LIVRE I , CHAPITRE I
poursuivi l'homme dans ce dernier asyle, dans ce sanctuaire intime de son existence. La persécution provoque la révolte. L'autorité, déployant ses rigueurs contre une opinion quelconque , excite à la manifestation de cette opinion tous les esprits qui ont quelque valeur. Il y a en nous un principe qui s'indigne de toute contrainte intellectuelle. Ce principe peut aller jusqu'à la fureur : il peut être la cause de beaucoup de crimes ; mais il tient à tout ce qui est noble dans notre nature.
De là , dans tous les siècles où les hommes ont réclamé leur indépendance morale , cette résistance à la religion qui a paru dirigée contre la plus douce des affections , et qui ne l'était en effet que contre la plus oppressive des tyrannies. En plaçant la force du côté de la foi, on avait mis le courage du côté du doute. La fureur des croyants avait exalté la vanité des incrédules, et l'homme était arrivé de la sorte à se faire gloire d'une doctrine dont k principal mérite était dans l'audace qu'il y avait à la professer.
Je me suis souvent senti frappé de terreur et d'étonnement en lisant le fameux Système de la nature. Ce long acharnement d'un vieil-
lO DE LA RELIGION.
lard à fermer devant lui tout avenir, cette inexplicable soif de la destruction , cet enthousiasme contre une idée douce et consolante, me paraissaient un bizarre délire : mais je me l'expliquais bientôt, en me rappelant que l'autorité prêtait à cette idée un appui violent et factice : et d'une sorte de répugnance pour l'écrivain , qui me présentait avec triomphe le néant comme terme de moi-même et des objets de mes affections, je passais à quelque estime pour l'antagoniste intrépide d'une arrogante autorité.
Le règne de l'intolérance est passé. Quelques efforts qu'une politique étroite et surannée fasse encore pour le rétablir dans quelques contrées de notre vieille Europe , nous ne le verrons plus reparaître. La civilisation de nos jours le repousse : il est incompatible avec elle. Pour ramener l'espèce humaine à ses lois iniques, il faudrait qu'une nouvelle invasion de peuples barbares entraînât le bouleversement et la destruction de nos sociétés actuelles. Ce péril n'est point à craindre. Aucune partie du globe ne recèle comme autrefois les vainqueurs sauvages des nations policées ; et si les vraisemblances ne sont point trompeuses,