LIVRE H, CHAPITRE III. i8t
efforts du sentiment religieux pour épurer sa forme. Nous avons reconnu ces efforts dans le Manitou prototype, dans le grand Esprit des cieux ou des mers.
Pour apercevoir clairement la lutte que nous entreprenons de décrire , il suffit de comparer les prières que le Sauvage adresse aux fétiches, et celles qu'il adresse au grand Esprit.
Le Koriaque dit à son idole, en lui immolant des chiens et des rennes : Reçois nos dons, mais envoie -nous à ton tour ce que nous attendons de toi.
Ici tout est abject , égoïste et avide.
L'hymne du combat des Delawares, en l'honneur du grand Manitou de la terre , des mers et des cieux, est empreinte au contraire d'une résignation toute rehgieuse et toute morale.
« Aux armes pour combattre l'ennemi !
« Déterrons la hache et prenons la massue.
« Reverrai-je jamais le toit de mes pères, « et la compagne de ma couche , et les jeunes « rejetons portés sur son dos et nourris de son « lait! Esprit suprême, grand Esprit d'en-haut, « prends pitié de l'épouse que je te confie ,
l8a DE LA RELIGION.
« veille sur les enfants qu'elle m'a donnés : « créature faible et impuissante , à qui n'appar- « tient pas un instant de sa vie, pas un raera- « bre de son corps , je vais où le devoir m'ap- « pelle pour l'honneur et la liberté de ma « nation. Mais que les larmes des miens ne a coulent point à cause de moi (126). »
Le sentiment religieux ne se borne pas à distinguer ainsi l'être infini vers lequel il s'élève, des idoles vulgaires que l'intérêt a créées : il exerce son influence sur ces idoles mêmes qu'il travaille sans relâche à ennoblir et à embellir.
Le Sauvage qui, comme nous l'avons vu, n'attribue pas à ses fétiches ïa figure humaine, les en rapproche cependant autant qu'il le peut, parce que cette figure est pour lui l'idéal de la beauté. Il les sculpte, les orne, les décore. Les Lapons , les Caraïbes , les habitants de la Nouvelle-Zélande, ceux des rives du fleuve des Amazones, les Nègres de Loango, les hordes de l'Amérique septentrionale ou méridionale , se font des idoles d'argile , de pierre, de bois ou d'étoffes qu'ils acquièrent par des échanges avec des peuples plus civilisés. Ils tâchent de leur donner une forme