‹ De la religion (volume 3)Chapitre 117 sur 152 · LIVRE II, CHAPITRE IV. igS · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV. igS

Plus il est près de l'état sauvage, plus son instinct est fort et sa raison faible : plus , en conséquence , son intelligence se refuse à penser que ce qui a vécu puisse mourir.

Les Nègres (137) et plusieurs peuplades de la Sibérie (i38), attribuent la mort à la colère céleste ou à la magie ; les Sauvages du Paraguay (iSg), chaque fois que l'un d'eux cesse de vivre, cherchent son ame dans les buissons, et, ne la trouvant pas, disent qu'elle s'est perdue ; les Daures portent à leurs morts de la nourriture pendant plusieurs semaines : tant leur paraît extraordinaire, malgré l'expérience, le phénomène si habituel de la destruction!

Cependant la terrible conviction arrive : l'abîme sombre s'entrouvre, et nul regard ne peut y plonger. L'homme aussitôt remplit cet abîme par la religion. Le vide immense se peuple ; les ténèbres se colorent; et la terreur, si elle ne disparaît pas, se calme et s'adoucit.

C'est de l'idée de la mort que le sentiment religieux reçoit ses plus vastes et ses plus beaux développements. Si l'homme était pour jamais fixé sur cette terre , il finirait par s'identifier tellement avec elle, que la religion fuirait de son ame. Le calcul aurait trop de /. i3

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temps, la ruse trop d'avantages; et Texpérience, ou triste ou prospère , viendrait pétrifier dans les cœurs toutes les émotions qui ne tiennent pas à l'égoïsme ou au succès. Mais la mort, qui interrompt ces calculs, qui rend ces succès inutiles; la mort, qui saisit la puissance pour la précipiter dans le gouffre nue et désarmée, est une éloquente et nécessaire alliée de tous les sentiments qui nous sortent de ce monde , c'est-à-dire de tous les sentiments généreux et nobles. Même dans l'état sauvage, ce que la religion a de plus pur et de plus profond se tire de cette idée de la mort. Quand l'habitant des forets de l'Amérique montre les ossements de ses pères et refuse de les quitter; quand le guerrier captif brave en chantant les plus affreuses tortures, inquiet seulement, au sein de l'agonie, de faire honte aux mânes de ses ancêtres, cet héroïsme est tout entier religieux. 11 se compose des souvenirs du passé, des promesses de l'avenir. Il triomphe du présent : il plane sur la vie.

Mais la dégradation que nous avons déjà remarquée dans les conceptions du Sauvage sur ses dieux, vient aussi souiller ses notions d'une vie future. L'intérêt veut arranger ce

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