LIVRE II, CHAPITRE III. l
de choses ainsi établi par l'intérêt , loin d'être utile à la morale, la religion lui serait infailliblement funeste. L'adorateur d'un dieu mercenaire , comptant sur l'assistance qu'il aurait achetée , foulerait aux pieds la justice avec d'au- \ tant plus d'audace qu'il penserait s'être assuré / une protection surnaturelle.
Heureusement, même dans cet état dégradé, le sentiment appelle la morale, et par mille routes invisibles la fait pénétrer dans la religion.
D'abord' en ne la considérant que dans son rapport le plus circonscrit , le traité qu'elle suppose entre l'adorateur et son dieu implique une idée de fidélité aux engagements , par conséquent une notion de morale.
En second lieu , même dans l'état sauvage , une espèce d'association existe. Les individus d'une horde sont unis entre eux par un intérêt commun. Cet intérêt commun doit avoir aussi sa divinité tutélaire (129). La religion le prend sous sa sauvegarde : elle protège l'association contre ses membres, et les membres de l'association les uns contre les autres.
Le grand et difficile problème de la société
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consiste à découvrir une sanction pour les engagements des hommes entre eux. Le besoin de cette sanction se fait sentir à chaque pas dans les transactions humaines. Nous ne traitons jamais avec quiconque a des intérêts opposés aux nôtres sans nous efforcer de lire dans ses yeux si ses intentions répondent à ses paroles , et nous sommes douloureusement avertis par l'expérience de l'impuissance de nos efforts. La voix , le geste , le regard peuvent être complices de l'imposture.
La conviction religieuse crée une sauvegarde , le serment : mais cette garantie disparaît avec la conviction religieuse. Trop souvent , au sein de la civilisation , les peuples irréligieux passent d'un serment à l'autre , ne se croyant liés par aucun , et les considérant comme des formules appartenant de droit au pouvoir qui règne, et ne constituant aucun titre en faveur du pouvoir déchu. Leurs chefs, irréligieux en même temps qu'hypocrites , foulent sans remords le matin les promesses de la veille, et promènent au milieu de l'indignation le scandale de la perfidie. Alors tous les liens sont brisés; le droit n'existe plus; le devoir disparaît avec le droit; la force est dé-