CHAPITRE V
De T esprit qui régnait dans les mystères.
J jes mystères étant la propriété du sacerdoce, son génie y préside, il étend sur eux son crêpe lugubre; une mélancolie profonde y règne. Plutarque (i) et Proclus (2) nous parlent, l'un des cérémonies tristes et funèbres , l'autre des lamentations sacrées prescrites aux Eleusinies. Presque toutes les aventures attribuées aux dieux dans les mystères étaient tragiques. On y voyait partout des rites funéraires. Les femmes, aux Thesmophories, assises à terre en signe de deuil, poussaient des gémissements, comme en Egypte (3) : leur danse même an-
(1) De oracul. defect.
(2} Comment, ad Plat. Pplit.
3) Pldtabch., de Isid. Athenag. Légat. S »5.
nonçait le découragement et la douleur : mais comme tout devait être emblématique, la lenteur de cette danse et l'abattement qu'elle exprimait indiquaient aussi la fatigue des animaux employés au labourage. Le malheur de la vie , dogme inhérent à l'Egypte et à l'Inde , était inculqué dans tous les mystères orphiques : sa brièveté et son néant étaient enseignés dans ceux de Thrace. Les expressions du Bhaguat-Gita (i), que la terre est un lieu triste et borné , sont parfaitement pareilles à la peinture qu'on en faisait aux initiés dans les Dionysiaques (2). Quoique nous ayons adopté pour règle d'éviter le plus qu'il nous est possible les conjectures qui ne reposent que sur des étymologies et des recherches grammaticales, nous rencontrons chez un savant moderne (3) une observation trop curieuse, et qui s'applique trop directement à l'objet qui nous occupe, pour ne pas mériter d'être rapportée. Nos lecteurs savent déjà que
(1) Trad.fr., p. 91.
(2) Porph. de Antro Nyraph. 10-12; Plotin., En nead. I et IV.
(3) Ckeutz. , I, 341-342
LIVRK XIII, CIIAPITRK V. 70
les Grecs avaient emprunté des Égyptiens la topographie de leur enfer, les fleuves souterrains, le passage des ombres, et le nom du nocher qui les recevait dans sa barque ; ce nom, suivant Jablonsky, faisait en Egypte allusion au silence, ou, selon d'autres, aux ténèbres qui régnent dans le royaume des morts. Les Grecs, voulant le naturaliser dans leur langue, le firent descendre d'un verbe qui, dans cet idiome, signifie se réjouir f t). Cette dérivation contrastait avec toutes les notions du polythéisme homérique, notions d'après lesquelles la mort est toujours un événement funeste ; et les ombres une troupe inconsolable , qui porte envie à la race vivante, et regrette la clarté du jour. Il fallut donc trouver une explication différente, et les commentateurs d'Homère prétendirent que, par un euphémisme usité, l'on avait nommé le batelier des enfers Charon " parce qu'il afflige les mortels, et qu'il gémit toujours lui-même. Mais dans les mystères, où prévalait le dogme sacerdotal sur la misère de la vie, et la félicité de la mort comme déli-
i) Xatpê
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vrance, l'idée qu'en effet Charon se réjouissait de transporter dans un meilleur monde les infortunés qui souffraient dans celui-ci, idée mélancolique que le génie naturel des Grecs avait rejetée, fut accueillie, et la première étymologie était l'un *les secrets que l'on révélait aux initiés.
Les bouffonneries bruyantes, bien différentes de la gaieté brillante et vive des Grecs, passèrent également dans les rites mystérieux. Les Bacchantes étaient tour-à-tour en proie à une mélancolie sombre et silencieuse, et à une joie frénétique (i). Partout des personnages grotesques provoquent le rire par des plaisanteries basses et ignobles (2) : le vieux Silène ivre sur son âne est l'amusement des Dionysiaques;
(ï) De-là une expression proverbiale, pour exprimer la succession rapide de ces deux états contradictoires. [ V. Suidas , v Baxx,Y)î rpoxwv, a<Jou Bait/oç, su^oo Baxj(ï)- )
(2) Gigon , dans les mystères cabiriques, Baubé dans ceux de Cérès, Silène dans ceux de Baccbus. Momus, dans Lucien, est un dieu bouffon, antérieur aux dieux de l'Oympe, et n'ayant point de place parmi eux. Est-ce une réminiscence d'un culte sacerdotal en Grèce? un emprunt fait par les Grecs d'un usage sacerdotal étranger? une parodie des mystères?