PROIES
les plus délicates et les plus sensibles, pendant la plus belle portion de la vie ? Le sentiment religieux n'est pas comme l'amour un penchant passager. Son influence ne se borne pas à la jeunesse. Il se fortifie» au contraire, et s'accroît avec l'âge. En le détruisant, si on pouvait le détruire , on ne priverait pas seulement l'époque des passions de quelques jouissances enthousiastes; on dépouillerait celle de l'isolement et de la faiblesse , du dernier rayon de lumière, du dernier souffle de chaleur.
(8) « De même que le langage donne à l'homme, pour « les choses ordinaires de la vie, la certitude qu'il n'est « pas le jouet d'un rêve qui l'a transporté dans le monde « imaginaire, mais que celui dans lequel il se trouve est « bien le monde réel , commun à tous ses semblables « (Heraclite), de même le culte public lui paraît une « espèce d'assurance que le sien n'est pas l'œuvre fan- « tastique de son imagination, mais le moyen véritable « de communiquer avec les objets de son adoration reli- « gieuse. » (NÉANnER, sur le siècle de Julien.) On pourrait voir dans cette disposition , l'une des causes de l'intolérance , quand elle est imie à la bonne foi. L'homme intolérant persécute les opinions opposées aux siennes, comme si l'existence des premières infirmait les vérités qvi'il chérit, de sorte que l'intolérance qu'on attribue à l'orgueil , aurait plutôt pour principe la défiance de soimême, et une espèce d'humilité.
(9) Un auteur moderne semble insinuer que le sentiment religieux n'a existé que depuis l'établissement du christianisme. « Jusques alors, dit-il. Dieu n'avait mani- « festé que sa puissance... Cette notion... produisait un « sentiment de respect et de crainte... Dieu achève de se
« découvrir... et un amour immense s'empare du cœur de « l'homme.» [Essai sur l'indifférence en mat. de relig. , tome II, préf. 87 , 88.) Pour démontrer l'inexactitude de celte assertion, il nous suffira d'un passage de Plutarque. On y voit clairement le sentiment religieux se glissant dans le polythéisme que l'intelligence travaillait à épurer. « Aucune fête, aucune cérémonie, aucun spectacle, » dit le philosophe de Chéronée, «n'a pour l'homme un « charme égal à celui qu'il trouve dans l'adoration des « dieux, dans la participation aux danses solennelles, aux « sacrifices et aux mystères. .Son ame alors n'est pas abat- « tue, triste et découragée comme si elle avait à redouter « des puissances malignes et tyranniques. Elle est, au « contraire, délivrée de toute crainte, de toute douleur, « de toute inquiétude, et s'enivre de joies ineffables. Ces « joies sont étrangères à celui qui ne croit pas à la Provi- « dence. Car ni la magnificence des ornements, ni la pro- « fusion des parfums , ni l'abondance des vins et des mets « ne plaisent à l'ame dans les rites sacrés. Ce qui lui o plaît, ce qui l'enchante, c'est la persuasion que les dieux « assistent au sacrifice, et acceptent avec bonté ce que « la piété leur consacre. Pour qui n'a point cette persua- « sion, le temple est un désert) la cérémonie, une pompe « vaine et lugubre ; les prières, des paroles que la raison « désavoue; le sacrificateur, un vil mercenaire qui égorge « im innocent animal. » Plut. — Non passe suaviter vivi secundum Epicuri décréta, cap. 22. Nous pourrions trouver mille passages où Sénèque se livre, avec des formes philosophiques , à l'exaltation du sentiment religieux. L'époque l'y invitait, il vivait sous Néron, et, pressé par la tyrannie, il se réfugiait où la tyrannie ne pouvait l'atteindre. Les traces du même sentiment s'aperçoivent dans les nouveaux platoniriens; mais ils étaient gênés en deux
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sens opposés par la tendance aux abstractions, et par le désir de prolonger l'existence des formes anciennes.
(10) Comme il est probable que le public de nos jours a oublié les motifs du bref d'Innocent XII contre l'archevêque de Cambray, et les doctrines qui se trouvèrent frappées de réprobation par l'église romaine , nous rapporterons quelques-unes des propositions qui furent condamnées.
i""^ Proposition. — «Il y a un état habituel d'amour « de Dieu qui est une charité pure, et sans aucun mé- « lange du motif de l'intérêt propre... Ni la crainte des « châtiments, ni le désir des récompenses n'ont plus de « part à cet amour. »
2^ Proposition. — «Dans cet état, on perd tout motif « intéressé de crainte et d'espérance. »
aa^ Proposition. — « Quoique la doctrine du pur « amour fut la pure et simple perfection de l'évangile « marquée dans toute la tradition, les anciens pasteurs ne « proposaient d'ordinaire au commun des justes, que les « pratiques de l'amour intéressé. »
2*3® Proposition. — « Le pur amour fait lui seul toute « la vie intérieure, et devient alors le principe unique et « l'unique motif de tous les actes désintéressés et méri- « toires. »
Bref d'Innocent XII, contenant condamnation des Maximes des Saints , du 12 mars 1699.
On voit que toutes les propositions réprouvées tendent à faire prévaloir le sentiment religieux sur les motifs intéressés. Cette préférence porte nécessairement un grand préjudice à l'autorité sacerdotale. Elle met l'homme en communication directe avec la Divinité, et lui rend superflue l'intervention des interniédiair^îs. Elle doit nuire par-
'lÔO NOTES.
là même à l'influence de ceux qui sont les organes des demandes qu'il adresse au ciel pour obtenir des faveurs ou pour échapper à des peines. Celui qui aspire à des récompenses, ou qui redoute des châtiments, doit prêter une oreille plus docile aux directionsqui lui sont données, que celui qui , trouvant son bonheur dans le sentiment , n'a besoin de personne pour arriver à ce bonheur et pour en jouir ; et si ce pur amour , c'est-à-dire le sentiment religieux, fait à lui seul la vie intérieure, le culte extérieur, les rites, la forme en un mot, perdent beaucoup de leur importance.
(il) Phed. liv. III. fab. 20, Apul. metam. VIII. Pi,m. XXXV, 12. Den. d'Hal. II, 7. OviD. Fast. IV, 180-370. ïibull. I, IV, 604. Branch. fie Sist. ap. Gra?p. VI, Ovin. epist. e.r Pont. I, 37-40.
(i 2) C'est à cette époque que les Romains qui se disaient religieux voulaient qu'on brûlât les livres de Cicéron , comme conti-aires à la religion de l'état. F. Arnob. adv. génies. Arnobe répond : Intercipere scripta et publicatam velle submergere lectionem, non est deos defendere, sed veritatis testificationeni timere. « Supprimer les écrits et « vouloir en interdire la lecture, ce n'est pas défendre * les dieux, mais craindre la vérité. »
(i3) JuvÉNAL, Satyr. VI, 523-525. Dion Cass. XLIII, 21, XLVI, 23. Cette superstition remonte plus haut , mais pourtant à une époque où la religion était de fait détruite. TiBULL. 1,3, 85. On dit que César et Claude s'y soumirent, Senec. de vitd beatd, 27.
(14) Toute la satire sixième de Juvénal est une peinture frappante de la superstition romaine à cette époque.
(i5) Plut, de Superstit., ch. 3.
(16) Tertullian. de Baptismo. Nonne et laïci sacerdotes sumus? Idem, de Castit.^ cap. 7, Tout chrétien réclamait, clans l'origine, le pouvoir de chasser les démons. Grég. ]VA2i. Carm. 61 , ad Nemes. Tout membre de la primitive église, sans distinction de rang ou de sexe, jouissait du droit de remplir la fonction de prophète. MosHEiM, Diss. ad. Hist. Eccl. pertin. II, i32.
(17) Origène dit que la primitive église proscrivait les temples et les autels. f\ aussi Minutius Félix. A cette question : Cur nullas aras habent , teinpla nulla , nulla nota simulacra? Il répond comme auraient pu le faire les Perses ou les peuples du Nord. Pourquoi bâtir un temple, puisque Dieu habile l'univers entier? III, 10, 26, 27.
(18) «En toute nation, celui qui craint Dieu et qui s'a- « donne à la justice lui est agréable. » (Act. des Ap. ch. lo, v. 35). «Vous savez «, dit saint Pierre {ib. ch. a8) , et saint Pierre était le moins tolérant des apôtres, «vous « savez qu'il n'est pas permis à un Juif d'avoir des liai- « sons avec un étranger ni d'aller chez lui ; mais Dieu m'a « fait voir que je ne devais appeler aucun homme impur.» Cet esprit de tolérance continua long-temps à régner dans l'église primitive. « Les piètres qui ont gouverné l'église «à laquelle tu présides, écrivait saint Irénée au pape « Victor, ne rompirent jamais la concorde avec ceux qui « arrivaient chez eux , quoiqu'ils fussent membres d'autres « églises "OÙ l'on observait des coutumes différentes' des • leurs. Ils leur envoyaient, au contraire, l'eucharistie en «signe de paix, immédiatement après leur arrivée. >
( EusÈB. Hist. Eccl. liv. V, cb. 24. — Socrate. liv. V, ch. 22. — SozoM. liv. VII, ch. 19. — Phot. Bibliot. ch. 120.) Le mot d'hérésie se prend quelquefois en bonne part chez les premiers écrivains du christianisme. Le Symbole des apôtres ne parut pour la première fois que dans le quatrième siècle, après les conciles de Rimini et de Constan tinople. (Peakson, Comment, in symh.apost. — Mosheim, de Reb. christ, ant, Const. magn. pag. 88.) « Le juste ne « diffère point du juste , qu'il ait ou qu'il n'ait poin« « vécu sous la loi; ceux qui avant la loi ont bien vécu « sont réputés enfants de la loi , et reconnus pour jutes. » (Clément d'Alex. Stromat.'Vl.) « Tous les hommes qui « ont vécu ou qui vivent selon la raison, sont véritable- « ment chrétiens et à l'abri de toute crainte. » (Saint Just. Apol. II. ) n Gloire, honneur et paix à tous ceux qui ont « fait le bien, soit juifs , soit chrétiens. » (Saint Chrys. Homél. 36, 37.) Si on examine attentivement toutes les querelles, toutes les persécutions, tous les massacres religieux qui suivirent la conversion de Constantin, on verra que toutes ces choses si affligeantes ont pris naissance dans les efforts de quelques hommes pour donner à la religion nouvelle une forme dogmatique.
(19) La confession même n'était pas considérée comme obligatoire. Saint Jean Chrysostôme dit formellement (Homél. II , in psalm. 5o), qu'il faut se confesser à Dieu, qui sait tout, et qui ne reproche jamais les fautes qu'on lui a révélées. « Je neveux pas, ajoute-t-il, forcer les « hommes à découvrir leurs péchés à d'autres hommes. »
(ao) « Le Christ a effacé l'obligation qui était contre <c nous, laquelle consistait dans les ordonnances... Que » personne donc ne vous condamne au sujet du manger
IN or K s. ■;t(J3
« on du boire, ou pour la distinction tl'uu jour de fcte, ou « de nouvelle lune, ou de sabbat; car ces choses n'étaient « que l'ombre de celles qui devaient venir.... Pourquoi « donc vous charge -t -on de ces préceptes.... en vous « disant : Ne mangez point de ceci.... préceptes qui sont « tous pernicieux par leurs abus, n'étant fondés que sur " des ordonnances et des doctrines humaines. » (Épît. de saint Paul aux Coloss. ch. II, v. 14, 16 , 17 , ai cl 22.) Nous pourrions citer encore l'autorité de saint Pierre , autorité plus imposante, parce que saint Pierre était bien plus attaché au judaïsme que saint Paul, et qu'il eut besoin d'une vision miraculeuse pour i-enoncer aux abstinences de l'ancienne loi (Act. des Ap. ch. X, v. i3, 14 et i5). « Le chrétien, dit Tertullien, ne peut être souillé « par rien d'extérieur; Dieu ne lui a prescrit aucun jeûne, « il ne lui a défendu aucun aliment; ce qu'il lui a interdit, « ce sont les actions qui sont mauvaises ; ce qu'il lui a « ordonné , ce sont les actions qui sont bonnes. « [De Jcj. adv. Psych. j
(21) Un écrivain, qui ne manque ni d'habileté ni de talent , a tenté d'obscurcir cette vérité. Il a frappé d'anathème le sentiment religieux. Il l'a peint d'jibord comme n'existant pas, ensuite comme précipitant l'homme dans les excès les plus déplorables. Nous avons senti qu'une discussion prolongée romprait tout le fil de nos idées; et ne voulant pas néanmoins laisser sans réponse des assertions qui, présentées avec un certain art, pourraient produire quelque impression, nous consacrerons cette note à l'examen un peu détaillé du système de M. de la Mennais. Il nous a beaucoup facilité notre tâche ; car on verra que ses contradictions nous fourniront, à elles seules, la plupart des réponses dont nous avons besoin pour le réfuter.
264 NOÏi. s.
L'auteur de V Essai sur V indifférence en matière de religion, demande ce qu'est le sentiment religieux. « Aucun « dogme , dit-il , n'est écrit dans notre cœur ; et Dieu u n'existait pas pour nous avant qu'on nous l'eût nommé . (tom. II, pag. 194). «
Il pense de la sorte dans son second volume. Voici quelle était sa pensée , lors de la publication du premier. « La religion, disait-il, est si naturelle à l'homme, que •< peut-être il n'est pas en lui de sentiment plus indestruc- « tible. Même lorsque son esprit la repousse , il y a encore « dans son cœur quelque chose qui la lui rappelle : et cet « instinct religieux qui se retrouve dans tous les hommes a est aussi le même dans tous les hommes. Entièrement à « l'abri des écarts de F opinion, rien ne le dénature , rien « ne l'altère. Le pauvre Sauvage, qui adoi'c le grand Es- « prit, dans les solitudes du Nouveau-Monde, n'a pas « sans doute une notion aussi nette et aussi étendue de la « Divinité que Bossue t : mais il en a le même sentiment « (tora. I, pag. 85). »
« Le sentiment, poursuit-il toutefois, est passif de sa « nature : il ne nie rien , il n'affirme rien (tome II, page « i83) », et par conséquent ne nous enseigne rien. Mais il cite ensuite avec admiration et assentiment ces mots de TertuUien : « Les témoignages de l'ame sont d'autant plus
'< vrais qu'ils sont plus simples d'autant plus communs
« qu'ils sont plus naturels, d'autant plus naturels qu'ils '< sont plus divins. Le maître, c'est la nature; l'ame est le « disciple. » [De Testim. animœ., lib. adv. gentes, cap. 5 et G, tom. II, pag. 266.) Qu'est-ce donc que cette nature, si ce n'est celle qui porte l'homme au sentiment religieux? Qu'est-ce que cette ame , dont les témoignages sont si éclatants, si ce n'est l'ame que le sentiment religieux domine?
M. de la Mennais prétend « que le sentiment du vrai
« et du faux, du bien et du mal, est changeant et varia- « ble (tom. II, pag. 200). Que l'homme fait quelquefois « le mal avec complaisance [ihid. pag. 201), et que ceux « qui admettent le sentiment comme autorité, ne sauraient « distinguer ce qu'est la vertu de ce qu'est le crime ( ib. « pag. 201 , 202). » Que pouvons-nous faire de mieux que de nous en remettre à son talent, pour confondre ses sophismes? Il nous apprendra « que le sentiment de la « Divinité, celui du juste et de l'injuste, celui du bien et « du mal, se retrouvent chez tous les peuples (tom. II, « pag. 119); que partout, dans tous les temps , l'homme « a reconnu la distinction essentielle du bien et du mal , « du juste et de l'injuste; que jamais aucune nation ne « confondit les notions opposées du crime et de la vertu « (tom. I, pag. 172 , 173). » Il nous apprendra «quelors- « qu'on dit à l'homme qu'il n'existe ni juste ni injuste, ni « crime ni vertu , que rien n'est bon ni mal en soi , que « nourrir son vieux père ou l'égorger sont des actions « indifférentes, tout l'homme se soulève à cette seule idée, « et que la conscience pousse un cri d'horreur [ih. pag. « 87 ). » Il nous apprendra , enfin , « que l'homme ne peut « violer les lois du juste ou de l'injuste, qu'en violant sa «raison, sa conscience, sa nature tout entière, en re- « nonçant à la paix et au bonheur [ib. pag. 366, 367), »■ et que si nous considérons le monde entier durant tous « les siècles, nous verrons un effroyable débordement de « vices et de crimes divers, multipliés à l'infini, une con- '( tinueile violation des devoirs les plus saints, et en même « temps l'immuable distinction du bien et du mal, perpé- « tuellement reconnue et proclamée par la conscience uni- « verselle (tom. III, pag. 487). » '
« Sentez-vous, demande-t-il , qu'à cette vie en succède « une autre qui ne finira pas? Non , répondez-vous ( tom.
•Jt 66 NOTES.
« n, pa>^. 201). « L'auteur se trompe. Nous répondons si peu négativement, que nous lui dirons, en empruntant encore ses paroles : « Le genre humain , défendu par une « foi puissante el par un sentiment invincible , ne vit ja- '< mais dans la mort qu'un changement d'existence ( ib. <• pag. 142). On s'est efforcé de détruire les titres de la « grandeur de l'homme. Vaine tentative : ils subsistent ; « on les lui montrera. Ils sont écrits dans sa nature. Tous « les siècles les y ont lus; tous, même les plus dépravés « (^ib. pag. iSy}. »
« Si la religion , contimie-t-il , est une chose de senti- « ment, tous les hommes devraient alors trouver la vraie o religion écrite au fond leur de cœur.... Mais qu'on m'exn plique, dans ce cas, la diversité des religions (torn. II , « pag. 198). » Croirait-on la difficulté insurmontable? l'auteur lui-même va la surmonter. « Tout ce qu'il y avait de « général dans le paganisme, dit-il, était vrai. Tout ce « qu'il y avait de faux n'était que des supertitions locales « {ib. préf. cm). Et qu'on n'objecte pas la multitude des « cultes divers (tom. II , pag. 78). La diversité des cultes « prouve seulement que les hommes peuvent négliger le « moyen que Dieu leur a donné pour reconnaître la véri- « table religion (tom. II , pag. 179). » Et plus loin : « L'ido- « latrie n'était pas, à proprement parler , une religion *. (tom. III, pag. 147)- »
Que si , pour concilier de si palpables contradictions , M. de la Mennais prétend qu'en attribuant la conscience, le sentiment, à une révélation divine, il les dépouille de l'influence que nous leur prêtons, pour en faire hommage à Dieu même ; nous répondrons que l'une de ces idées n'est point incompatible avec l'autre. Nous prenons l'homme tel qu'il existe , avec le sentiment qui le guide ; et nos assertions restent les mêmes, soit que ce sentiment
ait eu sa première et antique source dans une manifestation surnaturelle, ou qu'il soit tel par sa nature essentielle et intrinsèque.
Il y a néanmoins dans M. de la Mennais, nous le reconnaissons, une objection, qu'il n'a pas pris soin de réfuter lui-même. IVous essaierons de le remplacer. Nous voudrions que ce fût avec un égal succès.
«Est-ce par sentiment, dit-il, que certains peuples « offraient à d'horribles divinités le sang de leurs enfants « ou leur sacrifiaient la pudeur de leurs filles.»* » (Tom. II, pag. 208. ) Non , sans doute , ce n'était point par sentiment. M. de la Mennais ignore-t-il un fait que tous les historiens anciens nous attestent? Chez presque tous les peuples de l'antiquité, il y a eu de certaines corporations qui se sont emparées, à leur profit, du sentiment religieux; qui ont usurpé le droit déparier au nom des puissances invisibles, et qui , interprètes mensongers de ces puissances, ont ordonné aux hommes, ivres de terreur, des actes barbares que le sentiment repoussait. Non : ce n'était point le sentiment religieux qui engageait les Gaulois à sacrifier à Tentâtes des victimes humaines; c'étaient les prêtres de Tentâtes. Ce n'était point le sentiment religieux qui enfonçait le couteau des Mexicains dans le sein de leurs enfants en bas âge, devant la statue de Vitzli-Putzli; c'étaient les prêtres de Vitzli-Putzli. Ce n'était point le sentiment religieux qui forçait les Babyloniennes à* se prostituer, ou les filles de l'Inde à former des danses lascives devant le Lingam; c'étaient les prêtres de cette obscène divinité. Cela est si vrai, que ces crimes et ces indécences n'ont souillé que passagèrement le culte des nations indépendantes de ces corporations redojitables. La démonstration de cette vérité formera une partie essentielle de nos recherches subséquentes. /
M. (Je la Monnais linit par prononcer un aiialhènie formel contre le sentiment religieux. « Si ce sentiment doit « être notre guide, dit-il, il n'y a point de désordre qui «■ ne soit justifié (tom. II, pag. 202), Le sentiment reli- « gieux n'est que le fanatisme. Il ne tarde pas à révéler à « chacundcs dogmes différents. S'il se rencontre un enthou- « siaste , d'un caractère ardent et sombre , il n'y a point « de crime qu'il ne puisse commettre , sous prétexte d'ins- « piration (ib. pag. 207).» Nous ne nous arrêterons pas à rappeler à M. de la Mennais qu'il nous assurait naguère, en termes exprès, que « le sentiment religieux était en- « tièrement à l'abri des erreurs de l'opinion , que rien ne « le dénaturait, que rien ne l'altérait. » ( Fid. supr. et tom. I, p. 85 de l'Essai sur l'indifférence.) Nous lui opposerons un autre passage, tracé encore de sa propre main: « De quoi les hommes n'abusent-ils pas? ils abusent des « aliments destinés à les nourrir, des forces qui leur sont « données pour agir et se conserver; ils abusent de la pa- « rôle, de'la pensée , des sciences, de la liberté, de la vie; « ils abusent de Dieu même. Faut il pour cela dire que « ces choses sont pernicieuses?» (Tom. I, pag. 470.} Voilà ce que répond M. de la Mennais aux détracteurs du christianisme, et ce que nous répondons aux détracteurs du sentiment religieux.
Sans doute des hommes ont abusé de ce sentiment, les uns en se livrant à tous les rêves d'une imagination déréglée; les autres, plus coupables, en l'employant à créer des formes religieuses abominables , intolérantes, oppressives, sanguinaii^es. Mais le sentiment n'en est pas moins le guide le plus sur qui nous soit donné. C'est la lumière iniime qui nous éclaire au fond de notre ame. C'est la voix qui réclame, en tous lieux, en tous temps, contre tout ce qiii est féroce , ou vil , ou injuste. C'est le juge au-
quel tous les hommes en appellent en clcrnier ressort ; car , chose étrange, lorsque l'écrivain que nous réfutons veut prouver les points principaux de son système , qui le croirait! c'est le sentiment qu'il invoque; ce sentiment qu'il a repoussé, flétri, représenté comme un guide aveugle, infidèle et trompeur. «Sur ce point décisif, » celui de savoir si le genre humain a toujours respecté le sentiment commun et ce qu'il nomme la raison universelle, « sur ce « point décisif, dit-il, j'en appelle à la conscience. Je la « choisis pour juge , prêt à me soumettre à ses décisions. « Que chacun rentre en soi, et s'interroge dans le silence « de l'orgueil et des préjugés. Qu'il évite de confondre les « sophismes de la raison avec les réponses du sentiment ^ » intérieuj., que je le somme de consulter.... Si un seul « homme, dans ces dispositions, se dit au fond de son « cœur : Ce qu'on me propose comme des vérités d'expé- « rience est démenti par ce que je sens en moi , et par ce « que j'observe dans mes semblables, je passe condamna- ^ 'è « tion, et je me déclare môi-mème un rêveur insensé » (tom. n,pag. 47). »
Telle est donc la force de l'évidence. Elle traîne à ses pieds les esprits les plus rebelles, et dans l'instant môme où ils s'applaudissent de l'avoir obscurcie, elle leur arrache l'aveu de leur impuissance et de leurs erreurs.
Et en effet, si vous rejetez le sentiment, que substituerez-vous à ce moniteur divin placé dans notre cœur? L'intérêt bien entendu ? Misérable système, fondé sur une absurde équivoqvie, laissant nécessairement la passion juge de cet intérêt, et mettant sur la môme ligne et flétrissant du même nom de calcul le plus étroit égoïsme et le dévouement le plus sublime! L'autorité? Mais vous sanctionnez ainsi d'un mot tous ces commandements corrupteurs ou barbares que dans chaque pays , dans les Gaules comme
U'JO NOTKS.
aux Indes, dans la sanij;iiinaire Carthage comme dans la licencieuse Babylone, on disait émanés des dieux. Les dépositaires du pouvoir croient toujours avoir fait un pacte avec le sort. Ils se revent les propriétaires de la force, dont ils sont usufruitiers éphémères. L'autorité, c'est leur devise ; comme si mille exemples ne leur apprenaient pas qu'ils peuvent en devenir les victimes, au lieu d'en rester les possesseurs.
Examinons donc cette seconde partie du système de M. de la Mennais. Nous n'aurons pas besoin de longs développements pour en faiie justice.
11 commence par établir un principe faux pour en tirer des conséquences plus fausses.
Ce principe, c'est qu'il faut découvrir une raison qui ne puisse errer, une raison infaillible. « Or, cette raison « infaillible, nous dit-il, il faut nécessairement que ce « soit ou la raison de chaque homme, ou la raison de tous « les hommes , la raison humaine. Ce n'est pas la raison « de chaque homme, car les hommes se contredisent les « uns les autres, et rien souvent n'est plus divers et plus « opposé que leurs opinions : donc c'est la raison de tous f (tom. II, pag. fig). » On ne conçoit guère comment la raison de chacun ne pouvant le conduire qu'à l'erreur, et c'est ce que l'auteur que nous réfutons cherche à démontrer à chaque page, la collection de tant d'erreurs partielles constituerait la vérité. Mais le vice n'est pas seulement dans ce sophisme : il est dans le premier principe, dans le point de départ de tout le système. Il n'est pas vrai qu'on puisse trouver une raison infaillible : il n'est pas vrai qu'il faille la trouver. Elle peut exister dans l'être infini. Elle n'existe ni dans l'homme ni pour l'homme. Doué d'une intelligence bornée, il applique cette intelligence à chaque objet qu'il est appelé à juger, dans chaque
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occasion où il est forcé d'agir, et, si l'on nons permet cette expression, à fur et à mesure qu'il en a besoin. (]ette intelligence est progressive, et par cela môme qu'elle est prot^ressive, il n'y a rien d'immuable, rien d'infaillible dans ce qu'elle découvre, et il n'est nullement nécessaire qu'il s'y trouve quoi que ce soit d'infaillible ou d'immuable. Ce que la nature a senti devoir être immuable, elle l'a placé , non dans notre raison, mais, pour ce qui est physique , dans nos sens; pour ce qui est moral , dans notre cœur. Nos sensations sont toujours les mêmes, quand les mêmes objets agissent sur nous, dans les mêmes circonstances. Nos sentiments sont toujours les mêmes quand les mêmes questions se présentent. Tout ce qui est du ressort du raisonnement est , au contraire, variable et contestable par son essence. La logique fournit des syllogismes insolubles pour et contre toutes les propositions.
Il en est de la raison infaillible du genre humain comme de la souveraineté illimitée du peuple. Les uns ont cru qu'il devait y avoir quelque part une raison infaillible; ils l'ont placée dans l'autorité. Les autres ont cru qu'il devait y avoir quelque part une souveraineté illimitée; ils l'ont placée dans le peuple. De là, dans un cas, l'intolérance, et toutes les horreurs des persécutions pour des opinions; dans l'autre, les lois tyranniques et tous les excès des fureurs populaires. L'autorité religieuse a dit : Ce que je crois est vrai, parce que je le crois : donc tous doivent le croire; donc ceux qui le nient sont des criminels. Le peuple a dit : Ce que je veux est juste, parce que je le veux : donc tous doivent s'y conformer; donc j'ai droit de punir ceux qui me résistent. Au nom de la raison infaillible , on a livré les chrétiens aux bêtes, et envoyé' les Juifs aux bûchers. Au nom delà souveraineté illimitée, on a creusé
l'J'J. NOTES.
(les cachots pour l'innocence, et dressé des échafands pour toulcs les vertus. Il n'y a point de raison infaillible; il n'y a point de souveraineté illimitée. L'autorité peut se tromper comme chaque homme isolé, et quand elle veut imposer ses dogmes de force, elle est aussi coupable que le premier individu sans mission. Le peuple peut errer en masse , comme chaque citoyen en particulier , et quand il fait des lois injustes , sa volonté n'est pas plus légitime que celle du tyran environné de ses satellites, ou du brigand caché dans la forêt.
Le principe est donc faux : mais la conséquence qu'on veut en tirer est bien plus absurde.» L'autorité, nous « dit-on , est la raison générale , manifestée par le témoi- « gnage ou la parole (tom. II, préf. xciii ). L'homme « doit s'y soumettre, car sa raison individuelle s'égare, « tandis que la raison générale ne saurait errer {ib. pag. « 270 ). «
Il s'ensuit donc que lorsque le témoignage ou la parole sont produits par le consentement commun , à l'appui , n'importe de quels rites , de quelles opinions, de quelles pratiques, la raison individuelle doit les admettre et les professer. « Non , réplique-ton : ces choses sont des er- « reurs locales, des superstitions particulières {ib. cm). 1. Mais pour découvrir que ces choses sont telles , il faut que la raison individuelle examine , c'est-à-dire qu'elle s'isole de la raison générale, qui, en apparence au moins, prend ces choses sous sa protection. Vous le dites vousmême. « L'autorité existe de fait, partout ovi se trouvent « des dogmes quelconques , un culte quelconque , une loi « quelconque (tom. I, pag. 179). » Vous ajoutez, il est vrai : « La différence n'est jamais que de l'autorité légitime « à l'autorité usurpée. » Mais qui distinguera si l'autorité est usurpée, ou si elle est légitime .^ Ce ne sera certaine-
nient pas la raison générale; elle ne se manifeste que paile témoignage ou parla parole; elle ne se manifestera donc sous une religion persécutrice, sous un gouvernement oppresseur, qu'en faveur de cette religion ou de ce gouvernement. Ce ne sera donc que la raison individuelle : mais comment pourra-t-elle se manifester? En s'isolant encore de la raison générale ; et n'est-ce pas ce que vous lui avez interdit formellement?
Ces vérités sont tellement palpables que l'auteur que nous combattons se voit forcé de l'avouer. « Tout homme « que des circonstances quelconques mettraient dans l'im- « possibilité de connaître la société spirituelle , ne serait « tenu d'obéir qu'à l'autorité connue de lui, ou à l'auto- « rite du genre humain (tom. II, pag. 283). » Quant à cette dernière, comment la découvrir ? Vous avez accusé Rousseau de vouloir qu'on étudiât sur les lieux tontes les religions du globe, pour distinguer la religion véritable; et en défigurant ainsi sa pensée , vous vous êtes ménagé un facile triomphe. Mais le même pèlerinage que vous lui l'eprochez de proposer sera nécessaire pour nous assurer de ce que dit la raison universelle ou l'autorité du genre humain.
Quant à l'autorité connue de chacun , le Mexicain , en vertu de la seule autorité qu'il connaisse , égorgera des hommes ; le Babylonien livrera son épouse ou ses filles à la prostitution. Si l'un ou l'autre s'y refusent, ne sera-ce pas la raison individuelle, s'isolant de la raison générale, et commettant le crime qui vous semble si odieux , celui de se préférer à l'autorité?
Et n'étes-vous pas obligé de confesser que l'idolâtrie la plus licencieuse , la plus sanguinaire, a eu son universalité? « Cette universalité, répondez-vous, est semblable, «sous tous les rapports, à l'universalité des vices, qui
« n'étant jamais des lois , mais la violation d'une loi, n'ac- » quièrent jamais d'autorité en se multipliant (tooi. III, « pag. i65). Il n'y avait d'universel dans l'idolâtrie que « l'oubli du vrai Dieu {ibid.). « Mais si cet oubli était universel , il avait revêtu tous les earactères que vous attribuez à votre prétendue raison générale. 11 se manifestait par le témoignage et par la parole. Les prctrçs de Moloch avaient leur témoignage : ceux de Cotytto leurs traditions. Quelle était donc alors la ressource de l'espèce humaine ? La raison individuelle , ou plutôt les sentiments naturels qui réclamaient contre l'imposture en possession de l'autorité. . -
Vous vous agitez vainement dans le cercle vicieux que vous avez choisi pour arène. Vous ajoutez sans fruit, à des sophismes plus ou moins adroits, des arguments tellement puérils qu'on rougit d'y répondre ou même de les transcrire. Quand vous prétendez « que l'homme n'use des t aliments qu'en vertu de la croyance ; qu'on dit à l'enfant <t mangez, et qu'il mange, sans exiger qu'on lui prouve «qu'il mourra, s'il ne mange point ( tom. II, p. i25 ) «, ne sentez-vous pas qu'à part du ridicule , vous fournissez précisément l'exemple qui démontre le mieux combien votre hypothèse est absurde ? Certes l'enfant ne prend de la nourriture ni parce que des raisonnements l'ont convaincu qu'il devait en prendre , ni parce que la tradition le lui a révélé. Il mange , parce qu'il a la sensation de la faim.
Nous nous résumons, et en accordant à M. de la Prlennais que la religion doit avoir pour base ou le raisonnement, ou le sentiment, ou l'autorité, nous disons que le raisonnement, dont la sphère est toute matérielle, ne nous conduira qu'au scepticisme sur des objets qui ne sont pas matériels; que l'autorité nous livrera sans dé-
NOTFS. 2^5
l'ense à tous les calculs de la tyrannie , de la cupidité et de l'intérêt, et que le sentiment seul, susceptible d'erreur sans doute, comme toutes nos facultés faibles et bornées, conservera néanmoins toujours quelque chose qui réclamera contre ces erreurs, si elles sont funestes.
Et remarquez que la plupart du temps , elles ne deviennent redoutables que lorsqu'elles sortent de la sphère du pur sentiment, pour revêtir des formes positives qui leur prêtent un appui légal. Laissé à lui-même, et privé de cet appui , le sentiment , s'il s'égare , est réprimé par les lois humaines.
Prenez le crime le plus horrible que le sentiment religieux , dans le délire, ait jamais fait commettre : des insensés ont tué d'innocentes créatures, pour les envoyer dans le ciel et pour y monter purifiés par une pénitence publique et par le supplice. Mais après un seul exemple de cette frénésie , on a pris des mesures contre la répétition d'un pareil attentat, et le désordre s'est arrêté. Qu'a-t-on fait contre les assassins de la Saint-Barthélémy, contre les bourreaux des Dragonnades? et ne cite-t-on pas la Saint- Barthélémy et les Dragonnades comme des rigueurs peutêtre salutaires? voilà la différence des abus du sentiment religieux , et de ceux des formes dont le pouvoir le revêt souvent, pour en profiter.
Que si, moins exagéré dans vos accusations et ne les puisant plus dans un petit nombre de faits heureusement très-rares, vous vous bornez à dire que le sentiment religieux conduit l'homme à ce qu'on nomme des superstitions, nous le reconnaîtrons encore : mais ces superstitions sont-elles donc si funestes ? chose remarquable : ce ne sont pas les superstitions que vous craignez. Vous les accueillez avec bienveillance, quand vous pouvez les enrégimenter. Vous ne les haïssez qu'indisciplinées et in^
dépendantes, cl e'esl pourtant alors qu'elles sont nonseulement innocentes, mais souvent bienfaisantes et consolatrices. Quoi de plus doux et de plus inoffensif que cette pensée : que les prières des vivants peuvent abréger les peines des morts ? Ce n'est qu'en transformant cette espérance en obligation formelle , qu'on en a fait au XV* siècle une source de corruption pour les croyants , et de persécution pour les incrédules. Abandonnée au sentiment individuel , elle n'aurait été qu'une pieuse correspondance entre des âmes amies qu'un sort rigoureux a séparées. Quoi de plus naturel que le désir de se réfugier dans quelque asyle, poiu' y échapper au tumulte du monde, éviter les tentations du vice, et se préparer, par ime vie sans tache , à une mort sans effroi ? Mais quand vous hérissez de murailles ces religieuses retraites, quand l'autorité oppose ses verrous et ses grilles aux regrets excusables qui voudraient moins de perfection et plus de jouissances, vous transformez ces retraites en cachots. Quoi de plus touchant que le besoin d'avouer ses fautes, de confier à un guide révéré le secret de ses faiblesses, et de solliciter même des pénitences pour les expier? Mais en imposant le devoir, vous nuisez au mérite : vous forcez ce qui devrait être volontaire , vous ouvrez une porte à des vexations barbares. La confession spontanée consolait le vivant coupable : la confession forcée devient le supplice des agonisants.
Ne vous défiez pas tant de la nature de l'homme. Vous le dites, elle est l'ouvrage de Dieu. Elle a pu déchoir: tant de causes travaillent chaque jour à la dégrader! Mais elle n'a pas perdu toutes les traces de sa filiation divine. Le sentiment lui reste. Ne l'étouffez point par des lois minutieuses. Ne le poursuivez pas de foudroyants anathèmes. L'homme n'est pas ce que vous prétendez. Il
NOTES. inn
n'est pas vrai « que le mal lui plaise. » Il n'est pas vrai « que «né pour le ciel, il cherche l'enfer, comme un voyageur « égaré cherche sa patrie ( tome IV, page 37 ). »
(22) Faute d'avoir senti cette vérité , l'on s'est trompé sans cesse sur les effets que devait avoir la mythologie licencieuse des peuples anciens. A voir ce qu'on. a écrit sur cette mythologie, on dirait que legifdieux approuvaient dans les mortels toutes les actions qu'ils commettaient euxmêmes.
faS) Les païens les traitaient de mauvais citoyens, de sujets rebelles. KoRHOLT , Pagan. ohtrectat. , page lia, SaS. Quibus, dit Vopiscus en parlant des chrétiens, /?/•«?senlia seinper tenipora ciini enorini libertate displicenU II y a une observation à faire sur cette expression de Vopiscus. Il ajoute le mot sempcr pour indiquer que c'était par un esprit habituellement frondeur que les chrétiens s'élevaient contre les crimes et le despotisme qui désolaient le monde connu. On présente toujours, sous la tyrannie, les réclamations des âmes honnêtes et libres comme l'effet d'un penchant vicieux à censurer ce qui existe; et il est très-probable que les courtisans de Néron disaient de ceux qui blâmaient l'incendie de Rome, Ce sont des hommes qui ne sont jamais contents.
(24) Mahomet, dans le ch. 9 du Coran , reproche aux chrétiens de se soumettre aux prêtres et aux moines , et d'avoir ainsi d'autres maîtres que Dieu.
(25j Pîutarch. in Bruto.
(26) Cette assertion n'est en l'ien contraire au tableau
que nous avons tracé de la supeistilion romaine lors de la décadence du polythéisme. Cette superstition ne faisait point partie de la religion publique; elle venait au contraire pour la remplacer. Le polythéisme n'en avait pas moins reçu toutes les améliorations de la philosophie ; et, dans la théorie, il valait incomparablement mieux que la croyance des siècles antérieurs. Mais la conviction n'y était plus; et, quanifl il en est ainsi, tous les perfectionnements ne sont que des branches empruntées d'un arbre vivant, et qu'on veut follement enter sur un tronc sans vie.
(27) En plaçant sur la même ligne les trois partis dont nous allons parler , et en qualifiant d'erreur le motif qui a porté le premier à maintenir par la force ce qui s'écroulait, nous avons employé peut-être une expression trop douce. Souvent il n'y a point eu errreur , mais calcul. Les prêtres du polythéisme dans sa décadence savaient trèsbien que ce n'était pas au triomphe de la vérité qu'ils travaillaient en envoyant les chrétiens au martyre , sous le prétexte de conserver la religion de leurs pères.
(28) Depuis un assez grand nombre d'années, on pouvait se flatter que cette manière étroite et haineuse de considérer les différences de religion avait fait place à des principes plus tolérants et plus doux. Durant une longue époque de vexations fort injustes, les prêtres catholiques s'étaient efforcés de nous convaincre que tous les reproches adressés à leur église sur son esprit hostile et persécuteur étaient des calomnies de ses adversaires. Ces ministres d'un culte alors opprimé étaient sans doute de bonne foi; et nous aimons à penser que rien n'est changé dans leurs conciliatrices et pacifiques doctrines. Mais on ne peut s'era-