‹ De la religion (volume 3)Chapitre 91 sur 152 · LIVRE I, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IX

doute à préférer le culte qu'il voit en usage autour de lui ; voulant se faire entendre des objets de ses invocations, il leur parle la langue indiquée par l'expérience de ses ancêtres et de ses contemporains : mais tout néanmoins dans le culte est individuel. On y ajoute, on en retranche, on y change, sans que personne s'arroge le droit de s'en offenser. On court le risque de déplaire aux dieux, mais non d'être puni par les hommes. Les prières et les sacrifices, soit qu'on les offre sur des autels domestiques, dans la retraite des bois, au sommet des montagnes, s'élèvent directement jusque dans le monde invisible, traversant le vaste espace des airs , sans avoir à chercher une route privilégiée. Tout est libre entre la terre et le ciel. Au contraire dans les religions sacerdotales le ciel se ferme , un triple rempart entoure les immortels. Toutes les issues sont gardées par des intermédiaires jaloux. Toutes les conjectures de l'homme, toutes ses craintes, ses pressentiments fugitifs, les hasards qui le frappent, les apparences bizarres qui le surprennent , les fantômes qu'i-l aperçoit dans l'obscurité, les bruits qu'il entend, les ombres qu'il voit dans ses rêves.

l4o DE LA RELIGION.

toutes ces choses, il les soumet à des hommes, seuls autorisés à les expliquer; et, de ces éléments fantastiques , ceux - ci composent une législation , une science. Toute victime qui n'est pas immolée par eux est repoussée comme une victime impie. L'encens que leurs mains ne brûlent pas est un encens sacrilège. Pour obtenir l'assistance ou la protection divine , il n'est pas moins nécessaire , à les en croire, de se concilier leur bienveillance que celle des dieux dont ils sont les ministres , et le caractère même de ces dieux subit alors de grands changements. L'homme qui ne demande à la religion que de lui concilier la bienveillance céleste , cherche à découvrir ce que les dieux sont. Le prêtre qui attend de la religion des moyens de gouverner l'espèce humaine, examine comment il doit peindre les êtres au nom desquels il veut gouverner. Il ne faut sans doute pas s'exagérer l'action du sacerdoce. En soumettant suivant ses calculs et suivant ses vues la religion à divers changements, il n'invente rien , il profite seulement de ce qui existe. Son travail n'est pas un travail de création, mais d'arrangement, de forme et d'ordonnance. On n'invente pas

Page 1