CHAPITRE PREMIER
Départ pour les eoloniei».
Les condamnéS) retirés des travaux^ rentrent dans rétablissement, et y sont, pendant deux ou trois jours; Tobjet des soins les plus attentifs : on les conduit au bain^ on leur taille les cheveux, le médecin constate si leur santé leur permettra de supporter le voyage ; les habits de la prison sont échangés contre des vêtements neufs, on les munit de linge également neuf; ce trousseau a une valeur d'^à peu près 100 fr., ce qui, joint à environ 400 fr. pour frais du passage aux colonies, élève à 500 fr. la dépense de la transportation. Chaque convict, en recevant du gouverneur son billet de permis, reçoit aussi de lui des instructions toutes paternelles sur la conduite qu'ail aura à tenir, soit pendant la traversée, à bord du bâti ment ^ soit dans le lieu où il sera déporté.
C'est encore par la religion qu'ion tâche de prémunir leur âme contre les excitations qui pourraient de nouveau les détourner de la voie dans laquelle ils sont heureusement entrés.
Réunis au dernier moment dans le lieu consacré à Exhortations la prière, le respectable chapelain leur adresse des chapelain. exhortations qui, inspirées par la plus ardente charité, doivent laisser dans leurs âmes de profonds souvenirs, et, afin qu'ails ne les oublient pas, il en donne à chacun d'yeux une copie. Nous avons eu sous les yeux celles qui ont précédé le départ le plus récent ; r Académie nous pardonnera de lui en rapporter quel-
ques passages. Elle sera comme nous touchée de ces paroles simples et onctueuses ; elles lui montreront quelle direction est donnée à renseignement moral des malheureux qui les recueillent, et quelle est la nature des devoirs qu'à ce, moment suprême la religion leur rappelle par la bouche de son ministre :
« Pécheurs, mes frères, leur disait-il, nous allons « bientôt nous séparer, probablement à jamais dans « ce monde ; pensée solennelle ! Mais nous nous re- « trouyerons ; préparés ou non, nous nous retrou- « verons devant le jqge suprême, pour rendre raison « du temps que nous avons passé ensemble. Pendant « ce temps, qu'^ayons-nous fait? CommentLavons-nous « profité des circonstances? Moi, comme indigne mi- « nistre du Christ, je dois compte de m^ paroles et « de mes actions. Vous, peuple commis à mes soins, « vous devez compte de la manière dont vous avez « accueilli le message de miséricorde qui vous a été « envoyé, et de Tattention quç vous y avez donnée...
« Vous allez sur une terre lointaine, et là, dans des « conditions particulièrement favorables, vous pou- « vez reconquérir Testime de vos semblables et vous « créer une honorable existence. Gardez-vous de re- « pousser les moyens qui vous seront offerts d''y par- « venir; si vous fermez l'oreille. Dieu refusera de « vous entendre, lorsque, plus tard, vos cris s'^élè- « veront vers lui.
« Pendant votre traversée, vous pouvez faire beau- « coup pour votre amélioration morale : que votre « conduite réglée, respectueuse envers vos supérieurs, « pleine d'^égards et d^a0!ection les uns pour les au-
« très, montre que vous êtes des hommes changés, « ei que ce n'^est pas seulement pour les choses de ce « monde que vous obtenez la liberté, mais que vous « êtes vraiment les hommes libres du Seigneur.
« Une fois débarqués sur le rivage qui vous attend, « tracez -vous une ligne de conduite ferme ; et d'a- « bord choisissez bien vos amis, car Vami de Vinsensé » périray mais celui qui marche avec le sage sera sage aussi.
« La mauvaise compagnie vous perdra ; elle vous « portera à l'intempérance et vous conduira à la pa- « resse. N'^oubliez pas cet oracle divin : Le paresseux « souffrira de la faim. N'oubliez pas non plus ce vieux « proverbe : Le démon trouve toujours de V ouvrage pour « les paresseux. •
« La mauvaise compagnie enfin vous conduira à « la débauche ; mais vous vous rappellerez ce que Dieu « a encore dit : Les impudiques ne seront point héritiers « du royaume des deux. ..
« Que le mariage soit traité de tous avec honnêteté, « et que le lit nuptial soit sans tache : car Dieu punit « ceux qui violent la fidélité conjugale.
« Rappelez-vous le jour du Seigneur pour le sanc- « tifier... Demandez constamment à TEsprit-Saint de « vous conduire dans toute vérité. Bien des yeux sont « ouverts sur vous. Si pendant le voyage et à la co- « lonie vous méritez Tapprobation de ceux qui sont « au-dessus de vous, vous encouragerez le Gouver- « nement à accorder à d'autres la même faveur que « vous recevez aujourd'hui. Mais, si vous vous con- « duisez mal, en vous faisant du tort, en courant <» risque de perdre votre âme, vous nuirez à vos pau-
« vres camarades de prison , que vous laissez der- « rière vous. Pensez à eux, aussi bien qu''à vous-mê- « mes, et n'oubliez jamais de les porter dans votre « cœur devant Dieu, quand vous priez pour les pri- « sonniers et les captifs.
« Adieu donc, chers frères ! Vivez en paix ; que « le Dieu de toute grâce vous bénisse, vous par- « donne, vous sanctifie, de sorte qu'ail nous soit permis « de nous rencontrer sur Theureux rivage où. les pei- « nés auront ce§sé , et où nous nous retrouverons « pour ne plus nous séparer. »
D'^après le témoignage de ceux qui ont assisté à ces dernières exhortations , Tefifet qu'acnés produisent ne peut se rendre. Les bonnes résolutions , le courage, Tespérance, se peignent sur toutes les figures , en même temps qtf un attendrissement général s'^empare de tous ces hommes qui témoignent, par des signes non équivoques de reconnaissance, qùMlssont réellement régénérés et qu'ion peut compter sur eux.
Immédiatement après , on forme les rangs et on se met en marche; on descend la côte, et, sous une faible escorte, les condamnés arrivent au lieu où se trouve le bâtiment qui doit les recevoir. L'embarquement s'^effectue dans le plus grand ordre ; mais , comme les arrangements nécessaires prennent un certain temps , le vaisseau passe la nuit en rade. Le lendemain , au point du jour, le chapelain revient auprès de ceux qu'il appelle ses frires ; il s^'assure si toutes les mesures sont prises pour que le long voyage qu'ails vont entreprendre soit sans inconvénient pour eux. Cette dernière marque d^'intérét
remplit d'émotion les cœurs de ces malheureux; ils ne savent comment en exprimer leur gratitude , ni comment témoigner leur respect à ce digne représentant de Dieu sur la terre. On se sépare après des adieux touchants , et le bâtiment met à la voile.