrain religieux , et cela sans concession, sans faiblesse. Toutes nos tentatives ne doivent être pour lui que des séductions, et c’est dans la religion seule, c’est dans l’horreur pour toute innovation chrétienne qu’il puisera sa force, qu’il pourra trouver le succès.

On voit que nous ne sommes pas absolus dans ce principe, que la nation arabe ne peut se développer que sous notre domination directe, et que, ce que nous refusons à l’émir à cause de l’origine de son pouvoir, nous l’eussions accordé peut-être à un autre, si dès le principe on eût tenté de fonder en Afrique une autorité devant tout à notre présence et ne pouvant se soutenir que par nos armes. Mustapha-ben-ïsmaël offrait bien quelques

chances en 1 831 ; mais on les négligea à cette époque; aujourd’hui il est bien tard.

Quoi qu’il en soit, l’autorité d’Abd-el-Kader est un sacerdoce, et il ne lui est pas permis d’en changer la nature. Il faut qu’il entretienne les haines religieuses, qu’il les ravive au besoin, résistant ainsi, autant qu’il est en lui, à l’effet inévitable de notre présence et de notre politique contre lui.

S’il importe à l’émir de nous présenter aux Arabes comme des conquérans religieux, il lui importe aussi qu’aucune tribu ne vienne auprès de nous faire une épreuve qui le démente. C’est là pour lui une question vitale : aussi l’on a vu avec quelle persévérance il a lutté contre tous nos efforts. La guerre de 1 835 a eu pour cause l’appui que nous a demandé une tribu non soumise. En 1 837, quand notre alliance avec elle avait été cimentée par la fraternité du champ de bataille, il osa encore la réclamer comme sujette et. coupable. Pendant dix-huit mois il a infatigablement travaillé à

rendre l’occupation de Tlemcen, qui nous plaçait au centre des Arabes, inutile et embarrassante. Quand il fallut traiter, « la paix sans Tlemcen , dit-il lui-même , ne sera qu’une courte trêve. »

Sa haine persécute et décime la race des Koulouglis, que leur intérêt et leurs souvenirs éloignent des Arabes et poussent vers nous. Il rappelle et éloigne les tribus qui habitent derrière nos lignes ou dans leur voisinage. Tout musulman qui consent à vivre parmi nous renonce, dit-il, à la foi de ses pères ; enfin ne renonçant, lui, que dans la forme à son autorité sur ceux qui restent dans nos villes, il stipule de leurs droits dans ses traités avec nous.

Une ressource contre lui nous semblait offerte dans les articles qui proclament la liberté absolue du commerce ; mais on ne pourrait l’obtenir de lui, même par la guerre, car cette liberté le tuerait.

S’il en laisse consigner le principe, c’est par

une pure forme, ainsi qu’on a pu s’en convaincre , et que le gouvernement l’a reconnu luimême. Sous peine de mort, il défend le commerce des chevaux ; si nous voulons aller chez les Arabes, il nous refuse, et c’est avec lui ou ses agens immédiats qu’il faut agir. C’est par quelques points isolés de la côte, et non occupés par nous, qu’il permet à ses sujets de faire écouler les denrées qui doivent fournir au paiement de l’impôt , et les caïds ou autres placés encore sur ces points entre les Arabes et nous servent , par leur présence , l’intérêt de sa politique et celui de son monopole.

Nous ne nous arrêterons pas ici à ce système de monopole, qui lui est assurément dicté en partie par l’avidité ignorante commune à tous les Arabes; mais ce qu’il faut dire, c’est que son but aussi est de nous séparer de ceuxci sans retour.

Que peut-on espérer d’un pareil état de chose? Est-ce cette paix solide et sincère qui donnerait aux Arabes cette confiance qui seule

peut les porter au travail ? Non, sans doute ; car les Arabes ne voudront produire, pour les voir livrés à leurs ennemis, ni de riches moissons , ni de nombreux troupeaux. Ainsi, le pouvoir d’Abd-el-Kader est une hostilité vivante ; s’il se rallie à nous sincèrement, il est perdu. Il faut qu’il nous ôte toute action, même indirecte, sur les indigènes. Il doit leur inspirer des haines éternelles et une méfiance continue. La prospérité de la régence est donc, par cela seul, incompatible avec le pouvoir qui ne peut consentir à dépendre de la France. Bien plus, l’émir est nécessairement ennemi de cette prospérité; car non seulement il saitquela force de son pays réside dans son état actuel de barbarie, dans la difficulté pour nous d’atteindre un ennemi que rien ou presque rien ne fixe à sa place, et qui ne produit que ce qu’il peut soustraire à nos attaques; mais il sait aussi que si l’Arabe se livre à la culture, il en voudra recueillir les fruits ; qu'il voudra bientôt cette sécurité qu’on lui présente comme im-

possible, et que peut-être un jour le besoin de repos le pousserait vers nous et à la révolte contre lui. (( Pourquoi vous demanderions-nous la » paix ? répondait le lieutenant de l’émir à une » ouverture indirecte qui lui était adressée ; )) nos tentes sont légères , nos chameaux les » portent avec nos richesses partout ou vous » n’êtes pas. La guerre ne peut rien nous » faire perdre, et jusqu'à ce jour elle ne vous » a rien fait gagner. » Qu’on n’en doute pas , Abd-el-Kader sait qu’il faut que les Arabes restent ce qu’ils sont pour se défendre , pauvres et n’ayant rien à perdre.

Telle est la condition que doit leur faire le chef qui les gouverne en ce moment. Il en sera de même de tout autre pouvoir qui voudra s’élever sans nous et malgré nous. Nous seuls donc pouvons donner aux populations de la régence le régime politique favorable au développement de sa prospérité agricole.

Que nous agissions sur elle directement ou par des chefs soumis à la France, cela est peu

important ici. Il suffira que nous soyons les maîtres ; car l’indépendance pour les Arabes n’est plus possible qu’à la condition pour eux de rester armés et pauvres.

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