‹ De la religion: considérée dans sa source, ses formes et ses développementsChapitre 52 sur 67 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des Inconvements du principe stationnaire^tnéme dans tes religions qui ne confèrent au sacerdoce qu'un pouvoir limité.

Bien que les Grecs fussent le seul peuple de fantiquité qui n'eût pas subi le joug de la puissance sacerdotale , il y ayait pourtant un sacerdoce en Grèce; ce sacerdoce avait quelque autorité. II était parvenu, autant que l'indépendance de l'esprit national le lui avait permis, à conquérir , pour la religion et pour ses dogmes , une place légale dans la constitution de l'état.

Qu'en résulta-t-il?

Les lumières s'étaient répandues, et repoussaient des fables absurdes. Les mœurs adoucies s'étaient mises en opposition avec les traditions plus ou moins barbares. Le caractère des dieux subissait les changements que cette révolution devait entraîner. Elle était accomplie de fait, avant d'être proclamée en théorie. Des sages , des philosophes, des moralistes déclarèrent enfin la vérité qui était avant leur déclaration.

Aussitôt, parce que la croyance religieuse faisait partie de la constitution de l'état, le sacerdoce

LITRE XV, GUÂPITRE II. l4l

de s'écrier que la constitution de l'état va être ébranlée.

Anaxagore prouve que la matière inerte , grossière , telle que la concevait l'intelligence , lorsque , dans ses premiers essais , elle croyait comprendre ce qu'était la matière et ce qu'était l'esprit pur , ne pouvait composer la substance des dieux immortels ; les prêtres athéniens l'accusent d'eft nier l'existence, et il est exilé!,^

Socrate affirme que les natures diviœs ne sont ni bornées , ni imparfaites , ni vicieuses ; qu'on les outrage en voulant les sécluire (i) ; qu'elles n'ont jamais ni commis, ni protégé dés crimes. Les prêtres athéniens défèrent Socrate à l'Aréopage , et il est mis à mort.

Il est si vrai que cet attentat tenait bien plus au principe stationnaire qu'à un fanatisme fervent ou passionné , que , même dans ce trop fameux procès , les ennemis de Socrate lui laissèrent , jusqu'au moment où il but la ciguë , des moyens faciles de désarmer leur vengeance. Mais, pour s'y dérober, c'était ou les lois de la patrie qu'il fallait violer , ou le principe stationnaire qu'il fallait reconnaître par un désaveu. Il fallait repousser tous les perfectionnements acquis' par les émotions nobles , ou par les méditations stii-

(i) Ceux-là, dit son disciple (deLeg., Hb. X), sont impies envers les dieux , qui pensent que les coupables les apaisent par des sacrifices.

r^2 M LAUELÏGION*

dieuses; reculer vers les temp» d'ignorance , pour en adopter dé nouveau les dogmes ; renoncer à tous les progrès de la raison et de la morale. Socrate ne le voulut pas : sachons«lui-en gré. 1^ mort a ^té utile à son siècle et à sa patrie. Elle est utile encore aujourd'hui.

On s'est fort récrié contre un de nos écrivains les plis ingénieux , parce qu'il a osé dire que, dans l'état donné des institutions d'Athènes, la mort de Socrate était inévitable et légale. L'assertion , néanmoins , est parfaitement vraie. Je le dis avec Iqi : c( Dans un ordre de choses dont la base est » une religion d'état, on ne peut penser, comme » Socrate, de cette religion, et publier ce qu'on » en pense , sans nuire à cette religion , et ,

» par conséquent , sans troubler l'état

» Socrate ne s'élève tant , comme philosophe , » que précisément à condition d'être coupable » comme citoyen. Sa mort était forcée et le ré- » sultat nécessaire de la lutte qu'il avait engagée » contre le dogmatisme religieux (i). »

(i) Traduct. de Platon, par V. Cousin, Argament de Tapologie, p. 56 et 59. Ceci nous semble répondre péremptoirement à ceux des adversaires du christianisme qui , pour le mettre au-dessous des religions anciennes, ont attribué à ces dernières le mérite de la tolérance. La tolérance du polythéisme , même chez les Grecs ou les Romains , ne reposait point sur le respect dû par la société aux opinions des individus. Les peuples, tolérants les uns envers les autres, comme agrégations politiques, n*en méconnaissaient pas moins ce principe éternel, que chacun a le droit d'adorer son jdica de la manière qui lui semble la meilleure. Les citoyens étaient , au

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