‹ De la religion aux États-Unis dÁmérique (volume 2)Chapitre 25 sur 111 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CARACTÈRE REUGIEUX DBS PREMIERS COLONS.

Fondateurs de la Nouvelle- Angleterre,

J'ai déjà fait observer que, pour comprendre Téco- Domie civile et politique des Etats-Unis, il faut remonter à leur première origine, celle des Anglo-Saxons, et suivre leur marche de siècle en siècle jusqu'à nos jours.

De même, si l'on veut connaître à fond l'état religieux et ce qu'on pourrait appeler l'économie ecclésiastique des Etats-Unis y il faut d'abord porter son attention sur ce que furent, à cet égard, les premiers colons, et sur les causes qui déterminèrent leur émigration en Amérique.

Nous aurons à reprendre et à développer ici quelques-unes des considérations de notre premier livre.

Comme d'autres l'ont fait remarquer, * il existe une frappante analogie entre le corps humain et le corps politique. L'un et l'autre conservent dans la maturité de rage et jusque dans la vieillesse bien des traits de leur enfance. Il n'est pas de nation qui ne se ressente encore de son origine, des circonstances qui la virent naître et qui facilitèrent ses développements successifs.

Nous commencerons donc cette esquisse de Thisloire religieuse des Etats-Unis en rassemblant quelques-uns des traits caractéristiques des colons fondateurs de nos républiques et d'e nos églises. Nous ne suivrons ni Tordre chronologique, ni Tordre géographique; mais, pour atteindre le double avantage de grouper les faits et de les présenter dans leur contraste, nous parlerons d'abord des colons de la Nouvelle-Angleterre, puis de ceux du sud, de ceux enBn des Etats atlantiques du milieu.

Combien sont merveilleux les événements qui sortent quelquefois de causes insignifiantes en apparence, ou du moins sans proportion avec leurs résultats I La conquête de Constantinople par les Turcs n'était qu'un fait militaire comme tant d'autres, et ce fut ce qui réveilla le goût des lettres dans les classes élevées de la société en Europe. Deux ans après, un Allemand obscur découvre Timprimerie; dès ce moment Tinslruction peut se répandre parmi les peuples. Avant la fia

1 Toqueville» La démoercuie en Amérique ^ première parUe, t. I, chap. 1. Langt Religion and éducation in Americaf chap. 1, p. 11.

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du même siècle, en 1492^ un ^ aventurier génois atteint les premiers rivages de TAraérique et produit une grande révolution dans le commerce du monde entier. Yingt-ciQq ans plus tard, un pauvre moine de la Germanie, prêchant contre les indulgences, arrache des nations au pouvoir de Rome. Assez peu de temps après, un jeune jurisconsulte français arrive fortuitement dans une ville peu considérable de la Suisse; on le décide à s'y fixer dans Tintérét de la foi naissante, et son influence y est telle qu'on est tenté quelquefois de lui attribuer lout l'honneur de la réformation religieuse et politique de cette cité. Ces faits, conduits par la providence mystérieuse de Celui qui connaît la fin des choses avant leur commencement, se lient d'une manière étroite à la fondation et aux progrès des institutions libérales de l'Angleterre et de l'Amérique , sans parler d'autres pays encore. Dans la Grande-Bretagne, la réformation s'était préparée de longue main par la prédication de Wickliffe et de ses disciples , plus encore que par la résistance du gouvernement aux prétentions et aux entreprises des autorités ecclésiastiques. Quand la lumière qui venait d'éclater en Allemagne jeta quelques-uns de ses rayons au travers de la mer du Nord, elle trouva bien des âmes qui entretenaient secrètement les doctrines soutenues par Luther. Ce fut alors qu'un prince plein d'énergie, mais de mœurs dépravées, après avoir reçu du pape le titre de « défenseur de la foi, » abolit dans ses domaines la suprématie du pontife dont il avait à se venger, et s'investit lui-

^ème d'vne autorité ecclésiastiqiae semblable à celle gu'il exerçai l sw* l'Etat. A.u fond, Heari YIII ne se souciait de reformations ui dans les doctrines, ni dans le caille. Il révoqua même, à la fin de son règne , k permission qu'il avait accordée au peuple de lire le* ^criilures^ la restreignant aux nobles et aux négociants. Daps sa tyrannie, i] sévissait contre toute déviation des anciens usages et contre tout acte religieux non conforme à ses ordres arbitraires.

Le rè^e d'Edouard YI (1547 à 1553) forme une époque importante de l'histoire d'Angleterre. Soit par l'influence des écrits de Calvin, écrits qui s'étaient fr^^pandus dans la Grande-Bretagne; soit parles cour9 publics qu'il donnait à Genève et que fréquentèrent ))eaucoup déjeunes Anglais ; soit enfin, et surtout, par l'enseignement de deux théologiens du continent, Pierre Martyr et Martin Bucer, qu'on avait appelés en Angleterre et créés professeurs de théologie à Oxford et à Cambridge, un grand nombre d'individus se trouvèrent tout prêts pour la réforme ecclésiastique dont Cranmer fut le principal instrument , et qui, sur tous les points essentiels, plaça l'église anglicane dans l'état où nous la voyons aujourd'hui. Ce fut alors aMS3i que Qooper et d'autres hommes éminents obtinrent les plus hautes charges de l'église , et que, sous leur direction, le peuple et le clergé firent de grands progrès dans la vraie piété.

Mais bientôt les protestants d* Angleterre se virent divisés en deux camps. Les uns , ayant à leur tète r^rcbevéque de Canlprbéry, Cranmer, jaloux de con-

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aerver Mtant que possible les aocieDaes Tor mes et ae flftttaol de gagner d'autant mieux le peuple à la loi éyangélique , s'opposaient à de trop grands change mesta dans la discipline et dans le go«YemeiMnt dm l'église. Les autres, rejetant avec une haine impla^ cable tout ce qui venait de Rome en fait de culte, voulaient qu'en abjurât sans retour ce qu'on ne pou^ vait justifier par les termes exprès de la parole ée Dieu* Comme ils aspiraient à purifier l'église de toutes lei inventions faumaînes qui la souillaient, on lear donna le nom de puritains. Ce fut d^abord un terme de né-^ pris que, plus tard, ils ne firent pas difficulté d'accep*ter. A leurs yeux , il n'existait ni ne pouvait exister d'autre rè^e que la Bible, pour les cérémonies du culte , comme pour la doctrine ; et ils n'accordaient pas qu'il fût jamais permis de lui opposer les décisioiMl du clergé, ou les ordonnances royales , ni même les lois du parlement. Ce fut sur cette base solide qu'ils se posèrent, soutenus par l'approbation de Bucer, de Martyr et de Calvin.* Ainsi, tandis que les épiscopaux, ou lés déricaux^^ comme leurs adversaires les appelaieaty se rattachaient aux anciennes formes dans tout ce qui leur paraissait indifférent en soi, les puritains n'estimaient indifférent rien de ce qui rappelait Rome. Ils voyaient, par exemple, dans le surplis du prêtre,

< Slrype'i Mmonal, vol. H, chap. 28. Hallam't dmUiluiUm^ Hitêory ofEngland, vol. I, p. 140.

* C/M0a«i«. Nous traduisons ainsi le mot Churthmen^ les hommes de rSflise-elergéyOu, comme on dit quelquefois^ de la Haute^li-

se. {Traâ.)

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la livrée de la superstition , le sceau des triomphes remportés par le pouvoir humain sur la souveraine autorité de Dieu. Ils furent d'abord en petit nombre; mais bientôt leurs opinions eurent parmi le peuple un parti qui alla croissant. '

Durant le règne sanguinaire de la reine Marie, de 1553 à 1558, les protestants coururent tous les mêmes dangers, mais les puritains plus que les autres. Des milliers d'entre eux se réfugièrent sur le continent; surtout à Francfort, à Emden, à Wesel, à Bàle, à Marpurg, à Strasbourg et à Genève. Dans la première de ces villes leurs disputes recommencèrent avec une grande acrimonie, et ce fut inutilement que Calvin s e£força de les pacifier. En6n , la plupart des puritains se retirèrent à Genève, où ils trouvèrent une doctrine, un culle et une discipline d'accord avec leurs convictions. Pendant la résidence qu'ils y firent, ils adoptèrent pour leur service une liturgie dont le réformateur genevois leur fournit le plan , et ils traduisirent la Bible en anglais. * Cependant, la perse-*

> On t souvent blftmé les puritains de l'obstination ayec lacfueUe ils repoussaient des choses assez indifférentes au fond. Mais, coaime Ta très-bien dit le président Quincy, dans son discours de jubilé prononcé à Boston , « on ne doit pas mesurer la sagesse du zèle àia nature de Tobjet sur lequel il se porte, mais aux principe que les circonstances et l'opinion générale ont identifiés avec cet olyet. »

«Cette version fut d'abord publiée en 1560. On l'estima telle* ment, surtout à cause de ses notes, qu'elle obtint trente éditions. Le roi Jacques ne pouvait la souflt'ir, ni elle, ni ses gloses, qu'il disait pleines a d'intenUons perfides». Ce fut de cette versîoD de

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cution suivait son cours. Cranmer, à qui la reine devait la conservation de sa vie , Hooper , Roger et d'autres illustres serviteurs de Dieu sont menés au supplice, et une grande partie du clergé rentre sous la domination du pape.

A la mort de la reine Marie, des puritains en foule regagnèrent leurs foyers, y rapportant leur haine pour les cérémonies papistiques, haine accrue par la persécution même dont on les avait abreuvés, et par le spectacle si doux que leur avait offert le culte spirituel des églises réformées du continent. Mais ce fut en vain qu'ils s'efforcèrent d'obtenir des changements un peu considérables. Elisabeth, qui avait succédé à Marie, ne voulut pas en entendre parler; elle se borna donc à replacer l'église dans l'état ob l'avait laissée Edouard YI. Or, par cela même que la reine cherchait manifestement à se concilier les partisans de Rome, elle ne pouvait, même dans les choses indifférentes, leur faire la moindre concession, sans que les puritains la lui reprochassent vivement. Bien qu'elle professât la foi prolestante, elle dissimulait à peine son affection pour certaines pratiques du papisme. Aussi avait-elle en profonde aversion les puritains; et cela^ non pas seulement par l'opposition que ses vues en religion rencontraient auprès d'eux; mais

la Bible que les colons de la Nouvelle-Angleterre se servaient de préférence; car celle que le roi Jacques fit publier en 1611 n'avait pas encore obtenu tout le crédit qu'elle eut plus tard. (Strype*s Aonals; Bariow's Sum and Substance oftbe Conférence al Hampton Court.)

7( lA RBUGiaN Blf AiiÉHIQOB. U¥. H

eoGore par les principes politiques dont ik devinrent les défenseurs. L'opinion se prononçait toujours plas fortement contre la ri^ueâr avec ktquelle on exigeait de tous la conformité aux ordoiMiances royales swr l'exercice du culte. Le parlement lui-même se péaétrait de cet esprit et trahissait «ne dispositioii secrète à favoriser les puritains, dont la cause s'associait avec celle de la liberté civile et de la tolérance. Cependant les évèques et la majeure partie du baut clergé entraient dans les vues de la reine et la soutenaient de leur crédit. Wbitgift surtout, archevêque deCantorbéry, exigeant impérieusement l'obéissance, un grand nombre de ministres se virent dépouillés de leurs bénéfices par la commission d'Etat. Us durent se borner à présider quelques réunions particulières ; encore ne le pouvaient-ils pas toujours; et l'on donna leurs places à des hommes qui ne les valaient, ni pour las talents, ni pour la piété.

On eut beau faire, le nombre des puritains ne cessa de crottre durant le long règne d'Elisabeth, et les ser* vices qu'ils rendirent à leur pays furent considérablés. Il est permis d'en juger par le témoignage d'un historien qu'on accuse avec justice d'avoir épié toutes les occasions de jeter du discrédit sur la cause de la religion et de la liberté, d'un homme qui d'ailleurs nourrissait un dédain particulier pour les sectateurs du puritanisme. C'est Hume qui dit quelque part : a Le noble feu de laliberté se fût complètement éteint, si la secte puritaine n'en eût rallumé et entretenu de précieuses étincelles. »

CBAF. I. CARACT. «BUG. 9BS PAEM. œLOlfS. W

Les purilaÎDs avaient eu géoéral pour principe de ne point se séparer d'avec Téglise nationale. Ce qu'ils voulaient, c'élait une réforme et non point un achisme. Mais^ à la moitié environ du règne d'Elisabeth, il s'éleva parmi eux un parti extrême de gens qui se refi^ sàrent de demeurer en communion avec une église dont ils condamnaient les cérémonies et le gouvernement. De là les Indépendants, ou Brownistes, comme on les nomma longtemps et fort mal à propos ; car, si Brown fut d'abord un de leurs chefs , il termina sa carrière dans le sein de l'église établie. Après avoir partagé son exil , la congrégation qu'il avait rassemblée se dispersa complètement. Mais les principes de Brown devaient lui survivre , et fleurir en des contrées lointaines qui , de son temps , étaient encore presque inconnues.

Depuis le moment dont je viens de parler, les puritains se partagèrent constamment en deux corps , celui des non-conformistes, de beaucoup le plus nombreux, et celui des séparatistes. Les premiers, se te* nant en dehors de tout ce qu'ils eovisageaint comme mwvais dans l'église nationale, ne laissaient pas de lui demeurer attachés pour ce qu'elle avait de bon, et ils travaillaient à la réformer; les derniers ne savaient voir en elle qu'une institution anti-évangélique , une idolâtrie qu'il ne pouvait être question que de ren* verser. De cette divergence d'opinions naquit entre les deux partis une lutte, par moment des plus vives, les non-conformistes reprochant aux séparatistes leur té*-

mérité , et ceux-ci blâmaDl les autres de leur peu de courage.

L'avènement du roi Jacques vint donner aux puritains des espérances qui furent promptement déçues. Bien qu'élevé dans les principes de Téglise presbytérienne d'Ecosse^ le nouveau monarque n'eut pas plus tôt passé les frontières qu'il se montra grand admirateur de l'épiscopat; et, malgré son calvinisme, il ne laissa pas de servir d'instrument à l'arminianisme des sycophantes qui le circonvenaient. Après avoir manqué de parole aux puritains, il dut naturellement les détester, eux et leurs doctrines. Dans sa sotte pédanterie, il voulut avoir avec leurs chefs une conférence tbéologique. Elle se tint à Hampton-Gourt , et les scènes qu'elle amena, parfaitement amusantes, s'il ne s'agit que de la dialectique du rbéteur couronné, furent, parleurs résultats, fort tristes pour les puritains, c Je ne veux rien de cette liberté dans les cérémonies du culte. Il me faut unité de doctrines, unité de discipline, unité de religion, et pour le fond et pour la forme. Qu'on ne me parle plus de cela et qu'on ne songe qu'à m'obéir. » La conférence dura trois jours. Le roi ne supportait pas la contradiction; de sorte qu'il parla beaucoup, et toujours applaudi par ses flatteurs. Le vieux Whitgift s'écria : c Votre Majesté parle avec l'assistance particulière du Saint-Esprit. » Et l'évèque Bancroft, tombant sur ses genoux, rendit grâces, avec des transports de joie, de ce que c Dieu avait donné à l'Angleterre un roi comme il n'y en avait pas eu depuis le temps de Jésus-Christ. »

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