‹ De la régence d'AlgerChapitre 6 sur 9 · SI · texte numérisé non relu

SI

Toutes les religions ont été un progrès pour l’époque où elles ont pris naissance, et eu égard aux mœurs des peuples pour lesquels elles ont été faites. Nous les voyons toutes, ou presque toutes , donner un grand développement de

puissance et de civilisation aux nations qui les

ont acceptées comme base de leur conduite politique.

La religion mahométane, aussi bien que toute autre, se présente comme source de progrès et d’amélioration dans la condition des hommes.

Peu étudiée et jugée parmi les nations chrétiennes du haut de la position qu’elles occupent dans l’ordre général ; appréciée d’après un examen superficiel des populations orientales actuelles, beaucoup de gens n’ont voulu y voir qu’un pas en arrière fait dans la voie ouverte par le christianisme , qu’une guerre éternelle déclarée par le prophète à la civilisation future. C’est là une bien grande erréur.

L’Arabie, nœud de trois grands continens , berceau de tant de religions , terre des idées mystiques et des imaginations ardentes, fut long-temps habitée par des populations livrées au culte de l’idolâtrie, c’est-à-dire à l’adoration de tout ce qui frappait énergiquement les esprits contemplatifs. L’époque de Moïse, ce

grand effort de retour à l’unité de Dieu, nous les montre ainsi. Mahomet était né lui-même, non dans l’idolâtrie , mais au milieu de populations idolâtres. La destruction du judaïsme par les Romains avait bien poussé chez les populations arabes quelques-uns de ses débris; mais cette religion sans énigmes et sans pompe était venue se mêler, non les détruire, aux superstitions anciennes. Le christianisme luimême, religion toute de mystère et de miracles, n’avait fait qu’égarer encore davantage la race arabe, toujours rejetée par ses tendances vers l’adoration des créatures et des images.

Mahomet, qui avait parcouru l’Égypte et la Syrie , qui connaissait les livres de Moïse, et qui avait étudié ceux de la loi nouvelle, à l’époque des plus vives controverses, et sous l’inspiration des sectes d’Orient qui niaient déjà la Trinité chrétienne, comprit que le christianisme, tel qu’on l’avait fait, n’allait point aux populations perdues déjà dans les erreursde l’idolâtrie. Il voulut continuer Moïse

et ramener les hommes à l’adoration d’un Dieu unique. Il leur présenta donc une religion sans mystères, simple dans ses dogmes, 11e laissant à la sensualité orientale que ce qu’il ne pouvait espérer de lui reprendre ; réduisant tout à l’adoration de l’Etre unique qui avait dès le principe tout prévu, tout ordonné pour l’avenir, et auquel il ne restait qu’à se soumettre; promettant aux hommes fidèles, et dans la vie future, toutes les jouissances de la vie matérielle qu’ils connaissaient.

La religion du prophète n’était donc pas alors un pas rétrograde ; c’était un nouvel élan donné à la civilisation orientale, le Nouveau Testament de ces peuples sur lesquels n’avait pu agir ou n’avait agi qu’imparfaitement la prédication de l'Évangile.

On a prétendu que cette religion était ennemie des lumières et des sciences progressives. Entre autres preuves, on a voulu citer le fameux incendie d’Alexandrie. Le Livre du prophète était, dit-on, le seul permis aux 11-

dèles. Il y a ignorance ou mauvaise foi à le prétendre. Si le kalife fit incendier les livres d’Alexandrie, c’est que cette ville était depuis de longues années le foyer des discussions religieuses, le centre du culte, idolâtre selon lui, de la Trinité des chrétiens. En détruisant leurs livres , il ne voulait pas faire la guerre aux sciences , mais à l’erreur qu’il avait mission de combattre. Nous autres gens civilisés, ne brûlons-nous pas encore les livres d’hérésie ? n’opposons-nous pas à la propagation des idées qui nous gênent ou nous blessent des entraves permanentes et les répressions de la loi?

Jamais il n’a été interdit aux Arabes par leurs kalifes de se livrer aux sciences, dans lesquelles, du reste, ils ont été presque toujours nos prédécesseurs ; et pendant que l’étude des livres et la conservation des traditions de l’histoire de l’Occident étaient confinées dans le silence de nos cloîtres, les Arabes se livraient avec ardeur non seulement à la poésie, mais

encore à l’étude de toutes les sciences, à la conservation et à la multiplication des manuscrits qui devaient transmettre l’histoire de leur époque.

il serait également injuste d’accuser la religion de Mahomet d’être sanguinaire et cruelle. Abou-Beker, le premier des kalifes, au moment de lancer contre la Perse et la Syrie ses armées, auxquelles les livraient leurs dissensions intestines ou leur faiblesse, leur traçait la conduite qui devait assurer la victoire de ses armes et la soumission des peuples. Son discours ferait honneur au général moderne qui le prendrait pour modèle d’ordre du jour à son armée. En voici la substance ; il est devenu depuis article de la foi musulmane.

« Vous ne fuirez jamais, ni ne compterez » vos ennemis. Vous n’abuserez point de votre » victoire ; vous respecterez les vieillards, les » femmes, les enfans et tous ceux qui implo- » reront. votre miséricorde. Vous respecterez » les arbres et les moissons, n’en usant que

» pour vos besoins. La mort à l’ennemi qui » résiste, les chaînes pour l’orgueilleux ou le » traître, la compassion pour le vaincu qui » s’humilie. Vous traiterez avec franchise et » bonne foi. Vous serez fidèles à vos pro- » messes, etc., etc., etc. »

C’est ce code militaire à la main que les kalifes ont subjugué la moitié du monde alors connu. Leur histoire le prouve. Un coup d’œil jeté sur leur marche vers l’Occident ne laissera à cet égard aucun doute.

L’Egypte une fois soumise, la religion du prophète, qui faisait de la conquête du monde un moyen assuré de salut, devait pousser les Arabes jusqu’aux confins de l’Afrique. Aussi à peine la succession de Mahomet, disputée entre ses apôtres, avait-elle été assurée dans les mains d’un seul, que nous les voyons arriver à Carthage et Constantine. La puissance grecque s’écroule en Afrique. Bientôt la Mauritanie elle-même est soumise. Le littoral seul reste pour un temps au pouvoir des derniers

conquérans de l’Espagne. Les Berbères aussi (aujourd’hui Kabay les) refusent de se soumettre ; mais ils contractent une alliance qu’accepte la politique des kalifes , et embrassent une religion qui ne leur est pas imposée. Maîtres alors du nord de l’Afrique , les Arabes abordent en Espagne, dont le rivage leur est livré par la trahison et la faiblesse de ses conquérans dégénérés.

Huit ans à peine s’écoulent, et le pays a livré aux sectateurs du prophète ses villes les plus importantes. Toulouse même les a vus sous ses murs.

Une marche si prompte est due sans doute à autre chose qu’à la seule force des armes. En efTet, partout nous voyons les conquérans obéir à la règle qui leur a été donnée par le kalife. Partout ils apportent la tolérance et la justice. Respect aux propriétés de ceux qui se soumettent, liberté du culte dans l’enceinte sacrée des églises , inviolabilité du domicile , maintien des lois du pays appliquées par des

juges indigènes : point de massacres inutiles , la politique plus que la guerre, et comme garantie de soumission la dîme et des otages.

Un pareil code devait séduire les peuples de l’Espagne, qui gémissaient alors sous le joug pesant des Goths, énervés eux-mêmes et livrés à l’absolutisme des évêques ; aussi la soumission fut-elle prompte.

(c La condition des vaincus (nous dit un » auteur espagnol moderne, qui ne doit pas » être suspect) devint si douce, qu’au lieu de » l’oppression qu’ils craignaient, ils se félici- » tèrent d’appartenir à des maîtres qui leur » laissaient le libre exercice de leur religion, » la possession de leurs biens et la jouis- » sance de leur liberté , n’exigeant d’eux » qu’un tribut modique et la soumission aux » lois générales établies dans l’intérêt com- » mun. »

Nous retrouverons l’observation des mêmes principes de tolérance dans la marche conquérante des Turcs, qui adoptèrent les préceptes

d’une religion à laquelle ils venaient de se soumettre.

C’est dans la marche des Arabes et dans l’époque florissante de leur histoire qu’il faut étudier le génie de l'islamisme, plutôt que dans la lutte qui les a ensuite dépossédés, et dans la guerre des croisades, époque où il s’agissait pour eux, non plus de s’étendre par la prédication de leurs dogmes, mais de résister à leur destruction par la guerre.

L’islamisme vainqueur fut toujours tolérant. A part l’époque bien courte de la première succession du prophète, nous n’y voyons point de guerre puremen t religieuse, malgré les nombreuses sectes qui l’ont divisé. Ce n’est point l’islamisme qui imposait le baptême aux peuples saxons presque détruits ; nous ne voyons pas en Orient les bûchers de l’Allemagne et de la France : ils n’ont jamais eu de sainte inquisition.

Il n’entre pas dans le sujet de cette Note de rechercher les causes de la décadence du ma-

homëtisme ; mais ce qu’il importe de reconnaître, c’est que si cette religion portait , comme toutes, en elle-même, le germe de sa décroissance future, ce n’est pas dans des préceptes d’intolérance ou de barbarie qui dussent isoler entièrement les Arabes des autres nations du monde, qu’il faut le chercher.

Il y aurait aussi une étude à faire de l’influence passagère de la chevalerie occidentale sur les Arabes, même pendant les guerres des croisades, où les deux grandes religions du monde cherchaient à se détruire. Si les chevaliers sarrasins ont voulu devoir leur titre aux plus renommés de leurs ennemis; si, au milieu de cette guerre à mort, ils ont pu subir l’ascendant de cette institution , qui portait bien aussi en elle-même un germe civilisateur ; s’ils ont pu, à cause de cet ascendant, en venir à contracter des alliances avec leurs ennemis , alliances étroites quelquefois , il n’est point permis de soutenir que la religion musulmane est nécessairement stationnaire ou rétrograde ;

qu’elle est un obstacle insurmontable à tout rapprochement entre nous; quelle s’oppose à ce que ses sectaires puissent subir l’influence de nos idées supérieures, l’ascendant de notre puissance.

Il y a cent ans à peine , si l’on eût ouvert aux yeux des Arabes le livre de l’histoire du catholicisme avec ses] guerres, ses massacres, et les institutions, prodiges d’intolérance, qui devaient, croyait-on, servir de digue à l’hérésie , qu’auraient-ils pensé de cette histoire? Auraient-ils cru les nations chrétiennes disposées à accepter le progrès, à se soumettre aux idées meilleures, que devait faire surgir le travail de l’esprit humain? Et cependant ce progrès a été accepté; ces idées ont eu, ont encore leur règne. Le catholicisme a dû s’y soumettre et laisser faire, et ce qui se passe de nos jours le prouve suffisamment.

Pourquoi n’en serait-il pas de même de la religion du prophète ? Faut-il le demander aux réformes des puissances d’Orient? faut-il le

demander aux provinces musulmanes gouvernées aujourd’hui par la Russie? faut-il le demander surtout à notre conquête d’Égypte, où notre passage a suffi pour déposer le principe fécond qui s’y développe depuis quarante ans?

Ce n’est pas, comme au temps passé, la lutte des deux principes religieux qui se continue , et dans laquelle nous aurions accepté un rôle actif par la conquête de la régence algérienne ; c’est la science qui vient s’offrir aux ignorans; et les idées bienfaisantes qui dominent l’Occident sont assez puissantes pour subjuguer l’autre partie du monde. Elles se traduisent, en ce moment, aux yeux des Orientaux, par la puissance et la prospérité qui résultent de notre civilisation ; c’est dans les mêmes moyens qu’ils veulent aller chercher des élé— mens nouveaux de prospérité et de puissance. Il y a aussi loin du fatalisme mahométan à l’établissement des lazarets d’Alexandrie, de Constantinople et à l’étude anatomique des

hôpitaux du Caire, que de l’inquisition d’Espagne à la tolérance religieuse qui s’y fait jour en ce moment.

Nous le répétons; ce n’est pas une lutte d’idées religieuses qui travaille aujourd’hui l’islamisme; c’est la civilisation seule qui se présente à la race mahométane sous la forme des idées de force , de justice et de tolérance qui lui est propre.

Mais, dira-t-on, si les nations musulmanes peuvent, dans leur indépendance et de la volonté de leurs chefs, accepter les bienfaits de la civilisation de l’Occident , on n’en doit point conclure qu’elles les accepteraient imposés par la force de nos armes. Nous ne nous arrêterons pas à cette objection, déjà détruite d’ailleurs par l’histoire de notre expédition d’Égypte. Ce qu’il suffit de remarquer, c’est que ce n’est point par un libre mouvement de leur part que les états de l’Orient se rapprochent de nous maintenant; c’est parce qu’ils y ont vu pour eux une question de vie et de

mort. Nous n’avons pas dit qïie la religion du prophète poussât ses sectaires à la réforme actuelle ; nous avons dit seulement qu’elle y avait résisté moins peut-être que le catholicisme en Europe n’y résiste encore. Le reste n’est qu’une querelle de mots. Lorsqu’un progrès est nécessaire, il est accepté sous quelque forme qu’il se présente.

Le christianisme n’était pas vainqueur par la guerre lorsqu'il soumettait les hordes envahissantes du nord de l’Europe. L’islamisme ne l’était pas davantage quand il fut embrassé par les destructeurs de l’empire des kalifes. Qu’eût-ce été donc si ces religions se fussent présentées puissantes et victorieuses à ces peuples, qui avaient cependant bien aussi leurs croyances ?

Ainsi il n’y a rien à risquer à porter nousmêmes chez les Arabes les réformes que le moment est venu pour eux d’accepter, si, comme nous l’avons déjà dit , nous ne voulons point leur imposer des croyances nouvelles. Les

questions religieuses peuvent tout perdre ; mais celle de civilisation peut se traiter et se résoudre.

Une nation ne perd jamais sans regret son indépendance. Quelque soin que l’on puisse mettre à lui présenter le joug, elle ne l’accepte que comme nécessaire, et jusqu’au jour où elle s’assimile, par l’efFet du temps, au peuple vainqueur , la résistance est dans sa pensée. Ce qu’elle accepte, elle ne le permet pas, elle le supporte ; mais avec d’autant moins de peine pour elle, de difficultés pour ses maîtres, que la loi qu’on lui impose blessera moins ses habitudes et ses idées. Nous ne pouvons espérer, sans doute, que l’Arabe trouvera bon qu’on le soumette ; nous ne pouvons prétendre lui faire accueillir tout d’abord notre

civilisation, qui arrive chez eux précédée de

souvenirs se rattachant dans leur esprit aux guerres sanglantes de deux religions, plus différentes cependant par la forme que par l’objet de leur culte.

Mais si nous devons trouver là un sérieux obstacle, si nous avons pour but de modifier avec le temps leurs mœurs actuelles et leurs lois primitives, il serait dangereux aujourd’hui de l’entreprendre. 11 nous importe surtout de ne rien faire qui blesse chez ce peuple, qui fut lui-même conquérant, ses idées de justice, ses théories anciennes sur l’usage du droit du plus fort. Ce qu’il a oru devoir faire pour soumettre les peuples, est ce qu’il y a de mieux à faire pour le soumettre à son tour.

Ce n’est pas parce qu il aura été conquérant qu'il pourra consentir à être conquis par nous ; mais s’il a cru que la justice et la tolérance étaient des moyens assurés de succès, c’est que la tolérance et la justice lui paraissent dues à tous les hommes ; c’est qu’il a cru que la pratique de ces deux vertus lui donnait

droit au respect et 5 la soumission des peuples.

L’étude de ce que firent les Arabes dans l’administration de leurs conquêtes fournira donc d’utiles renseignemens ; nous nous bornerons à en indiquer les traits généraux.

Si nous nous arrêtons à leur conquête d’Espagne, une chose surtout nous frappe ; c’est la similitude de leur position d’alors avec la nôtre aujourd’hui vis-à-vis d’eux.

Les premiers habitans de l’Espagne, soumis par les Romains, avaient eu, sous leur empire, leur période de civilisation et de puissance. Leur pays fut envahi par les barbares du Nord. Comme les Turcs venus de l’Orient, ces barbares embrassèrent la religion des peuples qu’ils venaient de soumettre; mais, comme ceux-ci, ils firent peser sur ces derniers un jougtyrannique et sanguinaire. Les Espagnols n’étaient pas, au commencement du septième siècle, moins opprimés que les Arabes de la régence il n’y a que huit ans encore. Les Goths, dont la race était elle-même dégénérée et amol-

lie par le luxe et la jouissance du pouvoir, n’étaient pas moins faciles à chasser que les Turcs ne le furent en 1830. Comme les Arabes en Espagne, nous avons trouvé des conquérans affaiblis ; comme eux, nous les avons abattus sans peine; comme eux, nous nous sommes vus en présence d’une nation avilie , qu’éloignait de nous une religion administrée par des cadis, moins absolus peut-être que nos évêques d’alors. Il y a dans ces faits une grande analogie, une raison de plus pour étudier la conduite que tinrent autrefois nos prédécesseurs dan cette carrière.

L’histoire de la domination de l’Espagne par les Arabes a été écrite par les deux partis ; et si la lecture des auteurs d’une seule des deux nations ne peut que donner des idées bien fausses sur la conduite des conquérans pendant huit siècles, il est cependant possible de s’en former une exacte, autant par l’examen des traditions qu’ont laissées les chrétiens et les Maures que par celui des résultats eux-

mêmes, qui ne peuvent être contestés. Il y a un fait, c’est que huit années ont suffi aux Arabes pour occuper presque toute l’Espagne, et l’occuper presque paisiblement, quant aux populations qui s’étaient soumises à leur domination immédiate. Ce qui le prouve, c’est non seulement l’occupation de fait des villes les plus importantes , mais encore la possibilité où les émirs ont été de paraître en France, dès les premières années du huitième siècle , laissant derrière eux un immense territoire nouvellement occupé par leurs armées. Si une pareille rapidité a été permise à leur marche, c’est, ainsi que les auteurs modernes en conviennent eux-mèmes, parce qu’ils soumettaient les peuples plutôt par la politique que par la guerre ; et, en effet, ceux d’entre leurs généraux qui ont laissé un grand nom , ceux qui étendirent ou consolidèrent la puissance arabe, se signalent par leur humanité et leur justice, plus que par leur génie militaire. Au moins c est surtout ainsi que nous les présen-

tent les auteurs arabes eux-mêmes, qui, sans doute, rapportaient comme un éloge ce qu’ils avaient appris à juger comme une vertu.

Ainsi que nous l’avons déjà dit plus haut , les émirs n’exigeaient des peuples chrétiens que le paiement d’un impôt. La dîme pour ceux qui se soumettaient sans combattre , le cinquième pour ceux qui ne cédaient qu’après une longue résistance , de fortes contributions pour les rebelles. On peut dire que c’est à cela que s’est bornée leur exigence pendant la période de conquête. Un de leurs traités porte expressément, après avoir fixé l’impôt qui était exigé d’une province soumise, que tous les devoirs des chrétiens envers le vainqueur se réduisaient et son exact paiement . Du reste, ils leur laissaient le libre exercice de leur religion, la jouissance de leurs codes, appliqués par eux-mêmes. La loi musulmane ne devait atteindre que les chrétiens volontairement convertis. Ils garantissaient le respect inviolable des propriétés, s’emparant seulement

de celles que leur abandonnaient des maîtres préférant la fuite à la soumission. Ils furent si fermes dans l’observation de cette règle, que lorsque de nouvelles émigrations d’Afrique voulurent envahir le territoire des chrétiens déjà soumis , les émirs les refoulèrent par les armes.

C’est parla politique, nous l’avons déjà dit, que les émirs travaillaient à opérer la fusion des deux peuples. Ils favorisaient les mariages des leurs avec les filles chrétiennes , alliances que l’amour-propre blessé des écrivains espagnols a dû présenter comme des actes de violence. Les enfans mâles provenant de ces unions étaient élevés dans l'islamisme. Les émirs eux -mêmes cimentèrent leurs traités avec les princes chrétiens par de nombreux mariages. Ils apportaient le plus grand soin dans le choix des juges musulmans qui intervenaient dans les affaires mixtes, et, à certaines époques, ils parcouraient eux-mêmes les provinces, écoutant les plaintes, admettant in-

distinctement celles des musulmans, des chrétiens et des juifs ; faisant à tous bonne et exacte justice, et punissant de la destitution et même de la mort les juges prévaricateurs ou les chefs avides.

Si des impôts trop forts ont été frappés, ils ordonnent la restitution; si les églises ont été soustraites à leur culte, ils les font rendre aux chrétiens qui les réclament ; enfin ils ne voient plus en Espagne qu’un seul peuple, une même nation.

Quant aux encouragemens au travail, ils font exécuter eux-mêmes les entreprises d’utilité publique qui doivent favoriser la culture et faciliter le commerce ; ils appellent les gens de toutes nations qui peuvent développer les connaissances et encourager l’industrie qu’ils font renaître. Ils avaient fait de ce pays une admirable contrée ; ils avaient fait de ce peuple une nation laborieuse et éclairée; ce ne fut point l’islamisme qui plus tard détruisit leur ouvrage.

L’éloignement du pouvoir souverain , celui des kalifes, devait sans doute laisser une large voie ouverte aux ambitions rivales ; aussi les vit-on naître et se combattre. Mais d’abord les kalifes appellent à leur tribunal les chefs de ces partis, et chacun n’y trouve, pour se justifier, de meilleur motif à donner que la haine provoquée parmi les peuples par l’ambition ou l’avidité de ses compétiteurs au pouvoir; et lorsque plus tard la puissance des kalifes se perdit en Espagne, nous voyons les principaux d’entre les Maures se réunir et chercher dans l’élection d’un chef suprême et unique une garantie de tranquillité pour eux et pour les chrétiens, sur qui frappait surtout la guerre des émirs. C’est de cette époque que date pour eux une nouvelle ère de sécurité. Aussi nous les voyons se rapprocher encore davantage de leurs maîtres, entrer dans leurs armées, où ils jouissaient des droits communs, former même la garde spéciale des émirs, qui trouvèrent en eux une défense contre les entreprises qui au-

raient pu venir de l’Orient. Et quand, plus tard , Charlemagne apparaît sur leurs frontières, non seulement ils ne se soulèvent point en sa faveur ; mais nous voyons, au contraire, les chrétiens le combattre et le repousser dans ses états.

Telles sont les leçons qui nous ont été laissées par les Arabes conquérans. Une pareille politique devait réussir. Aussi assurat-elle une domination de huit cents années, et si, plus tard, cette puissance dut reculer devant les armées chrétiennes, un des motifs de sa défaite, et nous le signalons ici à dessein , c’est que, satisfaits d’occuper les plus beaux pays de l’Espagne , les émirs, soit en voulant envahir la France, soit en se combattant entre eux, oublièrent les montagnes des Asturies, y laissèrent naître une puissance non soumise, qu’ils crurent d’abord méprisable , avec laquelle ils traitèrent ensuite; qui grandit cependant, favorisée par leurs dissensions ou leur oubli , et s’éleva enfin à cette hauteur de la-

quelle il lui fut permis de vaincre et de chasser les Arabes.

Ainsi, si nous ne considérons dans les obstacles que nous aurons à vaincre en Afrique que la puissance des idées religieuses, nous reconnaissons que cette religion, qu’on présente comme une barrière insurmontable , n’est ni aussi intolérante ni aussi absolue qu’on se plaît à le croire, et que les chefs ennemis auront intérêt à la faire pour nous résister. Nous aurons donc beaucoup fait nousmêmes si nous nous présentons à elle tolérans et disposés à l’union.

Malheureusement ce n’est pas ainsi que jusqu’à ces dernières années s'est offerte à eux la religion chrétienne. Sans parler des guerres des croisades, qui ne sont connues que du plus petit nombre des Arabes de la régence, il y aurait un étrange contraste à établir entre le tableau que nous venons de présenter, qui nous a montré les Maures si justes et si grands, et l’histoire de leur expulsion d’Espagne.

Vaincus par le prince chrétien, mais faux et cruel, qui décida par la conquête de Grenade la chute de la puissance des Arabes en Espagne, ceux-ci acceptèrent d’abord, en grand nombre, les capitulations trompeuses qui leur furent accordées. Ils crurent pouvoir vivre paisibles, quoique soumis , sur cette terre qui était devenue leur véritable patrie ; ils furent bientôt cruellement détrompés. Leur religion, d’abord soufferte, fut bientôt reléguée dans le sanctuaire du domicile; d’énormes impôts leur achetèrent seuls un reste de tolérance. Bientôt leurs enfans furent forcés à recevoir une autre religion que celle de leurs pères ; la langue arabe fut proscrite, le culte chrétien imposé ; leurs mœurs les plus intimes furent attaquées : le costume d’Orient fut défendu, le voile des femmes fut arraché, comme signes hérétiques. Les malheureux voulurent, abandonnant les villes, aller chercher dans les montagnes un asile contre la cruauté des maîtres. Us y furent poursuivis , traqués par leurs op-

presseurs ; il leur fallut enfin renoncer à une terre qu’ils croyaient à eux, et aller demander à l’Afrique un refuge contre l’avidité , l’intolérance de ces mêmes peuples qu’ils avaient plus généreusement traités autrefois.

Ce sont là les souvenirs que le catholicisme leur a laissés ; ils en ont du reste un plus récent dans l’occupation d’Afrique par les mêmes Espagnols, occupation qui durait encore il y a cinquante ans. Un seul mot suffira pour le faire comprendre. L’Espagne ne possédait dans la régence que la ville d’Oran, et dans cette ville la sainte inquisition avait établi son tribunal. Il y avait souvent guerre avec les Arabes. Eh bien! tout Arabe prisonnier était jugé comme hérétique !

A l’époque du premier traité conclu avec l’émir, nous avons vu un des chefs du pays se déclarer, devant nous, ennemi de cette paix qui allait se faire. Il avait pour le nom chrétien une haine bien légitime. Son père, pris parles Espagnols, avait été, nous dit-il, brûlé

comme infidèle. La paix fut faite. A cause de cette inimitié même, l’émir crut pouvoir laisser cet Arabe parmi nous. Il fut chargé, à Arzew, de suivre les intérêts du commerce de monopole que faisait son maître. Un an de séjour avec les chrétiens de France suffit pour changer ses idées. Il était devenu partisan déclaré de cette paix qu’il avait combattue d’abord. Ce fut avec regret qu’il nous quitta pour reprendre ses armes. Le premier combat lui coûta la vie. Il se nommait Kalifa; c’était un chef important.

On voit quels souvenirs nos prédécesseurs ont laissés dans la mémoire des Arabes. On ne s’étonnera plus sans doute de leur éloignement ou de leur haine; mais on voit aussi cependant qu’il est possible d’en effacer les traces, quelque profondes qu’elles puissent être. Nous l’avons déjà dit, les questions religieuses pourraient tout perdre ; elles seront sans danger si on sait les écarter. Que chacun exerce son culte et obéisse à sa conscience,

peu nous importe dans quelle enceinte prieront les hommes ; peu nous importe au nom de qui ils voudront prier ; l’important, c’est que la prière ne soit pas pour eux un appel à la vengeance ou l’expression nécessaire de la haine et du mépris.

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