LIVRE II, CHAPITRE IV. I
religion trompe la douleur. Le père qui ensevelit avec le jeune guerrier son arc et ses javelots se le représente parcourant les forets d'un autre monde, plein de la vigueur qui flattait naguère l'orgueil maintenant brisé du cœur paternel. Un voyageur s'étant arrêté dans une cabane , trouva deux Sauvages au désespoir de la perte d'un fils âgé de quatre ans. Le père mourut quelques jours après; aussitôt les pleurs de la mère s'arrêtèrent; elle parut calme et résignée. Interrogée par le voyageur , l'idée que son enfant en bas âge ne pourrait trouver sa subsistance dans le pays des âmes avait, répondit-elle, causé ses angoisses; maintenant que son épOux était auprès de lui , elle était tranquille sur sa destinée, et n'aspirait qu'à les rejoindre (i53).
Malheureusement ces opinions et les pratiques qu'elles consacrent , de consolantes qu'elles sont d'abord, ne tardent point à devenir cruelles. En Nigritie (i54), et chez les Natchez(i55), et chez les Caraïbes (i56), on enterrait des esclaves avec leurs maîtres , des prisonniers avec les vainqueurs , des femmes même avec leurs époux. Les Jakutes n'ont renoncé que très-récemment à cet usage. Les tri-
bus américaines tourmentent leurs captifs en l'honneur de leurs ancêtres (i^y); elles invoquent, pendant les tortures de ces malheureux, les mânes des héros morts en combattant (i58).
Dans l'île de Bornéo, les habitants croient que ceux qu'ils tuent deviennent leurs esclaves dans l'autre vie , et cette idée multiplie à l'infini les assassinats (iSg). Chez toutes ces peuplades, le temps se partage en embuscades pour surprendre et en négociations pour acheter des victimes. Tel est le danger peu remarqué jusqu'ici d'appliquer à l'inconnu des idées connues.
Pour habiter un monde pareil au nôtre , il faut que l'ame ressemble au corps. Les Sauvages la comparent à l'ombre qui le suit sur la terre, et dont la vue a probablement contribué à leur suggérer cette comparaison (i6o). Plusieurs la croient d'une matière invisiblç et impalpable (i6i). Le sommeil et les rêves leur donnent l'idée qu'elle peut exister séparée de ses organes. Les Groenlendais disent qu'abandonnant alors son enveloppe grossière, elle chasse, danse ou voyage dans des lieux éloignés. Mais elle demeure toujours néanmoins dé-