‹ De la religion (volume 3)Chapitre 136 sur 152 · LIVRE II, CHAPITRE VI. 2'iC · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VI. 2'iC

prix de leur vie, ils l'abandonnent sur la foi d'un songe. Les femmes kamtschadales se livrent sans résistance à qui dit les avoir possédées dans son sommeil (210). Un Iroquois rêve qu'on lui coupe un bras, et il se le coupe (2 1 1). Un autre qu'il tue son ami , et il le tue (2 1 2). Des tribus entières se mettent en marche pour conquérir ce dont un de leurs membres a rêvé la conquête (21 3). On conçoit aisément quelle puissance cette conviction doit conférer aux interprètes des avertissements célestes.

Enfin une dernière cause de l'empire de ces hommes , c'est le besoin de lire dans l'avenir.

On a remarqué plus d'une fois que l'ignorance des événements qui nous menacent était le plus grand bienfait que nous dussions à la nature. Le passé rend déjà la vie suffisamment difficile à supporter. Nul n'est parvenu jusqu'au tiers de sa carrière sans avoir à gémir sur des liens brisés, sur des illusions détruites, sur des espérances déçues. Que serait-ce , si , le cœur flétri de ces souvenirs funèbres , l'homme était poursuivi d'une déplorable prévoyance; si, près des tombeaux de ceux qui ne sont plus, il voyait en idée s'entrouvrir la fosse qui doit engloutir ce qui lui reste; si,

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blessé par l'ingratitude d'un ami perfide , il reconnaissait d'avance le traître dans l'ami qui l'a remplacé? Le présent, fugitif, imperceptible , serait placé de la sorte entre deux épouvantables fantômes. L'instant qui n'est plus et celui qui n'est pas encore se réuniraient pour empoisonner le moment qui existe. Mais l'homme échappe au passé, parce qu'il l'oublie, et croit posséder l'avenir, parce qu'il l'ignore.

Sans cesse néanmoins , il travaille à se priver de cette ignorance salutaire. Aussitôt qu'il croit pouvoir faire servir la religion à son intérêt, il lui demande des moyens de percer l'obscurité bienfaisante qui l'entoure ; et moins ses lumières sont étendues et ses expériences multipliées , plus les promesses qu'il extorque à la religion sont formelles et positives. La connaissance des choses futures est donc au premier rang des attributions qui font le crédit des jongleurs sauvages. La superstition les sollicite , l'ignorance les implore ; et s'ils avouaient leur impuissance , ils abdiqueraient leur autorité.

Pour la conserver, ils obéissent à ces importunités de la superstition et de l'ignorance : et leurs révélations manquent d'autant moins le

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