LIVRE II, CHAPITRE VI. iSl
but qu'ils se proposent qu'ils les rattafchent iiux deux choses qui inspirent aux hommes le plus d'épouvante, à l'apparition des génies malfaisants, et au retour sur la terre des générations qui l'ont quittée. Ce sont les Nitos ou puissances ennemies que les jongleurs consultent dans l'île d'Amboine. Ce sont les morts qu'ils évoquent chez les Iroquois , ces morts dont le Sauvage se garantit avec tant de soin , ces mânes qu'il imagine transformés en monstres acharnés, en vampires avides. Le Huron crédule entend les ombres de ses ancêtres répondre en gémissant. Le Caraïbe et le Nègre voient leurs cheveux s'agiter au fond du vase qui les renferme , et d'où sortent des sons prophétiques (214).
D'autres époques de la religion nous rappelleront ces notions lugubres. Ulysse , qui veut percer l'obscurité du sort, descend aux enfers pour y consulter sa mère (2 1 5). L'homme a toujours conclu, de ce que les morts appartiennent au passé , que l'avenir leur appartenait; ou plutôt c'est parce qu'au fond de son ame il doute de la mort , qu'il interroge obstinément ceux qu^elle a frappés.
Ministres de ces cérémonies redoutables , les.
jongleurs partagent ou feignent de ])artager l'effroi qu'elles causent. Ils se défendent de troubler la paix des ombres. Ils craignent que ces ombres irritées ne se vengent de ce qu'on interrompt leur éternel repos. Ils craignent aussi que les dieux dépositaires de la destinée ne punissent le téméraire qui veut leur ravir ses secrets. Il n'est pas indifférent d'observer que , dans tous les cultes , l'acte de prophétiser est un acte pénible (216). Cette idée doit probablement son origine à ce qu'en effet, lorsque l'imagination reçoit une de ces commotions violentes qui semblent l'élever audessus de sa sphère habituelle, cette commotion est accompagnée de douleur et de spasme. Mais travaillant dans cette occasion, comme dans toutes, sur les données delà nature, les jongleurs en ont habilement profité pour rehausser le prix de leur dévouement. Aujourd'hui encore, ceux qui s'arrogent le don de prédire affectent des terreurs profondes. C'est à regret, comme affrontant d'immenses dangers, qu'ils se résignent à dévoiler ce que le sort prépare.