LIVRE II, CHAPITRE IV. 2o
temps à autre brille une notion inattendue, qui ressemble à l'éclair sillonnant la nuit. L'idée d'une réunion éternelle avec le grand Esprit apparaît quelquefois subitement parmi les vagues conjectures du Sauvage, et c'est ainsi qu'au sein de la barbarie , plane confuse encore la noble hypothèse qui doit un jour consoler Socrate; système sublime qui, nourrissant l'homme de la seule espérance propre à contenter son ame, remplit le martyr d'exultation et le mourant de confiance.
Toutefois ,^ à l'époque où nous sommes forcés de nous arrêter, les lueurs incertaines qui frappent par intervalles les regards du Sauvage ne suffisent point pour le rassurer. Il cède aux impressions visibles, et ces impressions le découragent et l'épouvantent.
Ces morts qu'il voulait placer dans un lieu de plaisirs , il les voit errer tristement autour des habitations qu'ils ont délaissées. La faim , la soif, le froid les tourmentent , et leur souffrance habituelle leur inspire du ressentiment et de la haine contre les hommes ( r68). Suivant les Caraïbes, ils revêtent la forme de venimeux reptiles ou de démons malfaisants (169). Les habitants d'Otahiti et de la Nouvelle-Hol-
lande, les insulaires d'Amboine, pensent qu'ils se glissent dans les huttes , et s'abreuvent du sang de ceux qu'ils surprennent endormis ( 1 70). Les Tschérémisses entourent les tombeaux^ afin que les morts n'en puissent sortir pour dévorer ceux qui leur survivent (171). Les Négresses de Matamba se plongent dans la mer pour noyer l'ame de leurs maris qui reviendraient s'acharner sur elles (172). Plusieurs tribus n'osent prononcer les noms funestes de ceux qui ne sont plus , et s'irritent contre le téméraire qui , en les prononcgint , trouble leur sommeil (i 73). D'autres fendent sans bruit la surface des ondes, et pèchent en silence pour que les mânes ne s'irritent pas d'être réveillés (174); et chez les Abipons, lorsqu'une famille perd un de ses membres, elle brûle ses vêtements et ses armes , quitte sa hutte et change de nom (175).
Arrêtons-nous un instant pour réfléchir sur ces divers mouvements , incompatibles et contradictoires. D'où viennent à la fois dans l'esprit du Sauvage, quand il s'agit des morts, ce respect, cette horreur et ce calcul? Ce respect , qu'il satisfait à peine , en accumulant les commémorations , les sacrifices , les hom-