LIVRE V, CHAPITRE IV. 35l
qu'elles découvraient. Leur objet unique était de trouver un sol qui les nourrît, une plage qui leur devînt une patrie nouvelle. Il était donc de leur intérêt de ne pas rencontrer une discordance inconciliable entre leurs notions religieuses et celles des anciens propriétaires du pays. Ce qui était dans leur intérêt était aussi dans leur penchant. Le polythéisme croit toujours se reconnaître dans toutes les religions. Il voit des alliés où le théisme voit des adversaires.
Le sacerdoce cherche sans doute à dépouiller le polythéisme de ce caractère. Les peuples adonnés au polythéisme sacerdotal, lorsqu'ils pénétraient chez leurs voisins ou leurs ennemis, détruisaient les temples, brisaient les statues, massacraient les suppliants. Mais c'est qu'ils arrivaient en conquérants, en vainqueurs.
Les colons qui débarquèrent en Grèce venaient au contraire en fugitifs et presqu'en suppliants eux-mêmes. Ils travaillaient donc à fondre leurs opinions dans celles des indigènes. La différence des langues offrait une grande facilité pour supposer la ressemblance des opinions. La nécessité de s'entendre faisait
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traduire dans un langage fort imparfait des idées qui n'étaient pas les mêmes, et la traduction devenait une espèce de concordat, par lequel une idée mixte se formait, sans qu'on s'en aperçût, aux dépens des deux idées primitives. C'est par une raison analogue que nos missionnaires à la Chine, obligés d'exprimer en langue chinoise la doctrine chrétienne, furent accusés d'apostasie, par les fidèles restés en Europe.
Ajoutons qu'un caractère distinctif du polythéisme, à toutes les époques, c'est que, dans cette croyance, l'homme ne demeure attaché à ses dieux d'une manière exclusive, que lorsqu'ils le protègent efficacement. Les Albains, transportés à Rome, dit Tite-Live, et courroucés contre la fortune, quittèrent le culte de leurs anciens dieux (i). Nous verrons bientôt les nations polythéistes chercher à s'emparer des divinités de teurs ennemis mêmes, lorsqu'elles croyaient reconnaître en elles des auxiliaires plus puissants ou plus fidèles.
(i) Fortunae, ut fit, obirati, cultum reliquerant deorura. Tit. Liv. I, 3i.