LIVRE V, CHAPITRE IV
cessaires à l'état social, leurs dogmes, leurs rites et leur croyance, les progrès de leur religion ne furent point le résultat de la marche naturelle de l'esprit humain , mais d'un événement fortuit, qui dut imprimer à cette religion une direction particulière.
Cette erreur remonte jusqu'aux Grecs euxmêmes. Leurs historiens et leurs philosophes, dévorés d'une soif insatiable d'instruction, croyaient devoir puiser toutes leurs lumières dans ces contrées de l'Orient et du Midi, regardées comme le sanctuaire des sciences et de la sagesse. Ils rencontraient dans ces régions célèbres tout ce qui pouvait frapper des imaginations préparées à l'enthousiasme, et des esprits rendus crédules par un excès de curiosité. Des prêtres qui s'entouraient de ténèbres écoutaient leurs questions avec une dédaigneuse pitié , pour y répondre avec une orgueilleuse réserve. Des symboles, des images, des fêtes, des cérémonies énigmatiques, ce que la pompe a de plus éclatant, ce que le mystère a de plus auguste, éblouissaient les regards et pénétraient les âmes. Les révélations étaient habilement calculées, suivant la disposition des auditeurs. Des communications
variées et partielles ajoutaient au prix de ce qui était enseigné la valeur inconnue et par conséquent indéfinie de ce qui était recouvert par le silence. Le spectacle même d'un despotisme uniforme et calme, avait pour des sages, fatigués des agitations de l'anarchie, quelque chose de séduisant. Les sanctuaires de Memphis et de Thèbes leur paraissaient plus propres à la méditation que la place publique d'Athènes : et quand ils revenaient au milieu de leurs concitoyens, troublés de passions hostiles et d'intérêts éphémères, la paix profonde, la stabilité à toute épreuve qu'ils échangeaient contre les convulsions de la démocratie, leur semblaient regrettables.
Ajoutez à ces motifs d'une partialité naturelle et sincère, le penchant de l'homme à faire valoir ce qu'il a mis du travail et du temps à découvrir et à rapporter. En vantant la sagesse de l'Egypte, Hérodote et Platon vantaient leur propre savoir, leurs studieuses recherches et leur zèle infatigable.
Il s'en est suivi qu'aujourd'hui encore nous regardons assez généralement les Grecs comme les disciples dociles des navigateurs égyptiens, et que nous tenons peu de compte des faits