‹ De la religion (volume 3)Chapitre 130 sur 152 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De r influence des" prêtres clans l'élat sauvage

A.USSITÔT que l'homme a conçu l'idée d'êtres supérieurs à lui avec lesquels il a des moyens de communication , il doit supposer que ces moyens ne sont pas tous également infaillibles. Il lui importe de distinguer entre leurs degrés d'efficacité. S'il n'espère pas découvrir les meilleurs et les plus sûrs par ses propres efforts, il s'adresse naturellement à ceux de ses semblables qu'il croit éclairés par plus d'expérience, ou qui se proclament possesseurs de plus de lumières. Il cherche autour de lui ces mortels privilégiés , favoris , confidents , organes des dieux; et, dès qu'il les cherche, il les trouve.

De là chez les Sauvages, la classe d'hommes que les Tartares appellent schammans; les La-

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pons, noaïds; les Samoyèdes, tadiles, et que les voyageurs désignent plus habituellement sous le nom générique de jongleurs.

Ce germe, encore informe, de l'ordre sacerdotal, n'est point un effet de la fraude, de l'ambition ou de l'imposture, comme on l'a souvent répété. Il est inséparable de la religion même. Ce ne sont point les prêtres qui se constituent ; ils sont constitués par la force des choses.

Mais à peine le Sauvage s'est -il créé des prêtres, que ces prêtres tendent à former un corps (i 83). 11 ne faut point les en accuser, cela aussi est dans la nature.

Donnez à un certain nombre d'hommes un intérêt distinct de l'intérêt général : ces hommes unis entre eux par un lien particulier, seront par-là même séparés de tout ce qui n'est pas leur corporation, leur caste. Ils regarderont comme un acte légitime et méritoire de faire tout plier sous l'influence de cette £aste. Rassemblez-les autour d'un drapeau, vous aurez des soldats; autour d'un autel, vous aurez des prêtres.

Les jongleurs des Sauvages travaillent donc à se renfermer dans une enceinte impénétrable

au vulgaire. Ils ne sont pas moins jaloux de tout ce qui tient à leurs fonctions sacrées que les druides de la Gaule ou les brames de l'Inde. Ils s'irritent contre quiconque va sur leurs brisées sans avoir obtenu leur consentement. Ils imposent aux candidats qui sollicitent leur admission dans la corporation privilégiée, des épreuves et un noviciat (i 84). Le noviciat dure plusieurs années. Les épreuves sont longues, douloureuses et bizarres. Des jeûnes, des macérations, des flagellations, des souffrances, des veilles sont, dès cette époque, les moyens en usage pour se rapprocher des puissances invisibles (i 85). L'esprit sombre et lugubre des hiérophantes et des mystagogues dirige déjà les jongleurs (i86).

Lorsque, dédaignant ce sévère apprentissage , des profanes se déclarent prêtres de leur propre autorité, ce titre leur est refusé par leurs rivaux : c'est magiciens qu'on les appelle, et leurs prestiges , dont la réalité n'est pas révoquée en doute, sont attribués à des communications coupables avec des génies ennemis des hommes.

On aperçoit ici, bien qu'obscurément encore, une distinction qui, par la suite, devien-

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