LIVRE II, CHAPITRE II
Les Araucaniens croyaient à un dieu hostile (io4) ; et les Iroquois (io5), dans leurs harangues, s'exhortent réciproquement à ne pas écouter la divinité perverse qui se plaît à les tromper pour les perdre.
Mais le sentiment s'élève toujours contre cette conception affligeante ; ne pouvant la détruire, parce qu'elle est conforme aux règles de la logique, il l'adoucit du moins, en établissant la suprématie du bon principe sur le mauvais ( 1 06). Cette suprématie, que nous verrons présentée sous des couleurs brillantes et poétiques dans la religion des Perses, est un dogme fondamental dans le culte des tribus sauvages (107).
Si le sentiment a ses émotions, l'intelligence ses lois, l'intérêt personnel a ses désirs et ses volontés; il faut que la religion s'y prête. Moins l'homme est éclairé, plus son intérêt personnel est impétueux, et plus en même temps il est resserré dans une sphère étroite et ignoble. Ses passions sont plus violentes, ses idées d'utilité se bornent toutes au moment présent.
Aussitôt donc que, pressé par le sentiment rehgieux, il s'est créé des objets de culte, il est poussé par son intérêt à les employer à son
l68 DE LA RELIGION.
usage. Il entre alors dans une carrière toute nouvelle où l'intérêt travaille à fausser le sentiment religieux.
Le sentiment l'avait entraîné vers l'inconnu; l'intérêt le ramène aux choses connues. Le sentiment l'avait élevé au-dessus de lui-même: l'intérêt le rabaisse à son niveau.
Nous allons le suivre dans cette nouvelle route. Nous montrerons la religion comme l'intérêt l'a faite, et nous reviendrons ensuite sur la lutte que soutient contre l'intérêt le sentiment religieux.
Dès que l'homme croit avoir découvert la puissance cachée qu'il cherchait sans relâche, dès qu'il a devant lui l'objet qu'il suppose doué de forces surnaturelles, il travaille à tourner ces forces à son avantage ; il étudie donc , sous ce point de vue, l'objet qu'il adore. Ce n'est plus le sentiment religieux qui le domine : c'est l'esprit, armé pour l'intérêt, et réfléchissant sur l'objet que lui a présenté le sentiment religieux.
Plaire à cet objet, obtenir ses faveurs, l'intéresser à ses entreprises, tel est donc maintenant le but du Sauvage. En l'adorant , ce n'est plus un besoin de l'ame qu'il satisfait : c'est