LIVRE II, CHAPITRE III
humaine. Des morceaux de corail ou des cailloux représentent les yeux, des peaux de bête leur servent de vêtements : ils les embellissent enfin de mille manières (127). Les Téléoutes et les Tatars de l'Attaï , que les Russes ont asservis sans les civiliser, et qu'ils ont assujettis à quelques pratiques de la religion chrétienne, sans avoir arraché de leur esprit leur penchant pour le fétichisme , ne connaissant pas de plus beaux habits que l'uniforme des dragons russes , croient leurs fétiches habillés comme des officiers de dragons (128). Il est difficile de ne pas sourire : mais c'est l'effort du pauvre Sauvage, pour réunir dans l'idée de son dieu tout ce qu'il connaît de plus magnifique , et l'on voit dans cette créature encore si brute le germe de l'enthousiasme qui, sous le ciseau de Phidias , fit éclore le Jupiter Olympien.
Nous avons montré que la morale restait étrangère au traité conclu entre l'homme et le fétiche : et en effet il est très-possible pour le raisonnement de concevoir la religion séparée de la morale. Les relations des hommes avec les dieux constituent la religion. Les relations des hommes avec les hommes constituent la morale. Ces deux choses n'ont aucun
l84 DE LA RELIGION.
rapport nécessaire entre elles. Les dieux peuvent ne s'occuper que de la conduite des hommes à leur égard , sans intervenir dans celle des hommes avec leurs semblables. Ceux-ci peuvent n'être responsables envers les premiers que de l'observance des devoirs du culte, et rester pour ceux de la morale dans une indépendance complète. On ne saurait imaginer la religion ne représentant pas ses dieux comme des êtres puissants. Mais on peut sans difficulté la concevoir ne leur donnant d'autres attributs que la puissance. Cela serait surtout naturel, si la terreur était l'unique source de la religion. Les phénomènes physiques ne suggèrent à l'homme que l'idée du pouvoir. Il n'y a aucune affinité entre la foudre qui frappe, le torrent qui entraîne, l'abyme qui engloutit, et le bien ou le mal moral. Après avoir personnifié les accidents de la nature , en les attribuant à des êtres intelligents, et avoir établi entre eux et lui ini commerce auquel sert de base l'intérêt mutuel des deux parties , l'homme semble avoir bien des pas à faire , avant de leur imposer des fonctions gratuites et des devoirs désintéressés.
Si le senliment ne venait pas changer l'état