LIVRE XfV, CHAPITRE III
Gylfe est précisément celui qui, dans une Saga, se vante d'avoir brisé la massue d'un dieu. Plusieurs traditions, en effet, trahissent une lutte. Saxon le Grammairien raconte qu'en l'absence d'Odin, un compétiteur qui usurpa son nom et sa puissance , renversa le culte établi , abolit les fêtes où l'on honorait tous les dieux ensemble et les remplaça par des rites spéciaux en l'honneur de chaque divinité (i). Ne reconnaît - on pas à ces traits un effort du polythéisme libre qui adore isolément ses idoles, contre la tendance sacerdotale qui fait de ses divinités un ensemble? Odin revenu, continue Saxon (2) , tua son rival , dégrada les dieux dont il avait relevé les autels, et bannit les magiciens ses complices. Or, nous avons remarqué déjà que les cultes vainqueurs pros-
son Essai sur l'ancienne histoire des Cimbres et des Goths scandinaviens ( Copenhague , 1781 ) , prétend comme nous, que le second Odin dont il fait le troisième, était un grand-prêtre qui détrôna Gylfe, le chef du gouvernement. Il appuie son opinion sur une foule d'autorités, tirées des chroniques islandaises.
(1) Sàx. Grammat., lib. T.
1) hl. , lib. III.
I 3o DE LA RELIGION,
crivent toujours, comme magiciens, les pontifes des cultes vaincus.
Le souvenir de cette lutte semble avoir passé de l'histoire dans la mythologie ; c'est ce qui arriva chez tous les peuples. Odin , chassé par un autre dieu, rentre dans le Valhalla au bout de dix années, met son compétiteur en fuite et ressaisit les rênes de l'univers (i).
Ne pourrions -nous pas aussi démêler dans les géants et les nains, auxquels les légendes assignent, au fond des antres et des cavernes, une place à la fois subalterne et malfaisante, les adhérents de l'ancienne religion , cherchant un asile au haut des montagnes et dans les cavités des rochers?
Quoi qu'il en soit de ces deux hypothèses, dont l'une doit nécessairement être admise, le sénat des dieux devint encore une corporation semblable à celle de la Perse et de l'Egypte. Les Drottes furent à la fois des prêtres, des juges et des législateurs (a); on les appela
(i) Sax. Gramm , lib. III.
(2) La division de l'ordre sacerdotal , chez les Scandi-