‹ De la religion (volume 3)Chapitre 83 sur 152 · LIVRE I, CHAPlïllE IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPlïllE IX

l'intérêt visible et le but avoué était d'épurer l'ancien polythéisme (48).

Confondant ainsi les dates et les doctrines, les auteurs de la plupart des systèmes Ont mêlé les opinions des siècles divers : ils n'ont point distingué les dogmes empruntés du dehors des dogmes indigènes, les fables qui avaient toujours composé les croyances nationales de celles qui s'y étaient introduites successivement, ou y avaient été jetées tout-à-coup par quelque événement inattendu.

Il en est cependant des religions des anciens comme de leur géographie , tout y est progressif. La géographie d'Homère n'est pas celle d'Hésiode , celle d'Hésiode n'est pas celle d'Eschyle, celle d'Eschyle n'est pas celle d'Hérodote. Il faut , dans tout ce qui concerne l'antiquité , partir de la progression.

Mais ce qui redouble la difficulté de ce travail, c'est que presque toutes les mythologies ont subi, dans leur arrangement chronologique, une subversion qui a placé dans les temps les plus anciens, les opinions les plus récentes, et qui a représenté les opinions les plus anciennes comme une çlégénération d'opinions encore antérieures. Le motif de ce reii-

versement de dates est facile à comprendre, quand une fois on l'a indiqué.

Lorsque le progrès des lumières a rompu chez uu peuple toute proportion entre les notions religieuses et le reste des idées , raille raffinements, mille explications subtiles s'introduisent dans la religion. Mais les inventeurs de ces raffinements, les auteurs de ces explications, ne les présentent point comme des déviations du culte existant. La plupart des novateurs en politique ne disent jamais qu'ils veulent établir un gouvernement nouveau. A les entendre, ils n'aspirent qu'à rendre aux institutions anciennes leur pureté primitive. Il en est de même de la religion. Les philosophes , les esprits éclairés et surtout les prêtres, qui, comme nous le montrerons ailleurs, ont toujours deux impulsions, celle de conserver les opinions existantes, parce que c'est leur intérêt immédiat, et celle d'introduire dans la religion qu'ils regardent comme leur propriété , toutes leurs découvertes successives, parce que c'est l'intérêt durable du sacerdoce , ces hommes réclament pour leurs additions et leurs interprétations plus ou moins ingénieuses, abstraites ou recherchées, les honneurs de l'antiquité,. la fa-

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veur de la tradition (49)- Pour mieux dominer les générations vivantes, ils empruntent la voix des générations passées (5o).

Dans le Bhaguat-Gita (5i), ouvrage composé avec l'intention manifeste de substituer à la doctrine des Védes une doctrine plus philosophique, Crishna dit à son disciple qu'il a révélé jadis à d'autres les vérités sublimes qu'il lui communique aujourd'hui, mais que le laps des temps les a recouvertes d'un voile. Comme tous les réformateurs, Crishna met de la sorte l'antiquité en avant. Dans un dialogue faussement attribué au Mercure Égyptien et traduit par Apulée (Sa) , ce législateur s'écrie , en s'adressant à l'Egypte : Un temps viendra qu'au lieu d'un culte pur tu n'auras plus que des fables ridicules. C'est le mot d'un philosophe qui, tandis que l'esprit humain s'élève de l'ignorance aux lumières, renverse cette marche pour donnera ses opinions plus d'autorité (53).

On peut remarquer un travail analogue chez les sages de la Grèce. Empédocle, Heraclite, Platon lui-même (54), tachent d'identifier leurs hypothèses avec ce qu'ils nomment la plus ancienne théologie. Ce dernier, par exemple, attribue aux premiers Grecs le culte des astres

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qui leur fut toujours étranger (55), et il ne tient pas à lui qu'on ne les regarde, contre le témoignage de l'histoire, comme ayant commencé par l'astrolâtrie.

Il est évident que tous les raffinements des croyances religieuses sont postérieurs à la crédulité simple; comme il est évident que la barbarie est antérieure à la civilisation (56). Mais un motif naturel a fait placer ces innovations avant les fables populaires, dans la chronologie ostensible des mythologies. Placées ainsi , elles contribuent à rendre la religion respectable : ce sont des fantômes imposants qui ajoutent à la majesté sombre d'un antique édifice. Substituées ouvertement à la doctrine reçue, des innovations pareilles sembleraient des impiétés.

Cette observation se vérifie chez presque toutes les nations anciennes. Nous voyons en Perse les opinions mystérieuses et raffinées du vieux empire de Bactriane attribuées aux Perses barbares, et les vestiges de la religion grossière de ces derniers , représentés comme la corruption d'un culte épuré.

Si nous prenions à la lettre l'histoire de la mythologie Scandinave , telle qu'on nous la raconte , nous croirions que les peuples du Nord

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