‹ De la religion (volume 3)Chapitre 33 sur 152 · LIVRE 1, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE I

que nous prétendions médire ici de ces formes ou de ces institutions. L'on verra , dans notre ouvrage , que le sentiment religieux ne peut s'en passer. On verra plus : à chaque époque la forme qui s'établit naturellement est bonne et utile ; elle ne devient funeste que lorsque des individus ou des castes s'en emparent et la pervertissent pour prolonger sa durée. Mais il n'en est pas moins vrai que tandis que le fond est toujours le même, immuable, éternel, la forme est variable et transitoire.

Ainsi , de ce que telle forme religieuse est attaquée; de ce que la philosophie tourne ses raisonnements , l'ironie ses sarcasmes , l'indépendance intellectuelle son indignation, contre cette forme; de ce qu'en Grèce, par exemple, Evhémère détrône les dieux de l'Olympe; de ce qu'à Rome Lucrèce proclame la mortalité de l'ame , et la vanité de nos espérances ; de ce que, plus tard, Lucien insulte aux dogmes homériques , ou Voltaire à tels autres dogmes ; enfin, de ce que toute une génération semble applaudir au mépris dont on accable une croyance long-temps respectée, il n'en résulte point que l'homme soit disposé à se passer de la religion. C'est seulement une preuve

que la forme ainsi menacée ne convenant plus à l'esprit humain, le sentiment religieux s'en est séparé.

Mais , dira-t-on , comment se faire une idée du sentiment religieux, indépendamment des formes qu'il revêt ? Nous ne le trouvons sans doute jamais ainsi dans la réalité ; mais en descendant au fond de notre ame, il nous sera possible, nous le croyons, de le concevoir tel par la pensée.

Lorsqu'on examine l'espèce humaine sous des rapports purement relatifs à la place qu'elle occupe et au but qu'elle paraît destinée à atteindre sur la terre , on est frappé de l'harmonie et de la juste proportion qui existent entre ce but , et les moyens que l'homme possède pour y parvenir. Dominer les autres espèces ; en faire servir un grand nombre à son utilité ; détruire ou repousser au loin celles qui lui refusent l'obéissance; forcer le sol qu'il habite à satisfaire abondamment à ses besoins, et à pourvoir avec variété à ses jouissances ; gravir le sommet des montagnes pour soumettre les rochers à la culture ; creuser les abîmes; en arracher les métaux et les façonner à son usage ; dompter l'onde et le

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