VI. — NOUVEAU SYSTÈME
G^est ainsi qu'ion a été amené à prescrire que tout condamné à la transportation subirait Temprisonnement séparé pendant un temps plus ou moins long, selon la nature de son crime, soit à Pentonville ou dans d'^autres prisons cellulaires, s'^il est adulte, soit à Parkhurst, s'^il est enfant, et qu'ail subirait ensuite une seconde période de punition, consistant dans son application à des travaux publics dans la mère patrie.
La transportation vient après. Dans ce système, elle est moins admise comme punition, peut-être, que comme un avantage offert au condamné, afin qu'^à Teipiration de sa peine il puisse, au moyen de son
industrie et de sa bonne conduite, se faire dans Tune des colonies une situation meilleure que celle qu'ail aurait pu obtenir dans son pays, où sa qualité de libéré Taurait fait repousser de toutes parts.
Projet Ou avait eu la pensée, lorsque les condamnés à la
baoDissement transporta tiou auraient été suffisamment amendés, soit
rejeté.
par leur séjour dans la cellule, soit par un certain temps passé aux travaux publics, de se borner, comme une ancienne loi d'Ecosse tombée en désuétude le permettait, à les bannir du Royaume-Uni, et à leur laisser la liberté de se rendre partout où ils le trouveraient bon ; mais, sur les spirituelles observations d^un personnage illustre que PÂcadémie s'^honore de compter parmi ses associés libres, lord Brougham, ce système fut rejeté.
n fît ressortir tout ce que le bannissement , dans de pareils cas, aurait dMmpraticable et de contraire au droit des gens. Nous reproduirons ses ai^uments, qui, avec les saillies d'^esprit si profondément sensées et si familières au noble lord, présentent la condamnation la plus complète de ce genre de mesure appliqué à des criminels.
11 répond d'abord à cette affirmation que, la peine étant subie en Angleterre, le bannissement n'^est pas une peine : « Bien ! disait-il, mais est-il loisible au condamné libéré de partir ou de rester à son gré ? S^il est obligé de partir, Tobligation est tout aussi bien une partie de la peine qu'aune partie du jugement. On doit donc le forcer à partir. Mais il peut dire : Comme ce n'^est pas une partie de la peine, je veux rester.— Oh I lui répondez-vous, bien que ce ne soit
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pas une partie de la peine, il faut toujours quitter le pays. — ^Alors, objectera-t-il, si vous me contraignez à partir, ce sera donc une partie de la peine. — Faites attention, répliquerez-vous, que ce n'^est pas une punition, mais un simple déplacement.
.« Après tout, continuait lord Brougham, où iront ces condamnés libérés ? S'*ils peuvent aller où ils veu^ lent, ils peuvent aller en France, c'*est le pays le plus rapproché ; il est vrai qu'ails pourront revenir, et vous aurez peine à les retenir par force. Gomment ferezvous d'^ailleurs pour les introduire chez nds voisins ? Supposons une cargaison de condamnés arrivant à Calais. Les douaniers viennent à bord. Qu'^avez-vous là ? — Ce sont des convicts. — Des convicts ! Quelle marchandise est-ce là ? Alors le capitaine, recueillant tout ce qu'ail sait de français, expliquera que ce sont tout bonnement des voleurs, des filous, des faussaires, qui, par l'infraction de toutes sortes de lois chez eux, étaient passibles d'aune espèce de droit dHmpartation au dehors. Vous aurez beau dire aux Français : Ces hommes, il est vrai, ont été des malfaiteurs, mais trèscertainement aussi ils ont cessé de rêtre. Les Français vous répondront : Qu'yen savez-vous? A notre avis, ils sont toujours aussi mauvais. — ^Non, non, direzvous; ils viennent avec un excellent certificat du chapelain de PentonvîUe, qui garantit leur. régénération; vous pouvez les prendre en toute sûreté : ce sont de braves gens. — Mais, dira le maire de Calais, si ce sont de si braves gens, pourquoi ne les gardez-vous pas ? — Nous avons une masse de braves gens de la même espèce ; nous en avons dans toutes les qualités I <0
(le crimes, dans tous les degrés de régénération. — Gardez vos braves gens de votre côté de la Manche, nous garderons les nôtres de ce côté. Dans tous les cas, ajoutait lord Brougham , s'^ils étaient admis en France, ce serait à charge de réciprocité , et un tel procédé serait peu de nature à augmenter les bienfaits et les avantages de Pentente cordiale. »
Cette piquante discussion fit rejeter Tidée du simple bannissement, et la transportation dans les colonies prévalut ; mais on la restreignit toujours à Norfolk et à Va»-Dîémen, la première de ces colonies demeurant affectée aux criminels condamnés à vie et à ceux qui se montraient incorrigibles.
Nous avons vu ce qu'était rétablissement pénal à Van-Diémen, et les jugements qui en étaient portés. Dépenses H faut ajoutcr quc les dépenses de cet établisse-
Van-Diémen. meut étaient excessives : les salaires de plus de 700 fonctionnaires de divers ordres, depuis le flagellateur, dont le nom îndiqi^ suffisamment la mission, jusqu'au contrôleur général, employés à l'administration et à la svffveillance des convicts ; Tentretien, la nourriture de ceux-ci ; Tentretien aussi d'une force armée suffisante, élevaient les dép^ises à une somme telle que le comte Grey tfhésita point à dire que, si la même somme avait été employéeen Angleterre, elle eût suffi à y construire un nombre de prisons suffisant pour organiser un bon système de punition. Et cependant, ajoutait-i], pendant que ce système pesait comme un lourd fardeau sur la mère patrie, il était une cause de ruine pour la colonie ; le montant des charges qtfeHe avait eu à supporter Tavaitmise pour ainsi dire
en faillite ouverte , et le GouTernement s'hélait vu obligé de demander au Parlement une mesure afin de la dégrever d'aune partie de ses charges.
Les considérations les plus concluantes commandaient donc au Gouvernement anglais de changer de système; et quand, au sein du Parlement, on objectait les nouvelles dépenses que ce chang^nent occasionnersût, lord Brougham répondait : « Sans doute il faut de grandes sommes pour construire dés prisons convenables; mais Userait absurde d'^objecter les frais, quand Tabolition de la transportation, c'^est-à-dire de la transportation par masses, mettra à la disposition du Gouvernement un revenu annuel de au moins 600,000 livres sterling, c'^est-à-dîre 15 millions de francs, outre Téconomie des grandes dépenses occasionnées par les colonies pénales elles-mêmes. »
L^établissèment pénal de Norfolk offrait un tableau Triste uwctu bien moins satisfaisant encore que celui de Yan-Dié- Norfolk. men. Cet établissement avait constamment donné lieu aux plaintes les plus vives. On y envoyait, comme nousTavons dit, de la Nouvelle-Galles, les condamnés à vie et les criminels relaps , c''est-à-dire ceux dont la perversité ne laissait aucun espoir d'^amendement; les désordres y étaient devenus si grands, qu^en 1805 on se vit obligé de le dissoudre. Plus tard, on y envoya de nouveaux convicts tirés, soit, comme précédemment, de la Nouvelle-Galles, soit des autres colonies anglaises, soït directement d'^Europe ; car, diaprés un document adressé à lord Stanley, en 18*5, par le révérend Naylor , chapelain de la colonie, on V voyait des Chinois de Hong-Kong, des indigènes de
la Nouvelle-Hollande, des nègres des Indes occidentales, des Grecs, des Malais, des Cafres, confondus avec des laboureurs et des ouvriers aurais. H y a des prisonniers qui ont été transporta et retransportés, qui après cela ont passé par tous les degrés du crime et de punition dans les hulks ou pontons, parmi les enchaînés et dans les stations pénales : « Il y a des « créatures que j'^oserais à p^ne, disait le révérend « chapelain, appeler des hommes, et que je regarde- « rais, sMl m'hélait permis de mettre des bornes à la « miséricorde divine , comme irrévocablement ré- « prouvés. »
On comprend combien il devait être difficile de contenir et d'^administrer ce rebut de toutes les nations. L'aile n'^a que cinq lieues de tour, et un peu plus de 900 acres de surface ; elle est éloignée de 1 00 milles de la Nouvelle-Galles, et de 1 50 milles de Van - Diémen ; elle est placée sous Tautorité d^m commandant qui dépend du lieutenant gouverneur et du conseil exécutif de cette dernière colonie; c'*est là que toute question un peu importante doit se décider, et il se passe trois mois avant d'^avoir une solution.
Les convicts, au nombre de deux mille, sont enfermés dans des stations, et couchent dans des dortoirs où se passent la nuit les scènes les plus révoltantes. Ils sont occupés par escouades à faire des routes, à construire des bâtiments, à des travaux agricoles ; mais ces travaux sont languissants, la plupart sont inutiles ou improductifs.
Les vols, les meurtres, se multiplient ; Tautorité y est méconnue. Il y a dans Tile des hommes violents
qui la tiennent sous le joug, et qui défient le commandant lui-même. Ce qui d'^ailleurs augmente Texaspération des convicts , c''est que les productions de rUe ne pouvant suffire à leurs besoins, et tous les objets nécessaires à la vie étant tirés ou de Yan-Diémen ou de la Nouvelle-Galles, ou même de la métropole , ils n'*y arrivent qu'avariés ou en insuffisante quantité. La nourriture des convicts, qui se compose chaque jour d'aune petite ration de viande salée, d'une demi-livre de farine de maïs, d'une once de sucre et d'une demi-once de sel, ne suffit pas à les nourrir. L'usage habituel de cette viande salée, de qualité toujours fort inférieure, engendre d'ailleurs la dyssen^ terie, et cause beaucoup de décès.
Au sein d'une pareille population, il ne peut y avoir ni ordre ni discipline ; les règlements ne sont pas observés. Il faudrait, pour triompher de ces natures intraitables, des forces imposantes et des employés qui, à tous les degrés, fussent doués d'un caractère de fer ; mais ceux-ci finissent par reconnaître l'impossibilité de lutter , ils capitulent avec leurs devoirs , et favorisent les plus mauvais sujets, afin de n'avoir personnellement rien à craindre d'eux. Ce tableau, fait par un homme qui exerçait depuis dix ans son ministère sacré dans la colonie, et qui, se laissant aller à une sainte indignation, finissait par ces mots: « Comme ecclésiastique et comme magis- « trat, je me vois forcé de dire à Votre Seigneurie a qjae la malédiction du Tout-Puissant doit tôt ou « tard amener la ruine d'une nation qui laisserait a subsister un état de choses aussi infernal. » Ce ta-
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bleati, disons-aous , dut faire impression sur le Gouveirgiemeot ;: aussi le comte Grey, ayant succédé à lord Stanley, doima-t-il Tordre, le 3© septembre 1846, au nouveau lieutenant-gouverneur de Van-Diémen, sir W. Denison, au moment où il quittait Londres {H)ur aUér pnmdre posseission de son gouvernement, de dissoudre de nouveau PétsAliss^lment pénal de Norfolk et de transférer toute la population à la péninsule 4f! Tasiûan.
Mais, pendant que ce nouveau tieutenant-gouverfleur ^ dirigeait vêts la terre de Van-Diémen, celuî^ qu'ail allait remplacer, sir Wiimot, faisait connaître au Gouvernement, psortHfie dépêche du 6 juillet 1846, que la situation de Norfolk avait empiré, que la révolte dés prisonniers y était imminente, qu'ail s'^était vu obligé de convoquer le conseil exécutif, et d'^après sop ayis, de suspendre le commandant de Tile, et de le remplacer par un honmie plus ferme ; que celuici avait reçu Tordre de rétablir la discipline à tout prix, et de fmre observer les règlements avec la plus extrême rigueur.
Une dernière dépêche du même lieutenant-gouverneur» à la date du 3 septembre 1846, annonça que la révolte qu^on redoutait avait eu lieu; que plusieurs constable^ de service avaient perdu la vie, qu'ail avait fallu faire emploi de la force militaire ppur mettre fin à ces désordres et s''emparer des chefs des révoltés.*
A la réception de cette nouvelle, le comte Grey se hâta d'^écrire à sir Denison (le 4 février 1847) qu'il ne s''abusait point sur la situation de l'île ; que la
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cause de tels désastres, dans une telle agglomération d'^hommes, ne pouvait s'expliquer par la faute de tel ou tel officier ; que le mal était plus profond ; qu'ion ne pouvait pas plus Tattribuer à une négligence offidelle, que supposer qu'ion aurait pu le prévenir par uoe phis grande vigilance ; que le «ystème en luimême, suivi dans un tel lieu pour la répression de tels criminels, à une distance de trois semaines de traversée du siège de Tautorité supérieure, lui paraissait déjà radical^nent vicieux lorsqu'^tl avait donné Tordre de dissoudre TétabUssemeut , et que le dernier évâiement ne faisait qu'ajouter à sa conviction.
Cependant, malgré des ordres aussi péretnptoires
et une volonté aussi fermement exprimée, l'élabUs-
sèment pénal de NorfoUc subsiste encore; peut-être
trouve-t-on Texplication de ce fait dans une dépêche
adressée, le 7 septembre 1846, à sir Denison, dans
laquelle le comte Grey lui disait: « Par une lettre
« du âO septembre dernier, je vous ai chargé de dis-
« soudre le plus promptement possible rétabHsse-
« ment de Norfolk, et de transférer à la péninsule
« de Tasman toute la population de cet établisse-
« ment ; le but de la présente est de remettre àvotre
« propre discrétion le choix du moment opportun
« pour Texécution de la mesure. Il se peut que des
« difficultés pratiques, impossibles à prévoir à une
a telle distance, rendent le transfert immédiat d'un
« aussi grand nombre de prisonniers, ou inéxécuta-
« ble, ou contraire aux intérêts mêmes que la mesure
« a pour but de protégé ; toutefois vo*is ne céderez
Péninsule de TasDOSA.
B^nxuidi^.
«t à ces difficultés qu'autant que vous trouverez « qu'acnés sont réellement insurmontables. »
11 parât qu'yen effet elles ont été trouvées trèsgrandes.
Tasman est une presqulle située dans la partie la plus méridionale de Yan-Diémen ; elle est jointe au continent par un isthme qui n'a que 600 pieds de largeur ; là sont déjà réunis, ou plutôt entassés, dans six établissements différents, au delà de 3,000 condamnés de la même catégorie que ceux de Norfolk, et qui, sous aucun rapport, n'y sont dans des conditions meilleures : on aura sans doute reconnu le danger qu'il y aurait à accroîtire sur un point si resserré une population indomptable, et qu'on ne peut contenir ^ue par la force et à grande peine.
Les résultats obtenus à Bermuda n'étaient guère plus satisfaisants que les pr^édents. Nous avons déjà vu qu'un millier de convicts, enfermés dans quatre hulks ou pontons, étaient employés à construire, les uns une digue ou brise-lame, les autres des fortifications dans l'île d'Irlande, qui fait partie des Bermudes.
Le comte Grey avait demandé, le 4 mars 1846, au gouverneur de cette colonie, M. Reid, de lui faire un rapport sur les moyens qui étaient mis en usage pour améliorer la condition des convicts au physique et au moral, son intention étant de pouvoir établir une comparaison entre ce système et celui qui prévalait en Australie.
Le gouverneur, se référant d'ailleurs à une précédente dépêche qui remontait au 9 mai 1 844, ré-
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pondit que la confusion continuait à régner dans rétablissement et que, dans le cours de sa carrière publique, il n^avait vu aucune branche du service administratif aussi dépourvue de subordination et de bon ordre que ce qui existait parmi les employés ; que l'état des condamnés ne pouvait être présenté comme un modèle, quoique le système qui consistait à ne les occuper qu'^à des travaux publics fût de beaucoup préférable à celui qui était suivi en Australie; et cependant il regardait ce système comme sans espérance (nous rapportons textuellement ses expressions).
L^établissement pénal de Gibraltar est à peu près Gibraltar. dans la même situation ; les condamnés y sont employés, comme aux Bermudes, à des travaux publics pour le compte du Gouvernement.
Le comte Grey ayant à s'expliquer dans la séance du Parlement du 6 mars 1847, sur le caractère particulier de ces deux derniers établissements, disait que la punition y était d'une nature toute diflférente de celle de la transportation , comme on renteûd ordinairement; qu'Hun des traits particuliers du système de transportation était que, dans la grande majorité des cas, les individus condamnés, étant conduits dans une partie très-reculée du monde, y restaient et n''en revenaient plus, lors même que leur peine était expirée; que, dans ce système, le point capital était de délivrer le pays de la présence de ces malfaiteurs ; tandis que les criminels envoyés à Bermuda et à Gibraltar n'avaient pas la permission d'y rester, qu'ils étaient ramenés en Angleterre aux frais
du Gouveraemenl, et que ces établissements ne dévouent être considérés que comme une extension du système des pontons. Depuis ce discours du noble comte, les condamnés de Bermuda et de Gibraltar sont transportés directement en Australie.
Lord Stanley avait cru pouvoir, et ce fut l'un des derniers actes de son premier ministère , ordonner, à la date du 7 mai 1846, la création d''un établissement, sous le nom d'^ Australie 8ef^;mtrionale ^ dans lequel on aurait reçu les condamnés pardonnes ; mais le comte Grey, ayant succédé à lord Staqley, ne crut pas qu'ail fût possible de fonder une colonie qui eut quelques chances de succès avec de pareils éléments, et, le 15 novembre suivant, il révoqua Tordre donné par son prédécesseur.
Tel était Tétat matériel et moral des colonies pénales anglaises; c'^est Tincertitude que cet état présentait qui détermina le Gouvernement, d** abord en 1843, à supprimer complètement la transportation à la Nouvelle-Galles , pour se borner à Van- Diémen, à Gibraltar et à Bermuda, et, en 1847, à suspendre pendant deux ans Tenvoi des condamnés à ces dernières colonies.
Ces deux ans ont été employés à élaborer et mettre en vigueur le système actuel (1) qui , comme nous Tavons dit, consiste à soumettre le condamné à répreuve préalable de la cellule solitaire et des travaux publics, dans la mère patrie, avant sa transportation.
(1) Modifié en dernier lieu. Voir 2" Rapport, lit. V, chap. 4.