LIVRE I, CHAPITRE II
états, riches, pauvres, vieux, jeunes, tantôt saisis, sans cause visible , d'un désespoir frénétique, déchirant leurs vêtements, se roulant dans la fange , criant qu'ils sont maudits des dieux (i 5); tantôt reprenant en parlant de ces dieux , par habitude et par vanité , le ton du persiflage et de l'ironie, puis consultant , dans quelque réduit obscur , des sorciers , des vendeurs d'amulettes et de talismans , parcourant la nuit les cimetières pour y déterrer les restes des morts, égorgeant des enfants ou les faisant périr de faim sur des tombes pour lire le destin dans leurs entrailles: enfin*,. malgré leur nature énervée, bravant la douleur ainsi que le crime , et soumettant à des macérations incroyables fleurs corps fatigués de voluptés , coMme pour faire violence à la puissance inconnue qu'ils semblent chercher à tâtons, et pour arracher aux enfers ce qu'ils n'espèrent plus obtenir des cieux.
D'où vient ce désordre moral, à une époque où la philosophie a étendu partout ses enseignements , et où les lumières semblent avoir dissipé les ténèbres de l'ignorance?
L'homme s'applaudit d'avoir repoussé tous les préjugés , toutes les erreurs , toutes les
craintes ; et toutes les craintes , tous les préjugés , toutes les erreurs semblent déchaînées. On a proclamé l'empire de la raison , et tout l'univers est frappé de délire, tous les systèmes se fondent sur le calcul, s'adressent à l'intérêt, promettent le plaisir, recommandent le repos, et jamais les égarements ne furent plus honteux, les agitations plus désordonnées, les douleurs plus poignantes : c'est que dans ses attaques contre la forme qu'il a réduite en poussière, le scepticisme a porté atteinte au sentiment dont l'espèce humaine ne saurait se passef . L'homme, sorti vainqueur des combats qu'il a livrés, jette un regard sur le monde dépeuplé de puissances protectrices, et demeure étonné de sa victoire. L'agitation de la lutte , l'idée du danger qu'il aimait à bralNer , la soif de reconquérir des droits contestés, toutes ces causes d'exaltation ne le soutiennent plus. Son imagination , naguère tout occupée d'un suœès qu'on lui disputait encore, maintenant désoeuvrée et comme déserte, se retourne sur elle-même. Il se trouve seul sur une terre qui doit l'engloutir. Sur cette terre les générations se suivent, passagères, fortuites , isolées ; elles paraissent , elles souf-