LIVRE V, CHAPITRE IV
pour causes, non des disputes d'opinion , mais des insultes faites aux objets du culte. L'absence des prêtres et le changement des lieux durent rendre au polythéisme des colonies l'esprit naturel du polythéisme. Cet esprit n'est pas la tolérance, dans le sens que les modernes attachent à ce mot, c'est-à-dire le respect des gouvernements pour toutes les opinions religieuses des individus : mais c'est une espèce de tolérance nationale, de peuple à peuple, de tribu à tribu. Nous retrouverons cet esprit dans la permission accordée aux Pelages de consulter leur oracle sur les innovations qu'on leur proposais
Ce que nous venons de dire des colonies égyptiennes, s'applique avec quelques modifications à celles de Thrace(i). Entre toutes les contrées que les historiens de l'antiquité nous font connaître , la Thrace se distingue par son culte barbare, ses rites fanatiques, son enthousiasme farouche. Le sacerdoce y était revêtu , non-seulement de l'autorité ré-
(i) Voy. l'énumération de ces colonies, par Strabon, liv. VII.
gulière et consacrée que possédait celui d'Égypte (i), mais d'une puissance plus redoutable encore , parce qu'elle prenait sa source dans une espèce de délire religieux, inspiré et nourri par des cérémonies en partie obscènes, en partie cruelles. Il paraît certain que la Thrace envoya en Grèce des colonies, et que ces colonies eurent pour guides des prêtres, qui essayèrent de faire triompher leurs coutumes sanguinaires, leurs orgies furieuses : leurs efforts ne furent pas sans des succès partiels, qui souillèrent de temps à autre la religion grecque ; mais elle s'efforça toujours de repousser ces importations funestes, et y réussit en général. Il est probable que ces prêtres thraces voulurent initier les Grecs dans la doctrine orphique (2), dont nous parlerons ailleurs, et
(1) Les rois de Thrace devaient être initiés dans les mystères des prêtres, comme ceux des Égyptiens et des Perses.
(2) A moins de rejeter le témoignage formel d'Hérodoter et d'arguer de faux tous les fragments des philosophes les plus anciens, on ne saurait nier l'existence d'une doctrine religieuse nommée orphique et antérieure au siècle d'Homère. L'authenticité des poëmes attribués à Orphée