‹ De la régence d'AlgerChapitre 5 sur 9 · SV · texte numérisé non relu

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Nous supposons que la France, renonçant à consolider sa position militaire, et acceptant le pays tel qu’il est, se restreigne à ce qu’elle occupe en ce moment. Pour occuper ce pays, il y faut placer des habitans ; or, la population indigène qui s’y trouve est trop peu importante pour compter. La politique de notre ennemi ne nous permet pas de penser à des accroissemens prochains dans son chiffre ; c’est donc à l’Europe qu’il faut demander une population. C’est ici que nous entrons dans la question de colonie.

Certes, il ne serait pas difficile d’attirer dans la régence cent vingt-cinq à cent trente mille colons, que comporterait le territoire

que nous nous sommes réservé jusqu’à ce jour. Les sacrifices pécuniaires qui en résulteraient d’abord pour la France ne sont pas au-dessus de ses forces. Une pareille masse pourrait effectivement rejeter sur la frontière même ce qu’on appelle aujourd’hui les déprédations des Arabes, et ce qui, pour nous, est une guerre véritable. Elle pourrait donner au centre quelque repos et quelque sécurité ; mais cela ne suffirait pas ; et il faut savoir si le colon, placé ainsi en présence de l’Arabe, inquiété par un voisin dangereux , poussé lui-même par sa position et sa nature aux représailles ou à l’agrandissement, consentira à rester dans ses limites ; si le colon enfin, qui, selon quelques-uns, devrait nous permettre de nous arrêter en nous rendant les Arabes indifférens ou inutiles, ne serait pas, au contraire, un nouvel élément de guerre, une puissante cause comme un important moyen d’extension.

Toute colonie nous semble par sa nature

essentiellement progressive. Nous nous en rapporterons pour cela aux leçons mêmes de l’histoire.

Nous ne parlons pas des colonies anciennes, qui avaient un but avoué ; pas même de celles des Espagnols en Amérique, qui n’ont été que de véritables œuvres de destruction. Nous citerons deux exemples seulement, parmi ceux de colonisation restreinte , en présence d’un grand territoire , entreprise dans les temps modernes : ce sont ceux que l’Angleterre nous fournit dans les Indes et dans le nord de l’Amérique.

Les populations asiatiques auprès desquelles l’Angleterre se plaçait par la prise de possession du littoral de l’Inde étaient éminemment propres à se prêter à l’établissement projeté dans cette partie du monde. Elles étaient peu guerrières, n’opposaient aux tentatives de l’étranger que l'insouciance d’une vie qui se soutenait sans travail. Cet immense pays produisait plus que l’Europe ne devait

d’abord consommer, et cependant de simples comptoirs devinrent bientôt de véritables états . Plus tard, l’Angleterre occupa la plus grande partie de la presqu’île. L’intérêt de son commerce, qui se développait chaque jour, le poussait ainsi vers l’intérieur. Bientôt celui de sa conservation l’obligea à faire accepter par les états voisins des envoyés , véritables proconsuls, qui fondaient dans chacun d’eux une domination réelle; aujourd’hui, partie des bouches du Gange, il lui faut aller, jusqu’aux confins mêmes de l’Asie , disputer aux puissances rivales la prépondérance, qui est pour elle une question vitale. Chacun avait pu voir dans la création de la compagnie des Indes un élément de commerce important; personne ne prévoyait que c’était le germe d’une domination fondée sur une population de cent millions d’ames.

On dira sans doute que la prospérité de la colonie des Indes n’est assurément pas réservée à celle d’Afrique. Soit; mais de deux

choses l’une : ou le colon trouvera sa position heureuse, et il voudra s’agrandir; ou elle sera mauvaise , et il périra s’il ne se retire.

Mais ce n’est pas tout encore. Au milieu du dix-septième siècle environ, poussée hors de sa patrie par l’intolérance religieuse, une secte nouvelle va aborder sur les côtes de l’Amérique du nord. Ces hommes n’avaient point d’armes : conquérans pacifiques, s’il en fut jamais , ils avaient horreur de la guerre , et se disaient amis de l’humanité ; Guillaume Penn était à leur tête. Ils trouvent dans ce pays des hommes simples, qui les accueillent et leur accordent, sans crainte, le faible territoire qu’ils sollicitent comme asile. Un traité solennel est conclu. Jamais les Indiens ne feront la guerre à leurs nouveaux alliés, qui jamais, eux, ne penseront à sortir de la limite qu’ils ont tracée eux-mêmes. La simplicité des indigènes , les croyances religieuses des hommes qui venaient de traiter avec eux, leur petit nombre , leur philanthropie , tout fait croire

qu'il y avait bonne foi de part et d’autre. Mais cent années à peine s’écoulent, et, si nous reportons nos regards de ce côté, nous voyons une nation nouvelle qui a tout envahi , tout exploité. Quant aux indigènes, aux anciens maîtres de cette terre, nous en trouverons bien encore quelques traces , mais bien loin du centre où naguère ils ont signé l’arrêt de leur ruine. Et si quelques peuplades habitent encore au milieu des nouveaux peuples, nous les voyons chaque jour, refoulées ou détruites, faire place à d'autres, et livrer ainsi à l’étranger des richesses qu’ils n’ont pas su connaître *.

Il en sera de même en Afrique. Si le colon d’Europe y prospère, il voudra s’étendre; s’il ne lui faut qu’un prétexte , il en trouvera de nombreux dans les dispositions de ses voisins.

1 En 1838, encore une peuplade de près de vingt mille âmes, celle des Cherokées , qui avait embrassé le christianisme, et vivait paisiblement au centre des États, a dû se retirer devant 1 avidité des colons attirés par la découverte de riches mines.

Nous avons déjà dit quelles haines devaient être entretenues et ravivées au besoin parmi eux ; et contre ce besoin de s’étendre ou de se combattre ; il n’y aura rien à faire 1 ; car si vous chassez un voisin turbulent , il vous faudra occuper encore la place que vous lui aurez enlevée, pour procurer à votre frontière cette tranquillité qu’elle avait assurée derrière elle. Vous repousserez votre ennemi, cela est vrai; mais il vous restera en face; vous n’y aurez donc rien gagné. Seulement on aura fait un pas de plus dans cette marche vers l’occupation générale que nous annonçons comme nécessaire. Pensera-t-on à interposer entre les deux partis hostiles une armée dis-

1 L’incompatibilité des colons et des indigènes est suffisamment annoncée par ce qui se passe sur les points encore peu nombreux où leur contact existe. Ce ne sont pas ordinairement les colons qui ont tort ; mais leur présence seule est une cause d’embarras ; aussi chacun en Afrique a-t-il pu juger de l’animadversion, qui, dans l’esprit de toute autorité militaire, s attache bien injustement à la qualité de colon. Que serait-ce s ils étaient cent mille?

ciplinée et obéissante? Ce sera 50,000 hommes pour en garder 100,000. Nous verrions dans le colon un homme armé pour sa défense, supportant les dangers d’une entreprise qui lui profite, et consommant ainsi l’œuvre qu’une faible armée protège par son concours. Mais si par colonie on entend un établissement surtout militaire, qui, formé sur une ligne, sépare et regarde à la fois deux races ennemies l’une de l’autre, ennemies de l’armée qui les observe, nous livrons une pareille idée à d’autres discussions; nous ne nous occupons que de choses possibles.

Il est établi pour nous désormais que non seulement l’intérêt de la France lui commande l’occupation complète de la régence, mais qu’en outre les efforts qu’elle fait pour s’y établir, même partiellement, doivent la pousser inévitablement à cette occupation. Ainsi, entre ceux qui voudraient coloniser une partie et ceux qui demandent une conquête immédiate, il n’y a guère qu’une question de temps.

Il y a autre chose cependant; car remarquons que la colonie ne s’étendra que par la guerre ; qu’il n’y aura pas de mélange possible entre les deux partis; que la France, étant obligée de soutenir ses colons, sera poussée au refoulement, et par conséquent à la destruction des races indigènes; car le désert ne peut les nourrir. C’est la guerre perpétuelle qu’elle se prépare avec un but bien inhumain, quand, au contraire, et dès à présent, une guerre plus vive que sanglante, prompte dans ses effets, assurée dans son résultat, pourrait donner un bel avenir, empêcher de grands malheurs.

Nous avons admis le colon comme prospérant en Afrique ; mais ce serait encore là une question importante à traiter. Il faudrait savoir jusqu’à quel point l’homme d’Europe peut se naturaliser dans ce pays, et à quelles conditions. Jusqu’à ce jour l’expérience est douteuse, et chacun sait avec quelle difficulté les enfans s’y élèvent.

Mais si le colon peut s’établir en Afrique, ce n’est pas sans doute parce qu’il viendra y descendre au niveau des indigènes; ce sera parce qu’il pourra y satisfaire les besoins auxquels son pays ne suffit plus. Or ces besoins, quelque bornés qu’ils soient, sont déjà du luxe pour l’Arabe ; le résultat de la concurrence qui s’établira entre eux, la plus grande facilité qu’aura ce dernier qui produit à si bon compte , sont encore deux questions qui doivent faire réfléchir avant d’entreprendre une colonie; car cette concurrence ne viendra pas seulement du dehors, elle s’établira au sein même de nos entreprises. Déjà les premiers cultivateurs en ce pays ont reconnu, pour la plupart, les avantages qui résultent pour eux de l’emploi des Kabaïles comme manouvriers. Les seuls travaux, croyons-nous, auxquels l’Européen soit employé de préférence, sont ceux des foins, qui sont inconnus aux indigènes , qu’ils pourront apprendre cependant.

Prenons garde donc, en livrant l’Algérie au colon d’Europe, de lui donner une tâche trop lourde pour lui ; mieux vaudrait laisser à cette terre , à ce climat, l’Arabe si bien fait pour l’une et pour l’autre. Le pays doit sans doute immensément gagner par le travail; mais ce travail pourra-t-il marcher assez vite pour satisfaire et conserver le colon? N’est-il pas plus sage d’attendre, de ne pas séparer l’un de l’autre la terre qui ne pourrait pas donner peut-être tout ce qu’il faudrait au paysan d’Allemagne , l’Arabe qui, content du progrès qu’il aura pu faire, saura se restreindre et ne lui demander que ce qu’elle a ?

Quant à nous, si nous sommes portés à admettre que les Européens peuvent vivre en Afrique, c’est à la condition qu’ils n’y auront d’autres fatigues à supporter que celles du travail d’une terre facile et généreuse. Mais, si l’on place en présence deux populations ennemies, l’une faite au sol, l’autre n’y supportant la guerre qu’au prix des soins ruineux qu’il

faut à nos soldats, nous n'hésitons pas à déclarer que la seconde doit périr à la lutte.

Ainsi donc, non seulement la colonisation conduit à la destruction de la race indigène , mais peut-être sera-ce aussi celle de la race nouvelle que l’on voudra lui substituer. Ce serait donc une double consommation sans utilité; et un jour, lorsque nous serions arrivés en présence du désert, nous n'aurions derrière nous qu’un désert nouveau, fruit d’une mauvaise politique et d’une entreprise immorale.

Un pareil résultat mérite qu'on y pense ; mais heureusement il n’est pas nécessaire de s’engager dans une pareille voie. Il est bien vrai que les limites des nations sont des conventions des hommes, à charge pour chacune de concourir pour sa part à la prospérité de la race humaine; il est vrai que la terre a été donnée à celui qui travaille et la fait fructifier; mais est-il vrai aussi que l’Arabe se refuse à faire ce que nous allons vouloir tenter à sa

place? faut-il le déclarer incapable de progrès, incapable de concourir avec nous à la régénération de l’Algérie ? faut-il le repousser parce qu’il repousse lui-même nos avances, et en conclure qu’il ne peut être amené à nous comprendre et nous aider? La Note première répond déjà suffisamment à ces questions; les Notes suivantes achèveront de les éclaircir.

CONCLUSION DK CETTE NOTE

La France a le droit de conserver la régence; son intérêt la pousse à l’occuper complètement . Si elle ne veut qu’une occupation partielle, il lui faut coloniser celte partie. La colonie manquera son but, parce qu’elle envahira progressivement le pays par l’extermination des indigènes. Il faut donc, par une guerre immédiate plus prompte que meurtrière, soumettre les Arabes, et non les exterminer; car ils ne résistent pas au progrès. Non seulement il y au-

rait immoralité à entreprendre leur destruction, mais il y aurait acte impolitique • car il n’est pas certain que l’Européen puisse à présent faire fructifier ce pays. L’Arabe y produira toujours plus facilement et à meilleur compte.

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