LIVRE II, CHAPITRE 11. I Sc
tion , que souvent , lorsque l'idole est vivante , l'adorateur la tue pour la porter partout avec lui (94)5 ^t il ^s* encore si vrai que l'inconnu est la sphère où l'adoration se place , qu'à l'époque où l'homme adore presque tous les animaux, il ne rend jamais de culte à ses semblables. L'homme est ce qu'il connaît le mieux, et voilà la source d'une exception qui a frappé beaucoup d'écrivains , sans qu'ils en découvrissent la cause.
Ce culte grossier est si naturel à l'homme ignorant, qu'il y retourne dès qu'il est affranchi des liens ou repoussé des avantages de la religion publique.
Les Parias de l'Inde, rejetés avec horreur du commerce des autres castes , et n'étant admis ni soumis à aucun culte, ont repris cette croyance. Chacun d'eux, nous disent les voyageurs (95), se choisit son propre dieu. C'est tantôt tel ou tel animal , une pierre ou un arbre.
A la Chine, où la religion n'est qu'une forme , et où les mandarins sont panthéistes ou athées (96) , le peuple adore les serpents et leur offre des sacrifices (97)-
Toutefois, l'action du sentiment religieux
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ne se borne point à la création de cette forme étroite et grossière. Au-dessus des fétiches (98), divinités matérielles, que le besoin du moment enfante, invoque et détruit, plane toujours une notion plus vague, plus mystérieuse, moins applicable à la vie commune, et qui cependant remplit d'un respect plus profond , d'une émotion plus intime, l'ame de l'adorateur.
Chez le Sauvage comme chez l'homme civilisé, la tendance religieuse se dirige vers l'idée de l'infini, de l'immensité. De là ce grand esprit, qui réside au sein des nuages, par-delà les montagnes ou dans l'abîme impénétrable des mers, toujours invisible, rarement imploré, parce qu'il prend peu de part à la destinée des habitants de la terre, mais vers lequel l'ame s'élève pourtant, comme s'essayant à des conceptions plus nobles que celles que l'ignorance fournit à l'homme.
Cette tendance est bien impérieuse, puisqu'elle se retrouve chez les hordes les plus abruties. Les Cucis, ou montagnards de Tipra, à l'orient du Bengale , sont les sauvages les plus ignorants et les plus féroces. Ils pensent qu'il y a une divinité dans chaque arbre. Ils n'ont point de lois positives. Le meurtre n'est puni
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chez eux que par les parents du mort, s'ils ont la force de se venger. La société n'y intervient en rien. Ils coupent la tête aux femmes de leurs ennemis, s'ils les rencontrent sans défense, et lorsqu'ils ont tué une femme enceinte, c'est pour eux un sujet de joie et de gloire. Cependant, ils reconnaissent un grand esprit, différent de toutes les autres divinités qu'ils adorent (99), et qu'ils n'osent représenter par aucune image (100).
Un sauvage de l'Amérique , qui avait un taureau pour fétiche, déclara un jour au missionnaire qui l'interrogeait, qu'il n'adorait pas le taureau même, mais un manitou des taureaux, caché sous la terre, et vivifiant de son souffle tous les animaux de son espèce. Il ajouta que ceux qui adoraient les ours croyaient de même à un manitou des ours; et quand on lui demanda s'il n'en existait pas un pour les hommes, sa réponse fut affirmative (loi).
C'est évidemment un effort du sauvage pour générahser ses conceptions; c'est le sentiment rehgieux se débattant contre une forme gros- f sière, et méconnaissable sous cette forme qui l'enveloppe et le gêne (102).
Cet effort du sentiment religieux pour s'é- /. I'
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lever à la conception d'un dieu supérieur aux fétiches, suggère au sauvage une notion plus abstraite encore, qui, dans les philosophies des époques civilisées, prendra d'immenses développements.
Nous voulons parler de la division en deux substances ou de la spiritualité.
Cette hypothèse doit occuper dans une partie subséquente de nos recherches une place si vaste, elle est tellement liée à l'histoire et par-là même à la lutte que soutiennent tous les systèmes philosophiques contre les religions positives , elle joue en même temps un si grand rôle dans les doctrines occultes de toutes ces religions, que nous ne pouvons ici, où elle n'est encore qu'un germe imperceptible , en dire que très-peu de mots.
Nous ne prétendons assurément point que le sauvage conçoive la division en deux substances ou la spiritualité, de la même manière que les philosophes anciens ou modernes. La facilité avec laquelle il attribue la vie à tous les objets, semble même un obstacle à ce qu'il les divise en animés et inanimés. Cependant, en continuant ses observations sur la nature qui l'environne , il remarque dans tous les phé-