LIVRE II, CHAPITRE II. I Sy
ce qui se passe en eux , la variété et la bizarrerie de leurs formes , la rapidité souvent effrayante de leurs mouvements , leur sympathie avec la nature qui leur annonce l'approche des phénomènes physiques que l'homme ne saurait prévoir, enfin la barrière qu'élève à jamais entre eux et lui l'absence du langage , tout en fait des êtres énigmatiques.
« Il faudrait , » remarque le judicieux Heeren (88) , « avoir été soi-même à la place du « Sauvage, pour concevoir la relation dans la- « quelle il croit être avec les animaux. »
Tant qu'il ne les a pas dépouillés de leur prestige en les asservissant , ils partagent avec lui la vie et l'empire, ils régnent ses égaux dans les forêts : ils le défient au haut des airs , ou dans la profondeur des ondes. Ils possèdent à un degré supérieur quelques-unes de ses facultés. Ils sont tour-à-tour ses vainqueurs ou sa proie : et l'on comprend que cherchant de tous côtés le siège caché des forces invisibles , il le place parfois dans l'intérieur de ces êtres, dont rien n'explique l'existence, ni ne révèle la destination.
La vénération du Sauvage pour les animaux survit même à l'époque où il les dompte et les
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emploie à son usage. L'acquisition d'un animal domestique produit une révolution tellement importante dans sa vie , qu'il n'en est que plus disposé à prêter à ce nouveau compagnon de ses travaux une nature presque divine (89).
Les Kamtschadales , qui n'ont apprivoisé et soumis qu'une seule espèce , se font après leur mort déchirer par des animaux de cette espèce , dans l'espoir d'aller ainsi rejoindre leurs ancêtres. Le chien fidèle qui partage avec eux les chances de ce monde , devient leur introducteur dans un monde futur (90).
La préférence que le Sauvage accorde à tel animal , à l'exclusion de tel autre , préférence qu'on a voulu souvent attribuer à des raisons compliquées (91), tient à des circonstances fortuites, dont la trace disparaît bientôt. Les Troglodytes dont Pline nous parle , adoraient les tortues qui nageaient jusqu'à eux (93). L'éclat des couleurs, le luisant des écailles, la rapidité des mouvements , ont peul-ètre valu au serpent des respects religieux , dont le souvenir lui a mérité ensuite sa place distinguée dans la plupart des mythologies (93).
Mais dans tous les cas , l'idée de l'utilité entre pour si peu dans les motifs de l'adora-