LIVRE II, CHAPITRE U
connaissance pour un sacrifice , et ce mélange de désir et de respect pour un être qui , même en partageant ses plaisi^^ , ne semble encore que lui céder/ De là enfin mille souvenirs confus qui s'embellissent de leur obscurité même, et se conservent d'autant plus purs, d'autant plus profonds, qu'ils ne peuvent s'exprimer par la parole.
Cet instinct qui attache aux jouissances de l'amour un sentiment de pudeur ou de honte, a pu facilement suggérer à l'homme l'idée d'un certain degré de crime attaché à ces jouissances, tandis que l'excès même du plaisir qui les accompagne a fait de leur privation un sacrifice digne d'être offert aux dieux.
Cet instinct , comme tous ceux que la civilisation développe et raffine , n'est point l'œuvre de la civilisation , il est empreint aussi dans le cœur du Sauvage. Les Iroquois ont leurs vierges sacrées (i 12) ; et parmiles Hurons il en est plusieurs qui prononcent le vœu d'une chasteté perpétuelle. De jeunes nègres et de jeunes négresses s'astreignent, en dépit du climat, à une rigoureuse abstinence des plaisirs des sens ( ii3). Le grand nombre , qui , moins impassible , ne peut résister à leur attrait , ex-
pie cette faute par des pénitences douloureuses , ou la fait expier aux enfants nouveau-nés par des opérations tf^lement cruelles qu'elles mettent leur vie en'danger(i i4). Ainsi l'homrae a toujours été poursuivi de la pensée qu'il n'est point ici-bas seulement pour jouir, et que naître , peupler et s'éteindre ne forment pas sa destination unique.
Nous verrons plus tard le sacerdoce de plus d'un peuple ancien abuser de ce sentiment indéfinissable, mais indestructible; nous verrons ce que la nature avait gravé dans le cœur de l'homme pour réunir deux époux par une pudeur commune, et pour qu'aux regards l'un de l'autre ils fussent à part du reste du monde, interprété par les prêtres comme une réprobation de la première loi de cette nature.' Une continence absurde, supplice lent, mais terrible, qui révolte les sens, bouleverse l'imagination, jette dans un trouble mêlé de fureur les âmes les plus douces , les raisons les plus fortes, les êtres les plus timides, deviendra, dans les religions sacerdotales, le meilleur moyen d'honorer les dieux. Mais en dévoilant cet abus coupable , il faut reconnaître que la notion première a précédé l'abus.