LIVRE XIT, CnAPITRE III. III
Plusieurs ëcriyains ont commis, relativement au Nifleipa , la même erreur que les érudits français qui ont introduit la morale dans l'enfer d'Homère. Les textes des Eddas sont positifs : les ha- ' bitants du Nifleim conservent leurs rangs, leurs dignités, leurs habitudes, jouissent des plaisirs terrestres, s'enivrent d'hydromel. Ils arrivent à cette demeure en passant le pont Giallar, à pied ou à cheval , souvent au nombre de cinq fois cinq mille. Nous avons parlé ailleurs (i) des dieux mêmes qui y sont renfermés , parce qu'ils ne sont pas morts en combattant. On ne voit nulle part qu'Héla, qui règne sur le Nifleim, punisse les héros exceptés ; ils y vivent paisiblement et terminent même cette seconde carrière, comme les guerriers du Yalhalla , par une bataille où ils périssent. Ce ne fut que lorsque les prêtres eurent transformé le Gimle , jadis séjour des génies , en un lieu de récompenses , au-dessus du Yalhalla , et qu'ils eurent inventé le Nastrond , séparé soigneusement du Nifleim, ce ne fut qu'alors, disons-nous, qu'ils supposèrent un jugement, précipitant dans un lieu de supplice les pervers. C'est du Nastrond que la prophétesse parle , quand elle voit les meurtriers, les parjures, les séducteurs qui murmurent l'amour , et s'approchant furtivement des vierges promises, se débattant contre des vagues empoisonnées , et déchirés par les
(i) T. IV, p.'9i.
loupd et les serpents (i). C'est encore au Nastrond que se rapportent ces deux strophes de lHavamaal , qui ne manquent pas de beautés poétiques : ce Les richesses périssent, les amis périssent, tu périras , mais la bonne renommée qu'on acquiert ne périt point. Les trésors disparaissent, les frères d'armes sont abattus , tu le seras toi-même : mais une chose dure toujours , c'est le jugement prononcé sur chaque mort (2). »
Le Nastrond est, avec les couleurs sacerdotales, l'enfer de Pindare, succédant à celui d'Homère. Seuiement, par un effet de la répugnance des prêtres à rien retrancher, Fenfer et le paradis primitifs subsistent à côté de ceux qui Tiennent d'être créés. Chez les Grecs, en raison du progrès des idées, le même enfer est diversement employé. Chez les Scandinaves , il y a deux enfers pour des usages diflEérents, et, dans la description du dernier enfer, l'empreinte sacerdotale n'est pas à méconnaître (3). Le palais d'Héla est la douleur, sa table la famine , son glaive là faim , son esclave la lenteur , son vestibule le précipice , son lit la souffrance, sa tente la malédiction. Dix fleuves roulent leurs eaux noirâtres à travers ,ce séjour d'horreur; les noms de ces fleuves sont l'angoisse,
(i) Voluspa.
{2) Havamaal , stroph. 7778.
(3) V. ce que nous avons dit de la description des demeures des morts, t. IV, liv. IX, ch. 8.