‹ De la religionChapitre 234 sur 248 · LIVRE V, CHAPITRE VII. /\Ç)i · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE VII. /\Ç)i

toutes les opinions dont ils s'emparaient une souveraineté despotique !

Heureuse et salutaire souveraineté ? sans laquelle l'espèce humaine, immobile et pétrifiée, serait partout aujourd'hui ce qu'elle fut jadis en Egypte !

Au lieu de se développer et de s'épurer, le sentiment rejigieux, s'agitant sous des entraves contre nature, serait devenu désordonné, faute de progression; délirant, faute de liberté. Cette vérité se manifestera dans toute son évidence, quand nous suivrons pas à pas les perfectionnements du poly-

sus,et qui, ayant perdu en Grèce, déjà du temps d'Hérodote, ses significations symboliques, était, suivant ce père de l'histoire, un fils adultérin de Pénélope et de Mercure, redevint, par l'introduction de la philosophie des barbares dans les systèmes grecs , un fils de la Terre et du Ciel , c'est-à-dire reprit un sens cosmogonique. (Schol. Theocr. I, ia3 ) Ainsi, encore, les Grecs écartèrent de leur premier enfer les juges des morts, notion égyptienne, parce que la morale ne pénétra que plus tard dans la religion (voy. Odiss. liv. XI, et nos recherches sur le polythéisme homérique); mais quand elle y eut pénétré , les juges et les jugements se réintroduisirent dans l'empire des morts. (Voy. Pinrare et les autres poètes. )

46a DE LA RELIGION,

théisme grec, embellissant les formes de ses dieux, améliorant leur caractère, introduisant la morale dans la religion, et repoussant de la croyance tout ce qui ne s'accorde plus avec les notions nouvelles d'ordre, d'humanité, de justice, dont elle a reçu la profonde empreinte.

Le polythéisme sacerdotal» au contraire, conserve à ses idoles toutes leurs difformités et tous leurs vices. Le sentiment, blessé par cette disproportion qui l'oppresse, n'éprouve que de la terreur là où il aurait besoin de placer de la confiance. Il ressemble à ce géant de la fable, immortel, mais captif, et qui, écrasé sous un poids énorme, ne se meut que par convulsion. Tantôt il s'abîme dans une tristesse amère (1) : tantôt il se livre à des

(1) Une égale mélancolie régnait chez les Thraces farouches ( Pompon. Mêla , II , 1 ; Solin. XV ; Hérodot. V, 4), et chez les Égyptiens civilisés. Les uns et les autres professaient la même doctrine sur la brièveté de la vie et sur le malheur de l'existence. (Creutz. Symbol., édit. allem. III, 176.) Les Gaulois, les Germains et presque toutes les tribus du Nord s'enveloppaient, dans leurs assemblées religieuses, des ténèbres de la nuit. (Ces. de B. G. VI, 18; Tacit. Annal. I, 65; Hist.

LIVHE V, CHAPITRE Vil. 4^3

joies insensées (i). Mais alors c'est une sorte d'ivresse, plus effrayante encore que la mélancolie dont il croit s'affranchir. On dirait que chez les nations sacerdotales, l'homme,

V, i4; Antiq. Suevo-Gothic. cap. iv, p. 24.) Les savants modernes qui ont recherché la raison de cet usage déclarent n'avoir rien trouvé dans la religion de ces peuples qui pût le moliver. ( Pellout. Hist. des Celtes, VIII, i43.) Un rapprochement plus exact de leurs* opinions avec leurs rites aurait résolu ce problème. Les Marseillais, imbus de la doctrine des druides, se réjouissaient aux funérailles , et les naissances leur coûtaient des larmes. (Val. Max. II, 6.) Le Bhaguat- Gita exhorte les Indiens à ne considérer la terre que comme un séjour de misère et d'affliction. (Trad. franc, p. 93 , voy. Schlegel, Weisheit der Indier. ) L'influence du sacerdoce peut seule expliquer la disposition découragée, sombre et apathique des habitants de l'Egypte, dans le plus beau climat , sous le ciel le plus serein , sur la terre la plus fertile.

(1) Le sacerdoce du moyen âge a marché à cet égard sur les traces de celui de l'antiquité. A côté des autoda-fé, des massacres, des abstinences et des austérités, la fête des fous, et les représentations théâtrales, connues sous le nom de mystères, rappelaient jadis au sein du christianisme les orgies païennes. Le carnaval est encore un vestige à demi effacé de ces solennités scandaleuses. Aussi s'est -il conservé spécialement dans les pays étrangers à la réforme.

fatigué d'être en proie à une douleur constante, abjurait sa raison pour se délivrer de la souffrance qui le poursuivait. Mais le fruit de ses efforts n'était pas un état heureux ou calme. Ses cris , d'une gaieté tumultueuse et forcée dégénéraient en lamentations ; ses danses frénétiques étaient mêlées de mutilations, de combats (i), de commémoration funèbres, et la débauche même était imprégnée de douleur. C'était dans la pompe funéraire d'Adonis à Byblos que les femmes syriennes offraient à ce dieu le sacrifice de leur chasteté (2). Les peuples soumis aux prêtres passaient de l'abattement à la licence, et des orgies au désespoir. Par un effet singulier de l'esprit symbolique , les idées sensuelles se combinaient avec les idées lugubres (3).

(i)Dans le temple d'Hiérapolis, les prêtres des deux divinités que Lucien nomme Jupiter et Junon, se battaient , et leurs combats étaient un symbole de l'opposition du principe actif et passif, du jour et de la nuit, de l'humide et du sec , etc.

(a) Lucian. de Dea Syr.

(3) Ovide remarque (de Art. am. I, 77) la réunion du libertinage à la tristesse dans les fêtes d'Isis , trans-

Page 1