LIVRE IV, CHAPITRE II. I fâ
Les géants révoltés, les esprits de- ténèbres en retirent le même avantage (i).
Les Indiens transportent , dans leurs relations les plus habituelles , cette arme mystérieuse , la seule convenable à leur faiblesse. Ils y recourent dans les affaires de la vie civile , comme dans leurs intérêts religieux , contre leurs persécuteurs sur la terre, comme contre leurs persécuteurs célestes, contre l'Anglais conquérant qui les opprime , comme con-
(1) Le géant Érunia Kasyapa s'imposa des austérités extraordinaires , et acquit par là un pouvoir prodigieux , dont il se servait pour attaquer les dieux et les hommes. Wichnou ayant tué son frère Eruniakschen, il redoubla ses pénitences pour parvenir à le venger, et obtint de Brama, par ce moyen, le privilège de ne pouvoir être tué ni blessé , soit par les dieux , soit par les hommes, soit par les géants ou par les animaux, de jour ni de nuit , dans une maison ni en plein air. Fort de ces avantages, il contraignit Wichnou même à se cacher; et ce ne fut qu'à force de temps, de patience et do ruse , qu'éludant la prérogative que le géant avait obtenue, et prenant la forme d'un monstre qui n'était ni homme ni animal, mais qui tenait de l'un et de l'autre, le dieu fondit sur son adversaire , comme il franchissait le seuil d'un palais , et n'était encore ni dedans ni dehors, au moment du crépuscule , après le jour et avant la nuit. (Bagavad., liv. VI. Sonnehat, I, 137.)
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tre leurs divinités inexorables , contre leurs créanciers ou leurs débiteurs , comme contre Brama ou Wichnou.
Tout autre genre de résistance est au-dessus de leurs facultés morales. Le suicide leur serait plus facile , et par un mélange singulier de force et d'apatbie , c'est fréquemment dans le suicide qu'ils placent la résistance ( r). Désarmés
(1) Un usage indien que toutes les relations nous attestent , décèle d'une manière bien frappante cette impuissance de résistance active dans les habitants de l'Inde. Un Indien qui veut obtenir d'un individu une chose quelconque , se place à sa porte ou dans un chemin où il est sûr de le rencontrer, prenant avec lui du poison, un poignard ou quelque autre instrument de mort. A la vue de celui qu'il attend, il le menace, s'il ne lui accorde sa demande , de se tuer devant lui. Celeti-ci n'ose passer outre , de peur d'être la cause du suicide ; et s'il n'est pas retenu par cette crainte, il est assez ordinaire de voir le premier exécuter sa menace. (Asiat. Res. III, 344-) Les Indiens se servent de ce moyen pour gagner leurs procès , pour obtenir le paiement de ce qu'ils prétendent, leur être dû, pour réconcilier des ennemis, etc. (Ib. V, 268.) En 1787, la force ayant été mise en usage contre un bramine qui avait refusé de s'acquitter de ce qu'il devait au gouvernement , les bramines construisirent un khoor, espèce d'enceinte circulaire , y renfermèrent une vieille femme, s'assirent à côté d'elle, et déclarèrent
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de la sorte par leur propre nature , ils sont , pour ainsi dire , conquis d'avance par le sacerdoce , qui , paisible au haut de la hiérarque, si les officiers de justice approchaient, ils mettraient le feu au bâtiment et périraient tous ensemble. La vieille femme , de son côté, menaça les Anglais, s'ils voulaient lui faire violence, de se jeter dans le premier puits qu'elle trouverait sur sa route. On a vu des bramines, poussés à bout pat quelque sentence rendue contre eux, ou par les poursuites de leurs créanciers, se donner la mort, ou tuer, soit leurs enfants, soit leur mère, croyant que le crime retomberait sur leurs persécuteurs. Un Musulman, créancier d'un bramine , ayant arraché à la femme de ce dernier une bourse que sort mari lui avait confiée, la mère du bramine se rendit avec son fils sur les bords du Gartgé. Là il redemanda au Musulman la somme dont il s'était emparé , exigeant de plus la réparation de son honneur offensé. Sur son refus, la mère présenta son col, ordonna à son fils de faire son devoir, et il lui abattit la tête d'un coup de sabre. Les parents se réunirent, laissèrent le corps sans sépulture , et frappèrent sur un tambour , pendant quarante jours et quarante nuits, pour tenir l'ame éveillée, afin qu'elle devînt l'ennemie éternelle de celui qui les avait outragés. (As. Res. V.) Ainsi les Indiens, éprouvant une impossibilité morale d'agir directement contre leurs ennemis, y suppléent en agissant contre eux-mêmes. Parmi nous, ort cherche à contraindre les autres en les menaçant de leur faire du mal ; âtix Indes , c'est en les menaçant de s'en faire.
chie , accueille leurs hommages , sans avoir I» peine de les exiger.
Son pouvoir trouve encore un auxiliaire dans un autre effet du même climat.
On dirait que la force créatrice s'y concentre exclusivement dans le développement des êtres matériels , dans le luxe de la végétation , dans l'énormité des formes et la richesse des cou-r leurs du règne animal , et qu'elle néglige le principe de la vie morale , celui de la progression , du perfectionnement. Dans la plupart des contrées de l'Orient et du Midi , l'homme ne se complaît , comme en Europe , ni à varier les objets qui l'entourent , ni à se varier en quelque sorte lui-même. Le temps , qui détruit les individus , ne change en rien l'ensemble. Les générations se remplacent sans se distinguer. L'Arabe porte les vêtements et les sandales qu'il portait du temps d'Abraham. Le Bédouin d'aujourd'hui pétrit ses gâteaux et enterre ses morts comme le Bédouin contemporain de Moïse. Depuis trois siècles , l'Indien voit dans l'habitant de l'Europe son maître et son fléau. Il subit son joug, mais il rougirait de ses parures et il repousse ses habitudes. Tout dans ces climats brûlants porte l'empreinte d'une