LIVRE ir, CHAPITRE IV, 1 QD
monde idéal pour son usage; l'intelligence veut le décrire; et comme elle ne peut rien créer, comme elle ne peut que mettre en œuvre les matériaux déjà existants, le monde idéal devient une copie de ce monde.
Les habitants du Paraguay pensent qu'on y est exposé à la faim, à la soif, aux intempéries des saisons , aux attaques des bétes féroces , et que les ombres y sont divisées en pauvres et en riches, en dominateurs et en sujets (i/p). Les Sauvages de la Louisiane refusent de croire qu'on puisse s'y passer de nourriture (i40- ^^^^ Otahitiens se flattent d'y retrouver leurs femmes et d'en avoir de nouveaux enfants (i4^)- Enfin, tel est le penchant de l'homme à conclure de ce qu'il est à ce qu'il sera , que les peuples de la Guinée, les Groenlandais, les hordes de l'Amérique septentrionale, craignent pour leurs âmes une seconde mort, après laquelle, disent-ils, tout est fini pour l'homme (i43).
Les conjectures se diversifient suivant les climats et les situations , soit locales , soit particulières ; mais elles ne changent point de nature. Celui qui n'a pas quitté le lieu de sa naissance, montre les montagnes qui bordent l'horizon et au-delà desquelles il doit un jour
habiter avec ses pères ; c'est là que , porté sur son canot, il fendra la vague agitée et lancera le javelot d'un bras assuré. Celui qui souffre arraché à son pays, attend le secourable fétiche qui doit le reporter sur l'aile des vents dans cette demeure chérie (i 44)- H bâte de ses voeux l'heure de son supplice, pour échapper aux monstres d'Europe et retrouver ses plaisirs passés ( 1 45). Le malheureux né dans la servitude n'a que des espérances plus humbles. Tout ce que l'un de ces infortunés implorait de son idole, c'était, disait-il, de n'être plus l'esclave d'un blanc (i46).
I/anthropomorphisme, dont s'empreignent les idées du Sauvage, a une conséquence fâcheuse. Il écarte la morale de toutes les nolions sur l'état des morts ; les tribus même qui reconnaissent une demeure de félicité, une autre de tourments , ne peuplent point la première d'hommes vertueux et la seconde de criminels ; la différence des destinées tient à des circonstances accidentelles. Les habitants des îles Mariannes, tout en admettant un lieu de peines et un lieu de bonheur, ne rattachaient point cette idée à celle de punitions et de récompenses. Ceux qui meurent d'une mort vio-