LIVRE XIII, CHAPITRE III. l
A mesure que la civilisation fit des progrès , le sacerdoce grec , sans jamais conquërir l'autorité que cet ordre possédait ailleurs, acquit néanmoins plus de consistance. Or, en obtenant quelque pouvoir, il dut sentir davantage combien ce pouvoir était limité. L'autorité politique, déjà constituée, l'ascendant des guerriers dans les temps hérpïques, celui des hommes d'Etat sous les gouvernements républicains, l'imagination des Grecs, active, indocile et brillante , l'attachement de ces peuples pour la liberté , attachement qui s'exaltait de génération en génération , toutes ces circonstances ne permettaient pas aux prêtres de s'emparer de la religion publique ; mais ils aperçurent , en dehors de cette religion, des institutions encore peu connues , sorties des pays même où le sacerdoce dominait. Nous disons que ces institutions étaient peu connues : en efiet , il faut qu'à l'époque de leur introduction elles n'aient pas fait une grande impression sur la masse des Grecs , puisque nous ne démêlons , dans Homère ou Hésiode , aucune allusion aux mystères, aucune trace d'^isages mystérieux (i).
Moins ces institutions avaient attiré l'attention générale, plus il était facile au. sacerdoce de s'en
(i) tt Homère et Hésiode , remarque Heebbv (Grecs, 9a), ne parlent point des mystères ; et , en supposant, ce qui est; probable? ^e les mystères fussent'^lus anciens que ces p6ètes , ils n'araient pas de leur temps l'importance qu'ils acquirent depuis. »
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emparer. Leur source , leur nature , leur séparatiiQD même d'avec tout ce qui existait , semblaient inviter les prêtres à s'en arroger la propriété , qui ne devait pas leur être disputée , ou , pour mieux dire, cette propriété leur était déjà dévolue , puisque , par un eflFet très-simple de l'établissement des colonies, plusieurs familles qui en descendaient, et dont nous avons parlé ailleurs (i), pré* aidaient à-la-fois aux rites du culte national et à la célébration des mystères (2),
Le sacerdoce dut en conséquence travailler (3) avec ardeur à rehausser l'importance de ces institutions dont il était le maître , tandis qu'il n'était,
(2) Les étrangers , fondateurs des mystères , durent en êlte les premiers prêtres, bien qu*ils n'eussent pas e^iercé dans leur ancienne patrie les fonctions sacerdotales , et les descendants de ces étrangers continuèrent à être revêtus d'une dignité quMls tenaient de leurs ancêtres. Les Eumolpidet, à Eleusis, représentaient les prétros supérieurs, les Céryces, les pastophores d'Egypte. Mais les Céryces, d'origine athénienne, n'étaient que des sacrificateurs subalternes (Athénée, VI et XIV), et les quatre premiers ministres des mystères, l'hiérophante, etc., devaient tous être de la famille des Eumolpides. {Hebr., Grecs, p. 97.) Si l'esprit national des Athéniens donna la surintendance des mystères à un archonte (Ltsias contre Andocide), «t à deux administrateurs choisis par le peuple (on les appelait Épi-* raélètes, Pollvx, Onomast, VIII, 9, $ 90), tous les autres prêtres du culte mystérieux devaient appartenir à des familles sacerdotales. (Abistid. Eleus.)
(3) CRBtJTZER, dans son 4® vol. (p. iSG-aS;) , analyse avec une , sa{[;acité remarquable ce travail du sacerdoce, en l'appliquant par^ ticuUèrcment à Gérés et à Proserpine , et en examinant en djétail les noms et surnoms donnés dans les mystères à ces deux divinités.
dans le culte national , qu'un agent subordonné. Les mystères se multiplièrent : il est vraisemblable que dans les parties de la Grèce où les étrangers n'en avaient pas apporté ^ les prêtres , avertis de l'utilité qu'ils pourraient en retirer par l'avantage qu'y avaient trouvé leurs frères d'Egypte , en établirent avant d'avoir déterminé ce qu'ils contiendraient. Leurs mystères furent semblables à ces sanctuaires , dont un voile épais dérobait l'enceinte vide aux yeux des profanes. Faute de mieux, ils fermèrent l'entrée de leurs bois sacrés et de leurs temples; certaines chapelles ne s'ouvrirent qu'une fois l'année, et pour un seul jour (i). Les statues des dieux ne parurent que voilées (2) : leurs noms ne purent être révélés sans crime (3). Comme toute espèce d'exclusion participe du mystère , souvent certaines classes furent exclues de certaines cérémonies, quelquefois tout un sexe en fut banni. De même que les femmes des Germains et des Scandinaves avaient des rites qui leur étaient réservés , les Grecques eurent leurs Thesmophories où les hommes n'osaient pénétrer sous
(i) PàVBAM, Ikeot. a4*
(a) n y avait en Grèce plusieurs statues que les prêtres seuls avaient le droit de voir« la Minerve d*Aihènes, la Diane d*Éphèse,etc. On les disait tombées du ciel.
(3) Cette réticence sur les noms des dieux faisait partie des mystères de régypte, et il est remarquable que TËdda, en parlant de la naissance du géant Ymer, évite de nommer le dieu par la puissance duquel ce géant fut formé. (Edda, 2« fable )
peine de mort, les Romaines leurs fêtes de la bonne déesse , devenues fameuses par la yiolation de cette règle et le sacrilège de Glaudius. Tous ces mystères consistèrent primitivement en représentations dramatiques. Dans les Thesmophories .^ auxquelles on attribua plus tard des significations si variées et si profondes , Gérés parut voilée , servie et consolée par des femmes, Triptolème agitait sa lance , et Céléus mesurait la terre. Aux pieds de la déesse étaient le trépied , emblème ternaire, la chaudière qui rappelle le chaudron des Druides, le miroir mystique sur lequel nous aurons à revenir, symboles sacerdotaux étrangers (i). Mais en s'efiForçant ainsi de cacher sous des pompes empruntées le vide des institutions qu'ils fondaient en Grèce , les prêtres s'appliquèrent à remplir ce vide; ils travaillèrent à faire entrer dans ces institutions, qui dépendaient d'eux, tout ce qui étaitrepoussé par l'esprit indépendant du culte national , les usages , les rites , les dogmes sacerdotaux.
Décrire leurs efforts sur chaque objet en particulier, serait nous jeter dans une narration qui dépasserait toutes les bornes de cet ouvrage ; car peur déterminer seulement la date de l'introduction de chaque opinion ou de chaque cérémonie dans les divers mystères des Grecs , il faudrait des discussions qui n'auraient point de terme , et pro-
(i) V. le vase antique de la collection de Lanzi.
LITRE' 1[S1I, COÀPITftE m. t*J
bablemenl point de résultat. Nous nous bornerons donc à prouver le fait , en montrant que dans les mystères toutes les hypothèses , ainsi que toutes les pratiques sacerdotales , se trouvent. Mais pour bien saisît* ce rapprochement, observons deux choses : premièrement, lorsqu'en preuve de l'identité de quelque dogme ou de quelque usage, nous citerons lé sens qu'il semble avoir renfermé , ce n'est point à dire qu'il n'eût point aussi d'autres sens. Chaque symbole , chaque rite en avait plus d'un. En second lieu , plusieurs des faits que nous rapporterons n'ont eu lieu, nous n'en disconvenons points que vers les derniers temps de la religion. C'est que les mystères , destinés par le sacerdoce de la Grèce à recevoir tout ce qu'il pourrait emprunter du polythéisme sacerdotal, ne se remplirent de ces emprunts que successivement. L'ensemble ne s'y trouva réuni que lors de la confusion des deux polythéismes , c'està-dire vers leur chute : mais la tendance des mystères est avérée par ce résultat mênie , et Teffet, bien que tardif, atteste la cause (i).
(i) Pour la même raison, contre noire règle habUuelle, nous citon« quelquefois des auteurs d'une antiquité peu reculée. Eux seuls ont connu les mysléres , tels qu'ils étaient résultés dé cette confusion et de ce mélange.
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