‹ De la religion (volume 3)Chapitre 144 sur 152 · LIVRE II, CHAPITRE VII. O.llS · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VII. O.llS

la religion. 11 ne s'agit donc point de déplorer un mal inévitable : il faut rechercher si ce mal excède le bien dont il est une conséquence nécessaire.

Vaudrait-il mieux que le Sauvage n'eût aucune notion religieuse, et fût, à cette condition , affranchi de ses jongleurs ? Il aurait alors beaucoup moins de sacrifices humains , de privations volontaires , de rites effrayants et de macérations douloureuses : mais il n'aurait aussi ni sanction pour sa morale naissante , ni espérance d'une autre vie, ni toutes ces consolations qui allègent le poids de son existence misérable. Il ne serait qu'un animal féroce , plus malheureux que les autres animaux féroces , ses pareils et ses rivaux. Lisez le tableau que nous a tracé des tribus américaines un voyageur connu par son exactitude et son talent d'observation (2 36) : voyez ces hordes tourmentées par la souffrance physique, par le besoin toujours renaissant , par la perspective de l'abandon en cas de blessures incurables , de maladies ou de vieillesse , et terminant fréquemment par le suicide cette agonie prolongée. L'homme, jeté dans un tel abyme, peut- il payer trop cher l'espoir qui le ranime?

Ses communications avec des dieux qu'il croit secourables , ses rêves sur l'existence future , son occupation des morts qu'il se flatte de retrouver, les émotions que la religion lui cause , les devoirs qu'elle lui crée , sont pour lui d'inestimables trésors. Il déplace la réalité dont le poids l'accable. Il la transporte dans le monde dont son imagination dispose , et ses travaux , ses douleurs , le froid qui le glace , la faim qui le dévore , la fatigue qui brise ses membres, ne sont que le roulis du vaisseau qui le porte sur ime autre rive. L'action des jongleurs le trouble sans doute , même dans ses consolations religieuses; mais pour se soustraire à cette action fâcheuse , il faudrait qu'il renonçât à ces consolations. Mieux vaut qu'il les possède imparfaites et troublées.

D'ailleurs est-il bien sur que ces jongleurs ne fassent que du mal ?

Sans eux , des peuplades entières périraient d'engourdissement et de misère (237). Ils les réveillent de leur apathie et les forcent à l'activité. Les hordes chez. lesquelles il n'y a point de prêtres sont de toutes les plus abruties (i3S). Les jongleurs , ignorants ou artificieux , trom-

Page 1