LIVRE IV, CIIA.PITRE XII
nions dédaignées ou mortes, l'étiquette substituée au sentiment, la forme inanimée rempla-
que dédommagement de celle qu'on subit. Quant à la législation qui récompense la vertu, nous n'en sommes plus à vouloir confier à l'autorité l'appréciation des vertus morales. Qu'elle se borne à punir les crimes, et qu'elle s'abstienne surtout d'en commettre elle-même. Les vertus viendront de reste et plus pures. L'auteur de l'Essai sur les mœurs aurait dû nous expliquer comment il s'est fait qu'avec ses prix de vertu, et son administration de famille, qui regarde plus qu'ailleurs le bien public comme le premier devoir, les Chinois sont la nation la plus friponne, la plus cruelle et la plus lâche : la plus friponne, Voltaire en convient lui-même; la plus cruelle, nous le prouverons dans une noie suivante ; la plus lâche, car malgré sa grande muraille dont Voltaire vante l'utilité, bien qu'elle n'ait mis les Chinois à l'abri d'aucune attaque, il n'y a pas eu de conquérant tartare qui ne se soit rendu maître de l'empire, pour devenir ensuite aussi pusillanime et aussi timide que les vaincus, par l'adoption de leur législation merveilleuse, et pour céder la place à quelque nouvel agresseur, destiné comme lui à triompher et à se corrompre. Peut-on présenter sérieusement comme une sauvegarde pour la liberté et la justice la permission d'écrire des remontrances sur une longue table du palais ! autant vaudrait conclure que la liberté règne à Conslantinople, parce qu'un ancien usage oblige le sultan à recevoir les pétitions de quiconque se place sur son
çant la croyance, des démonstrations dénuées de sens., une pratique sans théorie, des abs-
passage avec une mèche allumée. Mais l'empereur de la Chine peut faire périr sous le bambou ou tailler en pièces celui qui a écrit sur la longue table, et la mèche allumée du pétitionnaire turc ne le préserve pas d'être mis dans un sac et jeté dans le Bosphore. La religion de l'état est libre de toute imposture et de toute barbarie , et nous avons prouvé qu'elle a permis ou ordonné les sacrifices humains! L'histoire de la Chine a , sur tous les livres qui rapportent l'origine des nations , cette supériorité qu'on n'y voit aucun prodige, et les annales chinoises commencent par le règne de dieux à formes monstrueuses, par des vierges qui accouchent, par des géants dont les membres dispersés sont les matériaux de l'univers! Quant à l'admirable religion des lettrés , nous y reviendrons. En attendant, nous avons cru devoir nous élever contre tant d'assertions fausses , employées comme moyens, et qui, sous ce point de vue, ont pu sembler excusables à leur auteur, bien qu'il reproche avec amertume aux chrétiens leurs fraudes pieuses. Mais il faut enfin en faire justice. Leur temps est passé ; et comme sans nous rendre les panégyristes du gouvernement impérial de Rome, nous eussions mieux aimé vivre avec Tacite dans cette capitale du monde que dans les forêts de la Germanie, nous eussions mieux aimé, sans applaudir au despotisme pompeux de Louis XIV, ou à l'ignoble corruption de Louis XV, vivre à Paris à côté de la Bastille , que sous le bambou de Pékin.