IV
Question commerciale.— La France doit assurer le passage des caravanes qui font le commerce du désert Elle doit sim¬
plifier les relations d’échanges, et ne point souffrir d’intermédiaires entre elle et les Arabes.
Antérieurement à notre établissement à Alger, le commerce de l’intérieur, celui des tribus voisines du désert, celui du désert même, ne se faisait pas toujours directement avec la côte. Les Juifs, qui , comme négocians, ou comme courtiers , faisaient toutes les affaires du pays , n’osaient guère s’aventurer au-delà des premières villes de l’intérieur. Les Arabes , de leur côté , ne se souciaient pas de parcourir de longues distances , ou de venir exposer à la rapacité des agens inférieurs de l’autorité turque les objets de leur commerce.
Les caravanes lointaines et importantes étaient à peu près les seules qui vinssent jusqu’à la côte , après avoir assuré leur marche par de grands sacrifices.
Les Arabes du sud de la régence, dont la richesse consiste en troupeaux si nombreux, que l’on y compte les moutons par cinq cents, à peu près , comme le bataillon est l’unité de force de nos armées ‘, échangeaient avec ceux qui les séparaient de la côte leurs laines contre les grains et l’huile qui leur manquent, contre les étoffes qu’ils ne savent pas fabriquer.
Les Arabes du désert livraient aussi à leurs voisins la poudre d’or, les plumes d’autruclie et quelques autres produits, qui, par une série d’échanges, arrivaient à la côte.
Quant aux caravanes de l’intérieur de l’Afrique, elles apportaient, soit à Constantine,
* La réunion de cinq cents moutons a un nom propre dérivé de l’expression du nombre cinq.
soit à Tlemcen, ou enfin à Alger même, la poudre, l’ivoire, les nègres et leurs autres richesses. S'arrêtant aux limites du désert, elles envoyaient à Alger des députés qui, payant cher aux Arabes le droit de passage, venaient solliciter la protection des Turcs. Il fallait acheter cette protection, qui consistait, selon les lieux et selon les temps, en une escorte, ou un simple firman du dey. Munies de cette garantie, les caravanes s’engageaient alors dans la régence, abandonnant encore, pour leur sécurité, soit aux chefs arabes, soit aux agens turcs , une partie des denrées qu’ils allaient vendre. S’il avait fallu payer cher pour arriver, il (allait encore payer pour le retour; car dans ce pays tout se payait.
Il devait résulter de ces nombreux échanges, de ces dangers sans cesse renaissans, une grande difficulté de commerce , un grand accroissement dans les prix. Et que l'on ne s’étonne pas que les Turcs n’aient point mis les choses dans des conditions meilleures. Ainsi
que nous l’avons dit, leur autorité était loin d’être assurée partout. Solidement établie dans le voisinage des grandes villes , leur influence décroissait à mesure qu’augmentait le rayon de leur occupation. Leurs agens ne résidaient pas au-delà de certaines villes. Plus loin, le tribut n’était plus guère levé que les armes à la main, et les Arabes étaient maintenus plutôt par la crainte que par une soumission réelle. Il y aurait donc eu danger pour les conquérans à trop exiger des Arabes soustraits à leur action constante; et les entraves que la cupidité de ceux-ci apportait au commerce étaient peut-être dilîiciles à lever. D’ailleurs les Turcs trouvaient plus simple de se faire rendre par un impôt plus fort une partie des bénéfices qu’une surveillance plus grande, une autorité plus réelle, aurait rendus impossibles. En légitimant ainsi l’avidité des Arabes, ils augmentaient le mai au lieu de le détruire. Il était donc difficile que le commerce prît un grand développement.
Depuis, la guerre presque sans résultats matériels que nous avons faite aux Arabes a du le rendre à peu près nul ; car personne n’a assez de confiance dans l’état actuel des choses pour aventurer dans ce pays son argent ou sa denrée. Quelque forte qu’ait pu devenir la position de l’émir dans le rayon qu’il occupe , il est loin de pouvoir veiller à la sûreté du pays en général, et s’il pouvait d’ailleurs présider au commerce, il le ferait d’après ses idées, d’après celles qu’ont enracinées dans le pays de longues habitudes et l’exemple des derniers possesseurs. Ainsi, quant à la prospérité du commerce intérieur, il nous importe de rendre les communications faciles, sûres, peu onéreuses, les relations plus simples. Cela ne peut résulter que de notre présence sur les lieux , de la confiance que l’on aura dans nos vues, du respect des Arabes pour notre volonté.
L’intérêt de notre avenir militaire dans la régence, celui de notre commerce, nous tra-
cent donc la même marche. Tous deux nous conseillent l’occupation complète du pays. D'ailleurs la nécessité où nous avons été de tenir notre flotte à Tunis pendant l’expédition de Constantine, deux ambassades auprès de l’état de Maroc, pour réclamer son inaction et sa neutralité, ne prouvent que trop que l’émir n’est pas notre seul ennemi en Afrique , et qu’il nous importe de ne pas laisser se développer autour de nous une influence jalouse , qui ne pourra que nous nuire, si elle grandit. Ainsi , tout nous porte à ne pas nous arrêter sur le seuil, pour ainsi dire, de la régence, d’Alger. Ce qu’il nous reste à faire voir, c’est qu’en cela notre intérêt est d’accord avec la nécessité, et que, placés en présence des Arabes, nous ne pouvons arrêter notre marche, et que le contact doit rendre leur soumission nécessaire.