LIVRE V, CHAPITRE VII
Mais, chose bizarre ! la philosophie du dixhuitième siècle a, dans son ardeur irréligieuse,
verte était interdite comme un sacrilège. ( Diod. I, 82.) Dégradés par cette servitude, les médecins de l'Egypte étaient descendus au rang des jongleurs. Leur science se composait d'évocations, de conjurations et de prières. Prédisant les maladies (Dion. I, 81 ), les attribuant à l'influence des astres, à la malfaisance des démons ( Orig. Contr. Celse. VIII), ils imploraient les cures miraculeuses d'Isis, qui se montrait, disaient-ils, aux malades pendant leur sommeil : les médecins de Darius ne purent délivrer ce prince en sept jours d'un mal que le Grec Démocède fit disparaître en une heure. (Hérod. III, 129.) Certes Bossuet n'ignorait pas ces faits, que toute l'antiquité atteste. Mais il s'agissait d'un peuple gouverné par une corporation sacerdotale , et qui ne pouvait faire un mouvement, se permettre une pensée, satisfaire un désir, quelque innocent qu'il fût , sans l'aveu des prêtres. De là, cette affection fraternelle de l'évêque de Meaux pour Ammonium et Héliopolis.
Si de Bossuet nous passons à des auteurs plus modernes, nous trouvons qu'ils ont enchéri sur ses exagérations et aggravé ses erreurs. Ils vont tout à travers les faits, comme des coursiers aveugles qui renversent tout ce qu'ils rencontrent. Tel est leur enthousiasme pour l'immobilité égyptienne, qu'elle les rend indulgents envers toutes les folies, les obscénités, les cruautés de l'Egypte. « Pour se faire des divinités », dit l'un d'entre eux,« le peuple égyptien consul- « tait non ses passions, mais la reconnaissance. Il ne
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prêté son secours à ces ennemis de toute lumière. Elle s'est déclarée l'admiratrice des
« rendit point un culte cruel ou infâme à ce qui avait « enflammé sa haine ou sa volupté. » Il oublie les sacrifices constatés par tous les monuments qui nous restent, et le culte du Phallus, adoré sous mille formes plus révoltantes l'une que l'autre. Mais c'est surtout la division en castes qu'il loue, et qu'il regrette. « Cette règle con- « stamment observée, » dit-il , « ôtait peut-être à l'Egypte « quelques grands hommes, ou pour mieux dire quelle ques hommes supérieurs; mais elle lui donnait une « continuité d'hommes utiles. Elle prescrivait une marche « uniforme à ces esprits inquiets qui auraient troublé « l'état, en ne prenant que leur imagination pour guide : « et c'est là ce qui donna à l'Egypte ce caractère de con- « stance et de solidité qui fit son bonheur. Ce n'est ja- « mais faute de talent qu'un grand état peut se trouver « en danger, c'est au contraire quand il y en a trop qui « veulent sortir de leur place. Lisez les révolutions de tous « lesempires : ce fut l'ouvrage de quelques hommes qui vou- « lurent sortir de leurs professions.» Et cependant l'Egypte a péri ; ce pays, si bien organisé , si habilement défendu contre le fléau, du génie et du talent, est tombé comme les autres, et plus honteusement que les autres. « C'est, » dit le même auteur, « parce qu'on s'est écarté des anciens « principes , de ces principes héréditaires qui devaient se « substituer de génération en génération. » Pas du tout. C'est que, lorsque la majorité d'une nation est déshéritée de tous ses droits, gênée dans toutes ses facultés , condamnée à languir dans l'ignorance et à souffrir d'une
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peuples esclaves qui bordaient l'Indus et le Nil. Leurs cultes différaient du christianisme; à ce titre , ils ont obtenu toute la faveur des incrédules. Appuyant de témoignages douteux et d'écrits apocryphes leur érudition superficielle et leurs déclamations passionnées, nos philosophes voulaient humilier les prêtres chrétiens par des éloges prodigués aux brames, et rabaisser l'Évangile, qu'ils comprenaient mal , en exaltant les Vèdes qu'ils ne connaissaient pas. Inconséquence étrange, que nous relevons ici, en protestant contre un rapprochement que nous trouverions absurde et coupable ! C'était pour outrager un Messie, né d'une vierge, mort sur une croix, et rédempteur de l'homme, qu'ils vantaient la sagesse des sectateurs de Chrischna, fils aussi d'une
double servitude, en religion et en politique, elle ne trouve aucun intérêt à défendre ses maîtres contre l'étranger, parce que l'étranger n'est pas pour elle un maître, plus fâcheux. Il est si peu vrai que l'Egypte ait péri pour s'être écartée des anciens principes , que ses anciens principes ont survécu à sa chute, et l'ont rendue aussi misérable, et maintenue aussi avilie sous ses dynasties grecques ou ses proconsuls romains, que sous le joug de ses prêtres et de ses rois indigènes*
vierge, et qu'un bois fatal vit périr, percé de flèches, pour le salut de l'espèce humaine (i). De cette absurde alliance entre deux fanatismes opposés, est résultée une prévention générale , qui influe encore à présent sur les meilleurs esprits (a). Cette prévention n'est
(1) Paulin. Syst. Brahm. 147 et suiv. Sonnerat, 1,169. Poi/ier, Myth. des Indous, II, 1 44-
(2) Ce reproche ne s'adresse pas seulement à ceux des écrivains de nos jours qui, par état et par intérêt, devaient regretter le sacerdoce de l'antiquité. Des hommes, d'ailleurs partisans des lumières, et qui font avec nous des vœux pour le perfectionnement de l'espèce humaine , n'en ont pas moins répété les éloges prodigués à ces corporations oppressives. Nous avons déjà déclaré que nous ne partageons point les préventions conçues par une portion de savants trop ombrageux contre l'auteur de la Symbolique; mais nous ne saurions nous empêcher de gémir, quand nous le voyons définir la constitution primitive des castes , l'empire de l'esprit sur la matière, des puissances morales sur les puissances physiques. C'est l'empire de la fraude sur l'ignorance , qui devient l'empire du glaive sur l'esclave désarmé. Cette combinaison, dit-il, qui perpétue l'enfance des nations, prépare en silence les germes des institutions et des doctrines dont s'enorgueillira leur maturité. ( Trad. franc, p. 144.) Et les institutions, et les découvertes, et les sciences dont s'enorgueillit l'espèce humaine, n'ont pris leur développement
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pas sans dangers , et l'on voudrait à tort ne l'envisager que comme une simple erreur historique. Les théocraties du moyen âge s'autorisent, pour reparaître, de l'exemple des théocraties antiques; on nous propose comme modèles les sanctuaires d'Eleusis et de Memphis , et les panégyristes philosophes de l'Egypte ancienne se trouvent servir merveilleusement ceux qui voudraient imposer à l'Europe moderne un joug égyptien.
Contre ce joug, la civilisation est insuffisante. Elle amollit les âmes; elle les dispose à tout supporter, parce qu'elle leur offre, pour se soustraire à tout , des ressources faciles. En apprenant à l'esclave à railler son maître, elle
qu'en Grèce , et , sans la Grèce, la pression delà caste usurpatrice aurait étouffé tous les germes du bien et du beau. Par quelle bizarre préoccupation , par quelle étrange monomanie peut-on s'affliger de ce que le. génie d'Ho.mère (et dans cette occasion c'est attribuer à une bien petite cause un bien grand résultat) a supplanté les orgies de la Thrace ? et quand on réfléchit que le triomphe des fables et de la poésie grecque a été remporté sur les ululations frénétiques des Bacchantes , ose-t-on appeler le charme de cette poésie et de ces fables une séduction pleine de périls?
rend l'obéissance moins humiliante pour la vanité. La servitude croit être moins vile en se consolant par l'ironie (1).
Fille de la civilisation, l'industrie n'est pas moins inefficace. Elle s'inquiète peu de l'oppression, parce que long-temps elle lui échappe. Elle se renferme dans une sphère où elle croit la liberté de la pensée superflue : et quand ses yeux s'ouvrent, la lumière les frappe trop tard.
Les sciences obtiennent pour leur portion matérielle une protection qu'elles achètent par des concessions adroites; et bientôt admises dans l'enceinte mystérieuse , elles deviennent complices du monopole qu'elles partagent.
La philosophie, livrée à elle-même, est également sans force : elle conduit au doute, et le doute brise l'énergie de l'ame.
Le sentiment religieux peut seul nous sau-
(i) En fait de tyrannie, « le ridicule attaque tout et « ne détruit rien. Chacun pense avoir reconquis par la « moquerie l'honneur de l'indépendance, et, content d'a- « voir désavoué ses actions par ses paroles, se trouve à « l'aise pour démentir ses paroles par ses actions. » De l'Espr. de conquête et de l'Usurpation, p. 88.