IV. — SUPPRESSION DES BAGNES. ILS SONT REMPLACÉS
Il était réservé au Gouvernement institué par la constitution du 14 janvier 1852 de résoudre une question si éminemment sociale.
Ce fut par un décret du 27 mars 1852, rendu sur le rapport du ministre de la marine, que le président de la République, depuis Empereur, ordonna la suppression des bagnes. Mais, au lieu de les remplacer, comme Tavait proposé Tancienne chambre des pairs, par des maisons de travaux forcés soumises au régime
TrtMMrtatioB
à laGoyaie
liriAcaise.
Régime
auquel
soDt soumis les
transportés.
SuneiUsDce.
378 MODE D'^ADXIlflSTBATlOH
de risolement, il prescrivit Tenvoi des condamnés à la Guyane française, pour y être employés aux travaux de colonisation, de culture, d'^exploitation des forets, et à tous autres travaux d'^utilité publique. Cette prescription cependant ne devait être ni impérative, ni générale ; elle ne pouvait avoir dWet rétroactif. Ces détenus n'^ayant pas été condamnés à la transportation, la plupart auraient pu considérer leur expatriation comme une aggravation de peine. Elle ne fut donc appliquée qu'à ceux d'^entre eux qui en témoipaient le désir. A cet effet, des registres furent ouverts dans les bagnes de Rocbefort, de Brest et de Toulon, sur lesquels les condamnés, après avoir pris connaissance du r^me qui leur serait imposé à la Guyane française, furent appelés h déposer librement leur adhésion. Trois mille environ, dans les premières heures, demandèrent spontanément à être déportés, tellement la perspective d^un peu plus de liberté et d^m changement dans leur position leur offrait d'^attrait, tellement aussi la déportation les intimidait peu.
D'^après le décret, les condamnés transportés ne devaient être enchaînés deux à deux ou traâner le boulet qu'^à titre de punition disciplinaire, ou par mesure de sûreté. Les femmes condamnées aux travaux forcés pouvaient aussi être conduites à la Guyane et y être employées à des travaux en rapport avec leur sexe et leur âge. Celles qui le demandaient avaient l'espoir de s''y marier. Dans Tune des maisons centrales que nous avons visitées, celle de Rennes, sur 40 femmes qui dès Tabord s'^étaient fait in-
scrire, 35 étaient célibataires ou veuves : ce qui montre que, dans leur abjection, les femmes mariées qui se trouvaient dans cette maison étaient assez retenues par le lien conjugal pour ne pas vouloir, par une expatriation, se séparer entièrement et indéfiniment de leurs maris et de leurs familles. Sur ce nombre de 40 femmes, 20 avaient été condamnées pour infanticide; les autres Tavaient été pourvoi, incendie, homicide ou empoisonnement.
Après deux années de leur peine , tant en France que dans les colonies, le décret offrait aux condamnés des deux sexes la perspective d'^obtenir, s'^ils en étaient jugés dignes, Tautorisation de travailler pour les habitants ou les administrations locales, de con« tracter mariage, de devenir concessionnaires d'^un terrain, avec faculté de le cultiver à leur profit, et même de voir cette concession rendue définitive après dix ans. Dans le cas de concession, ils pouvaient être autorisés à appeler leur famille auprès d'eux.
Mais le décret introduisait une sorte de droit nouveau en matière de pénalité, qui balançait singulièrement les avantages offerts à ceux des condamnés qui consentaient à être transportés : il portait que celui qui aurait été condamné à moins de huit ans de travaux forcés serait tenu, à l'expiration de ce terme, de résider dans la colonie pendant un temps égal à la durée de sa condamnation ; que, si la peine excédait huit ans, il y résiderait toute sa vie, et qu'yen cas de grâce obtenue il faudrait une disposition spéciale pour le dispenser de la résidence. Les évasions étaient punies de deux à cinq ans de travaux forcés , qui devaient se con-
380 MODE d'^administration
fondre avec la peine précédente, et qui s'^aggravaient de la double chaîne pour le condamné à perpétuité. Ce décret fit donc entrer notre pénalité dans une phase nouvelle ; mais la transportation des forçats à la Guyane française ne pouvait être considérée que comme une mesure en quelque sorte conventionnelle et d'^expédient, puisque leur consentement seul la rendait exécutoire. Aussi le Gouvernement, pour lui imprimer un caractère impératif, présenta- t-il aux chambres législatives un projet qui consacrait à peu près toutes les dispositions du décret, et qui, converti en loi, fut promulgué le 30 mai 1854.
Loi La loi de transportation fut déclarée applicable
du 50 mai 1884. , . , . , .
aux condamnations antérieurement prononcées, mais avec cette restriction que les peines des travaux forcés à perpétuité et des travaux forcés à temps ne seraient prononcées contre aucun individu âgé de soixante ans accomplis au moment du jugement, et qu'acnés seraient suppléées par celle de la réclusion, soit à perpétuité, soit à temps, eu égard à leur durée; disposition qui remplaçait, en l'abrogeant. Part. 72 du Code pénal.
Quant aux femmes condamnées aux travaux forcés, la transportation fut implicitement déclarée facultative à leur égard pour le Gouvernement ; il fut prescrit qu'acnés pourraient être conduites dans un des établissements créés aux colonies, qu'acnés y seraient séparées des hommes et employées à des travaux en rapport avec leur âge et leur sexe.
Enfin, la faculté fut réservée au Gouvernement d'^accorder aux condamnés aux travaux forcés à
temps Fexercice dans la colonie des droits civils ou de quelques-uns de ces droits, dont ils sont privés par leur état d'^interdiction légale ; de les autoriser à jouir ou à disposer de toutou partie de leurs biens; mais il fut ajouté que les actes faits par eux dans la colonie jusqu'^à leur libération ne pourraient engager les biens qu'ails possédaient au jour de leur condamnation, ou qui leur seraient échus par succession, donation ou testament, à Texception de ceux dont la remise aurait été autorisée.
Telle est la pénalité nouvelle introduite dans notre législation ; pénalité différente de la déportation proprement dite, dont nous parlerons plus tard.
La Guyane ayant été désignée par la loi pour celle Guyane
iraocdisfi *
des possessions françaises dans laquelle la peine de sa description. la transportation doit être subie, et le choix de cette possession pouvant être d'aune grande influence sur le succès de la mesure, l'Académie nous saura gré d'^appeler son attention sur cette terre, affectée désormais à Texpiation.
Les documents pour la faire connaître ne man quent pas. Un projet de colonisation à la Guyane ayant été conçu en 1844, et le Gouvernement ayant chargé une commission de donner son avis sur ce sujet, de nombreux écrits, rapports, tableaux statistiques, furent alors mis au jour, d'après lesquels il est facile de se former une juste idée de cette colonie. U' fut même publié des extraits plus ou moins étendus de 239 ouvrages ou récits de voyages qui la concernaient, et Tauteur de cette compilation ne dissimulait pas que son catalogue était loin d'être
complet : peu de pays ont donc été mieux explorés.
La Guyane comprend dans sa généralité la grande étendue qui se trouve limitée, au nord, par Tocéan Atlantique; au sud, par le Rio-Negro et le Rio- Grande, qui la séparent des nouveaux Etats de PAmérique du Sud ; à Test, par le fleuve des Amazones, qui la sépare aussi du Brésil ; et à Touest, par TOrénoque. Cet immense continent est possédé, une petite partie par la nation anglaise, une portion, double de la précédente, par la Hollande. La possession française comprend le surplus ; son étendue est triple de celle des deux autres. Elle est séparée de la partie hollandaise par le Maroni.
Dans une notice que le ministre de la marine publia en 1838, il est dit que le vague des limites intérieures de la Guyane française ne permet pas de fixer avec précision retendue du territoire de notre colonie, mais qu'ion peut avancer que la longueur de son littoral, depuis le Maroni jusqu'^à la rivière Vincent-Pinson, est de 125 lieues communes, sur une profondeur qui, poussée jusqu^au Rio-Branco, ne serait pas moindre de 300 lieues , et donnerait une superficie triangulaire de plus de 18,000 lieues carrées. On voit qu'^elle est un peu plus grande que les deux tiers de la France, qui en compte 26,693.
L'île de Cayenne, au milieu de laquelle se trouve la ville de ce nom, à environ 12 lieues de tour; elle est séparée du continent, au nord-est et au sud-est, par les rivières de Mahury et de Cayenne, qui se jettent dans la mer à deux ou trois lieues au-dessus de leur embouchure.
Le territoire se divise en terres hautes et terres basses. Ces dernières, qui aboutissent à la mer, se (K)inposent d^'une zone de terrains alluvionnaires, qui doivent leur formation aux débris des montagnes et aux détritus de végétaux entraînés par les pluies et charriés par les fleuves jusqu'^à la mer, où le mouvement des flots les réunit en bancs de vases molles, qui finissent avec le temps par se solidifier, se fixer au continent et s'^élever même au-dessus des eaux. Ces terres, une fois desséchées, sont éminemment fertiles. Leur région n'^est cependant pas uniforme ; on y rencontre quelques coteaux, et même de petites montagnes, soit isolées, soit dépendantes des terres hautes. Celles-ci sont en général composées d'aune espèce d'argile plus ou moins mélangée d'un sable granitique, de tuf et de parties ferrugineuses.
Peu de contrées sont sillonnées par plus de cours d'^eau : on y compte vingt-deux fleuves ou rivières qui débouchent dans la mer, et dont les nombreux affluents traversent le pays dans toutes les directions. Ils cessent d'être navigables à la distance de quinze à vingt lieues de leur embouchure, à cause des nombreuses cataractes ou sauts qui barrent leur cours. Les embouchures sont plus ou moins obstruées par des bancs de vase ou de sable qui en rendent Taccès difficile.
Ces fleuves ou rivières ont en général peu de pente, peu de rapidité, et leurs bords n'^ont presque pas d'^élévation, surtout dans le voisinage de leurs sources ; leurs eaux baissent tellement dans la saison sèche, qu'on peut quelquefois les traverser à gué. Mais, depuis décembre jusqu'^à la fin de mai, grossis par leé
pluies, ils enflent de telle sorte qu'ils inondent la contrée. LMmpétuosité de leur courant, accéléré alors par les masses d'eaux qu'ails reçoivent, et qu'ion nomme doucins à la Guyane, ne permet pas aux embarcations de le remonter.
Indépendamment de ces rivières et de leurs affluents, il y a un certain nombre de canaux naturels qui sont remplis d'^eau après la saison des pluies, et à sec le reste de Tannée.
A quinze ou vingt lieues des côtes commencent des forêts qui se prolongent dans Tintérieur du continent jusqu'^à des profondeurs inconnues. Celles qui couvrent les terres hautes produisent des espèces de bois dur qui résiste à la hache, tandis que les terres basses ne donnent que des bois mous. Le luxe de la végétation est prodigieux ; les arbres ne sont point groupés par familles, mais éparpillés confusément, soit sur les terrains marécageux, soit sur les flancs ou au sommet des montagnes. On en compte jusqu'^à 110 variélés, dont la plupart sont propres aux constructions civiles et navales, à la menuiserie, à la charpente, au charronnage, au tour, à Tébénisterie ou à la teinture, outre un grand nombre d'^arbres à gomme, à résine, ou qui fournissent des substances aromatiques et médicinales.
Les basses terres, sur beaucoup de points , sont couvertes de vastes marais formés par des pluies diluviennes et par le débordement des fleuves. Il s'^élève de leurs vases profondes des forêts noyées, composées de mangliers, arbres qui atteignent une hauteur de 20 à 30 pieds.
Sur la rive gauche de TOyapock et dans les quartiers de Macouria, du Kourou, de Sinuamary et d'^Iracoubo , jusqu^'à Organobo , régnent d'^immenses savanes, dont les unes ont pour base le roc ou le granit, recouvert d'aune légère couche de sable, mêlé à une très-petite quantité déterre végétale, détritus du peu dé plantes qui y croissent ; les autres ne sont que de vastes marais à fond de sable ou d'^argile ; d'^autres enfin, qu'ion appelle savanes tremblantes^ présentent une couche de terreau de 2 pieds environ d'^épaisseur, reposant sur une vase molle, épaisse de 5 à 6 pieds, et recouverte de touffes d'^herbes aquatiques.
Une rade est située à Tembouchure de la rivière de Cayenne, entre la partie ouest de Tîle de ce nom et la côte de Macouria. Soixante navires de commerce peuvent y être réunis à la fois ; mais les bâtiments de guerre qui tirent plus de 15 pieds d'*eau ne peuvent y mouiller, et sont forcés de jeter Tancre à environ deux lieues au large près de la roche isolée nommée VEnfant perdu.
Il y a sur les côtes de la Guyane française plusieurs iles et îlots , notamment les iles du Salut j appelées autrefois îles au Diable, vis-à-vis Tembouchure du Kourou, à 27 milles au nord-ouest de la rade de Cayenne. Le mouillage de Tune de ces îles, celle de Saint- Joseph, a un fond de 16 à 18 pieds; celui de nie Royale en a A\n de 23 et 25 , et est propre aux bâtiments de toute capacité. Mais ce dernier mouillage, le seul de toute la côte de la Guyane française où des vaisseaux de ligne puissent relâcher , n'^est bon que pendant la saison sèche ; les vents qui 1 25
ProdoctioDS.
Température.
Bapport des
décès
aux Daissances.
386 MODE d'^adximistbation
y règueut en hiver en rendent Tabord et le stationnement diffîeilement praticables.
Les productions du pays sont le manioc, le café, le sucre, le cacao, le rocou, le tabac, Tindigo, etc.
Les notices imprimées en 1 838 donnent sur la salubrité de la Guyane française des détails qiû ont de rimportance. A Cayenne, le thermomètre descend très-rarement, dans le jour, au-dessous de seize degrés Réaumur, et ne s^abaisse jamais au-dessous de 1 5 dans les nuits les plus fraîches. Il monte quelquefois à 29 et 30 degrés ; mais son élévation habituelle est entre 20 et 24. La chaleur est donc généralement forte à la Guyane, parce qu'^alors Tefifet de la température se combine avec Tinfluence débilitante de Thumidité et avec Tabsence des brises de mer.
Ces points admis pour constants, on ne peut s'^empêcher de reconnaître, et ici c'^est la notice ministérielle qui parle, que, par Faction énervante du climat de la Guyane, la constitution des Européens pourrait y être gravement éprouvée, sils ne s'*en défendaient par de sages précautions, ou s'^ils y séjournaient longtemps, auquel cas ils seraient exposés k des fièvres ou à des maladies de foie, qu'^à la vérité leur retour en Europe dissiperait promptement.
Lors du recensement de 1836, les décès, parmi la population blanche, excédaient de plus de moitié le nombre des naissances ; il y en avait eu 47 pour 23 nouveau-nés. On comptait, parmi les esclaves, 523 décès pour 363 naissances. Les hommes de couleur, nés en général dans la colonie, résistaient davantage ; il n'^y avait eu que 141 décès, à rencontre de 134
iiâissaDces. En tout, et pour les trois populations, 711 décès contre 520 naissances, tandis qu'yen France le nombre des naissances excède celui des décès de plus d\in dixième. Ainsi la reproduction, même parmi les hommes de couleur, nés dans la colonie et conséquemment acclimatés, ne marchait pas aussi vite alors que la destruction. Au surplus, cette disproportion entre les naissances et les décès n'^est pas seulement propre à la Guyane française, elle existe aussi dans d'^autres colonies : ainsi, déjà aux années 1804, 1805 et 1806, on la signalait à la Martinique; la moyenne des naissances pendant ces années y avait été, parmi les blancs, de 286 contre 373 décès ; parmi les esclaves, de 1,532 naissances contre 2,368 décès; la classe des affranchis était la seule qui offrît des résultats plus satisfaisants : il y avait eu 273 naissances pour 269 décès ; et en général, dans nos trois colonies occidentales de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane, la population entière de toutes les classes diminuait chaque année, avant Taffranchissement, de 2,300 individus. Cette diminution paraissait tenir surtout : à Tusage du célibat, qui était commun parmi les blancs comme parmi les affranchis, et général parmi les esclaves, d'^où résultait un concubinage dont les effets ne pouvaient remplacer ceux obtenus par le mariage ; aux affections honteuses qui naissent de ce défaut d'unions légitimes ; et, enfin, à rinfériorité du nombre des femmes eu égard aux hommes, infériorité qui, à la Guyane française^ était alors et est probablement encore dans la proportion de 1 à 2 3/4. Le décrôissement de population
Assainissement.
388 MODE D^DHIlflSTRATION
ne saurait donc avoir pour seule cause Tinsalubrité reprochée à cette colonie.
Défrichement. Les défrichements et les dessèchements, qui en
1836 continuaient à s'^y exécuter, et qui ne comprenaient encore que 12 à 15,000 hectares cultivés, tendaient incessamment à assainir le pays, en reculant de plus en plus les limites des forêts, et en diminuant, de plus en plus aussi, retendue des terres noyées, ce qui, malgré les faits précédemment constatés, autorisait les notices dont nous avons parlé à conclure qu''après tout le climat de la Guyane n'^était pas absolument malsain, les Européens récemment débarqués pouvant par\enir à se soustraire à ses influences fâcheuses, en évitant tout excès, en ne s'^exposant pas découverts aux rayons du soleil, et en s'^éloignant, pendant les mois d'^août, de septembre et d'^octobre, des lieux situés sous le vent des plaines marécageuses.
CequHl y a de certain, c'est que parmi la garnison de la Guyane, soigneusement astreinte à cette hygiène prévoyante, la mortalité est plus faible que dans les garnisons d'^aucune de nos autres colonies : d'^après un tableau publié par le ministre de la marine {Moniteur du 21 décembre 1848), elle n'était annuellement que de 2,81 pour 100, tandis que dans celles de nos possessions d''outre-mer dont le climat est réputé le plus sain, Tile de la Réunion, elle s'élève à 3,21. Or, comme le travail européen a été importé dans cette île, on est fondé à en conclure, par analogie, que la colonisation de la Guyane française, entreprise avec prudence, offrirait peu de danger ; il est même remar-
quable qu'elle se trouve à cet égard dans des conditions plus favorables que la Guyane anglaise^ où la mortalité, parnai la garnison, est annuellement de 8,40 pour 100.
Cette différence dans la mortalité parmi les garnisons des deux colonies tient à la situation des deux pays. Les terres hautes à la proximité du littoral manquent aux deux.Gnyanes hollandaise et anglaise; il faut aller à quinze ou vingt lieues pour rencontrer les premiers mornes. Les villes de la Guyane anglaise sont fondées en terres basses, des digues les protègent contre le flux de la mer , et de ces circonstances naissent, pour les troupes qui y séjournent, des maladies intenses, parce que les terres environnantes ne peuvent être partout desséchées et cultivées, tandis qu'^à la Guyane française le littoral, de Cayenne au Maroni, est formé de terres hautes qui sont constam- ment exposées aux brises de Test, et, pourvu qu'acnés soient dégagées des flaques d'^eau et des marécages, ces brises maintiennent le pays dans un état de salubrité qui en facilite Pacclimatatioii aux Européens.
Pour compléter ce qui concerne cette partie de nos PopuiaUon. possessions, si utile à connaître, nous ajouterons que sa population est peu considérable, et tend insensiblement à diminuer, ce qui est une conséquence de la proportion décroissante des naissances aux décès.
D'^après le recensement fait en 1836, c'est-à-dire avant Taffranchissement des noirs, ellç était de 23,361 individus, dont 1 6,705 esclaves et 6,656 libres ; parmi ceux-ci, on ne comptait que 1,100 blancs. Cette population est successivement descendue à 1 3,200 habi-^
Indiens •bongènef.
Déclin
de
1b production.
390 MODE h'ÂDMîjasrwiÂTion
tants (rapport inséré au Moniteur du 25 juin 1852). Cest la classe des gens de couleur qui a le plus dimioué, ce qu'ail faut sans doute attribuer à Tafiraiichissenoent.
Toute cette population est répandue sur la côte ; elle était, comme die Test encore aujourd'*hui, répartie dans les deux cantons de Cayenne et de Sinnamarv.
La ville de Cayenne, qui est le cbeC-lieu de la colonie, comptait, en 1836, 5,220 habitants, dont 2,841 libres.
Il existe encore sur le territoire de la Guyane française quelques tribus d'Indiens aborigènes, qui forment une population tout à fait distincte et séparée de la population coloniale. Les unes sont répandues autour de nos établissements, et se composent d'environ 700 individus; les autres sont retirées aux extrémités du territoire de la colonie, ou vivent dans les contrées non encore explorées de Tintérieur. L^absence totale de relations enti^ eUes et les Européens fait qu'ion n'^a pas une idée exacte de leur importance. Toutes ces peuplades reconnaissent néanmoins les Français comme possesseurs du pays , mais elles vivent dans une complète indépendance du Gouvernement colonial. Leurs mœurs sont paisibles ; elles subsistent de chasse et de pèche, et n'^ont pas, en général, de résidence fixe.
La population n'^est pas la seule qui décline à la Guyane française ; par une conséquence naturelle, il en est de même de la production. La pente, quant à celle-ci, est plus rapide encore depuis rabolition de
Anciennes tentatives
l'esclavage. Les exportations, qui, en 1836, s*'élevaient au chiffre de 3,097,261 francs, étaient progressivement descendues, en 1850, à celui de 1,018,918 francs. Aussi les capitaux se retiraient-ils de la colonie.
Ce tableau de la situation du pays était nécessaire, nous le répétons, pour faire apprécier les efforts auxquels le Gouvernement allait se livrer.
11 ne se dissimulait pas qu'ail aurait à lutter contre de fâcheux souvenirs. ^^ colonisation.
D'*anciennes tentatives de colonisation, faites à la Guyane, avaient effectivement échoué.
A des époques plus rapprochées, d'^illustres victimes de nos discordes civiles, ou y avaient trouvé la mort, ou en avaient rapporté des récits qui, en. excitant la pitié publique, faisaient considérer cette contrée comme devant être le tombeau de tous les Européens qui tenteraient de s*'y établir.
En 1763, au sortir d\uie guerre désastreuse, le ^^^ feTholseui Gouvernement français, sous Tadministration du duc Eotreprise
* du Kourou.
de Choiseul, voulant réparer la perte du Canada, conçut le dessein de donner un grand développement à la colonisation de la Guyane française. Il se proposait d'^y établir une population libre, qui fût capable de résister par elle-même aux attaques étrangères et de servir de boulevard à nos autres possessions d'' Amérique.
Les esprits clairvoyants, selon Reynal, désapprouvaient ce projet : ils disaient : que le développement de cette colonie avait résisté à tous les moyens employés jusque-là pour la rendre prospère ; qu'elle
392 MODB D*" ADMINISTRATION
avait eu de sages administrateurs ; que les bienfaits du Gouvernement ne lui avaient jamais manqué, car depuis un siècle et demi que les Français y étaient établis, elle avait coûté à TEtat plus de 60 millions de francs, et que cependant on n'^y avait jamais vu de plantations florissantes ; que toutes les entreprises qui y avaient été faites par le Gouvernement ou par les particuliers n'^a valent eu que des suites fàcbeuses ; qu'^aucune fortune ne s''y était élevée; qu'^enfin la misère y avait été opiniâtrement son partage, aux mêmes époques où les autres possessions françaises étonnaient Tancien et le nouveau monde par leur éclat et leur richesse.
Le Gouvernement persista dans son projet. Une expédition de 12,000 colons fut envoyée.
Cet ait un spectacle déplorable, disait M. Malouet, qui, jeune, débutait dans la carrière administrative, que celui de cette multitude dMnsensés de toutes classes, qui comptaient sur une fortune rapide et parmi lesquels se trouvaient, mêlés avec quelques travailleurs paysans, des capitalistes, des jeunes gens distingués par leur éducation, des familles entières d'^artisans, de bourgeois, de gentilshommes, une foule d''employés civils et militaires , enfin, une troupe de comédiens et de musiciens, destinés à Tamusement de la colonie.
Les malheureux qui composaient cette expédition furent débarqués, les uns aux îles du Salut, le plus grand nombre sur les bords du Kourou.
Les hommes transportés dans des régions incultes n'y trouvent que des besoins à satisfaire. Le Gouver-
nement Tavait senti : il s'hélait donc engagé à nourrir les nouveaux colons pendant deux ans. Mais les vivres embarqués furent promptement gâtés ou gaspillés. Ils avaient été mal choisis. Les viandes salées, bien ou mal conservées, ne pouvaient être une nourriture convenable pour des émigrants qui, quittant un climat sain et tempéré, allaient respirer Tair humide et chaud des tropiques. Ces malheureux arrivèrent d'*ailleurs à leur destination dans la saison des pluies, après une longue et pénible traversée. Rien n'^ayant été préparé pour les recevoir, ils campèrent presque sans abri. L'aile de Cayenne aurait pu servir d'^entrepôt et de lieu de rafrMchissement aux nouveaux débarqués ; mais la fausse idée dont on était prévenu, qu'ail ne fallait pas mêler la nouvelle colonie avec Tancienne, fit rejeter cette ressource. Enfin, rimprévoyance dans toutes les mesures occasionna la mort du plus grand nombre, et après deux ans de séjour, de ces 12,000 émigrants, il ne revint en Europe que 2,000 individus, dont la constitution robuste avait pu résister au changement de climat et à toutes les misères réunies. Pour un tel résultat, il n'avait pas été dépensé moins de 30
caillions.
Une soixantaine de familles françaises ou ailemandes, que la mort avait également épargnées, se fixèrent entre les rives du Kourou et celles du Sinnamary, où elles vécurent du produit de leur bétail. Ce fut là toiit.ce que la colonie retira de cette entreprise.
Trois ans après, une compagnie se forma pour Nouvelle Texploitation agricole d'^un district fertile sur la rive
394 MODE d'^administration
droite du Tounegrande, à dix lieues de Cayenue. Soixante et dix soldats acclimatés y furent envoyés comme cultivateurs ; mais plusieurs d'^entre eux périrent, et ceux qui restèrent, n'hélant pas assez robustes pour se prêter un mutuel secours, ne tardèrent pas à se disperser. Cette tentative coûta 800,000 fr, à la compagnie, et le Gouvernement perdit toutes ses avances.
du i8?njctidor Enfin, Pun des souvenirs les plus douloureux attachés à la Guyane française est celui qu'en rapportèrent en France les proscrits du 18 fructidor : jetés au nombre de 16 sur cette terre déjà décriée, ils furent d'^abord accueillis à Cayenne avec humanité , mais treize jours après leur débarquement on les envoya à Sinnamary. Du biscuit, de la viande salée en petite quantité, furent toute leur nourriture.
Autres déportés. L'année suivante, plus de 500 nouveaux déportés
arrivèrent successivement à la Guyane ; répartis dans les savanes de Sinnamary, de l'Approuague et de Cononama, la plus grande partie y périt de chagrin, de fatigue et de dénûment.
Toute la France lut avec avidité et compassion les récits que l'illustre Barbé-Marbois et quelques autres publièrent à leur retour. Ces récits, empreints des souffrances qu'ils avaient endurées, devaient naturellement inspirer de grandes préventions contre le lieu qui avait été le tombeau d'un si grand nombre dé malheureux.
Cependant une étude attentive du pays, l'examen réfléchi des causes qui avaient empêché jusque-là les diverses entreprises de colonisation de réussir,
donnèrent à penser que ces préventions pouvaient, jusqu'à un certain point du moins, être exagérées.
Les descriptions de la Guyane française publiées dans les dernières années, ainsi que nous Pavons dit, par des hommes aussi compétents que désintéressés dans la question, celles mêmes qu'yen avait faites Barbé-Marbois, plus calme et plus impartial dans ses appréciations que ses compagnons d'^infortune, ont dû naturellement être prises en grande considération par le Gouvernement.
Barbé-Marbois, en effet, avait reconnu que la fertilité du sol était étonnante ; il expliquait les causes, toutes d'*imprévoyance, qui avaient fait échouer Texpédition du Kourou en 1763, fautes qui avaient été commises au Mississipi cinquante ans auparavant, et dont le renouvellement avait dû avoir les mêmes résultats. Quant au climat, il disait que les pluies, qui commencent au mois de novembre, duraient environ deux mois et demi ; que le petit été' commençait aux premiers jours de février ; que les pluies étaient rares alors, la chaleur modérée. Pair rafraîchi de temps à autre par des brises assez régulières et quelquefois par des ondées; que c'^était le temps le plus sain de l'année, et qu'yen somme, il ne fallait pas attribuer toutes les maladies qui régnaient dans ces contrées, à Tépoque où il en portait ce jugement, aux intempéries du climat. S'^il parlait, enfin, des îles du Salut, c'^était pour dire que le sol en est riche, que les bananiers et les arbres fruitiers, plantés Irente-sîx ans auparavant, s'^y perpétuaient naturellement, et que le
Appréciation
da sol
et du dimat
de la Guyane
fransaise
par
Bart>é-llari>ois.
mouillage entre deux de ces îles était dans les conditions les plus favorables.
^olïmle!'^ Toutefois, avant de prendre un parti définitif, le Gouvernement voulut s'éclairer de Tavis d^rne commission composée d'^bommes spéciaux, sous la présidence de M. Tamiral baron de Mackau. Cette commission , de quatorze membres , fut nommée par décret du 21 février 1851 ; aucune limite ne fut assignée à ses investigations, qui devaient s'^étendre à toutes celles de nos possessions sises hors du territoire de France.
u cmnmigsion La commissiou parut hésiter d'abord entre la
hésité
«litre la Guyane Guyauc française et la Nourelle^Calédonie ; le débat et la NouTdie- se Concentra sur ces deux localités. La dernière , la ^scrijtion. Nouvelle-Calédonie, est située dans TOcéanie, entre les 20 et 22%30 degrés de latitude sud, et par 161" 40 et 164", 30 de longitude est; c'^est une grande île qui s'^étend du sud-est dans une longueur de 70 lieues sur 12 environ de largeur, présentant une superficie de 7 à 800 lieues carrées ; on y trouve tous les matériaux propres aux constructions ; nos bâtiments de marine militaire Font visitée à diverses époques ; une mission de prêtres maristes y a été entretenue de 1814 à 1847, et les missionnaires, ainsi que les officiers de marine, s'^accordent à en représenter le sol comme propre à toutes les cultures , et le climat comme salubre et tempéré. L'hélé, le thermomètre s^y élève de 26 à 29 degrés pendant le jour, et de 22 à 25 pendant la nuit ; il s'y abaisse à 12 ou à 14 pendant rhiver. Le pays, situé par la même latitude que nie de la Réunion, et ayant des terres élevées où se
rencontrent toutes les températures, doit se prêter, comme cette colonie , au travail européen.
Ceux qui penchaient pour la Nouvelle-Calédonie considéraient son éloignement de TEurope comme un avantage, en raison des obstacles que rencontreraient les condamnés pour leur retour dans la métropole ; ils pensaient que Tappréhension d''un contact forcé avec une population indigène, dont les mœurs étaient empreintes de barbarie, préviendrait, en les décourageant, toutes tentatives d'^évasion ; ils faisaient ressortir aussi la proximité des colonies anglaises de la Nouvelle-Galles du sud et de la Nouvelle-Zélande, où Ton trouverait, dans les premiers temps , les ressources d'^approvisionnemeuts de toute espèce qui seraient nécessaires et à des prix modérés, indépendamment de la grande utilité pour la France de fonder dans ces mers, à Tautre extrémité du globe, une colonie sur laquelle elle pourrait appuyer son influence, et qui deviendrait un centre d'action pour sa navigation et pour son commerce,
Mais oh objecta que, si Téloignement était à cer- Motifs tains égards un avantage, il présentait le grave incon- ^^entwm^ vénient de rendre difficiles les relations de la France ^® ^* ®"^'°*' avec son nouvel établissement qui, distant de la métropole de 5 à 6,000 lieues , sans point d'^appui sur la route, sans étape pour le ravitaillement de ses navires, pourrait bien en temps de paûx trouver des ressources dans les colonies étrangères, mais serait en cas de guerre à la discrétion des forces ennemies; ^ que, loin de compter sur la barbarie des indigènes comme moyen d'^intimidation, il y avait plutôt lieu
de craindre que ce ne fût pour rétablissement un voisinage plein de dangers, voisinage qu'ion avait eu à déplorer à la colonie anglaise de Yan-Diémen , et dont nous ne nous délivrerions qu'yen faisant comme les Anglais, qui n'^ont eu d'^autre alternative pour protéger leur colonie que d'^exterminer ces peuplades, ou de disperser leurs misérables restes dans des îles Soignées ou désertes.
On objecta encore en faveur de la Guyane que, dans la Nouvelle-Calédonie, tout serait à explorer, à créer, à construire, soit pour pourvoir à la subsistance de la colonie, soit pour en loger Tadministration et mettre à couvert les condamnés , soit pour fortifier rétablissement et le prot^er contre toute attaque , tandis qu'^à la Guyane il y avait déjà possession acquise, notions et expérience obtenues, administration tout organisée, localités explorées, bâtiments d'^installation qu'ion peut utiliser, moyens de défense contre un coup de main ; que le transport des condamnés dans la Nouvelle-Calédonie serait plus dispendieux que leur envoi à la Guyane; qu'ail en coûterait, dans ce dernier cas, 269 francs seulement par homme, tandis que la dépense, dans le premier, s'^élèverait à près de 1,000 francs; qu'ail y avait donc toute raison de choisir la voie la plus économique, de se placer au milieu dMntérêts déjà établis,- de se tenir à une distance plus rapprochée de la France, (dus à portée delà surveillance et de Faction du Gouvernement, et que, si un jour cet essai était condamné par Texpérience, si Fopinion se retirait de lui , les conséquences de rînsuccès seraient moins à regretter, et le
DE LA JUSTICE PÉlVALE ORDINAIRE. 399
Lien qui se serait produit resterait au moins à un pays depuis longtemps français. Ces considérations prévalurent, et la commission se prononça , à une faible majorité néanmoins, pour la Guyane française.
Le Gouvernement, éclairé par un avis si bien motivé, affecta donc cette colonie au siège de notre transportation pénale.
Il allait accomplir une grande tâche, et cette tâche était particulièrement réservée au département de la . marine, qui demeurait chargé de la réaliser.
Après rinsurrection de décembre 1851, un décret du 8 de ce mois porta que tout individu en rupture de ban, ou reconnu coupable d'^avoir fait partie d'aune société secrète , pourrait être transféré dans une colonie pénitentiaire, à Caymne^ ou en Algérie. La durée de la transportation devait être de 5 ans au moins, et de 10 au plus.
Ainsi, la transportation allait comprendre trois ca- Trois catégories tégories d'hindi vidus : 1» ceux qui seraient désignés par transportés. lès commissions départementales comme ayant pris part aux insurrections , ou pour avoir fait partie des sociétés secrètes; 2® les repris de justice, et 3* les forçats qui, comme nous Pavons vu plus haut, consentiraient à être transportés.
L'^administration de la marine procéda avec les plus louables sollicitudes aux dispositions nécessitées par cette mesure; les expéditions d'^approvisionnements en vivres, en médicaments, en matériel , en vêtements, en effets de couchage, se poursuivirent avec activité; des baraques furent construites et embarquées ; des contre-maîtres les accompagnaient pour en diriger le
Dispositions
prises
par
l'administration
de la marine.
montage. En moins de cinq mois, dix-sept navires de commerce affrétés pour le compte de TÉtat partaient successivement avec leur plein chargement.
On procéda avec les plus grandes précautions à rinstallation à bord et pendant la traversée, des transportés , ainsi que des troupes commises à leur garde; tout fut préparé pour qu'yen montant sur les bâtiments de TÉtat les forçats quittassent les vêtements du bagne, et que les transportés des autres catégories fussent munis des effets dont ils pouvaient avoir besoin , mais pour la traversée seulement : car Tadministration de la colonie avait reçu les vêtements destinés à Tusage du convoi tout entier , lors de son débarquement. Là , le trousseau de chaque homme (et ces détails ne sont pas indifférents) devait comprendre : 1 pantalon en laine, 2 en toile, 2 vestes,
2 vareuses également en toile , 2 chemises de laine,
3 de coton, 1 calotte de coton , 2 paires de guêtres en toile, 4 mouchoirs de poche, 2 cravates, 2 paires de souliers , 1 chapeau de paille, et 1 sac destiné à contenir ces effets. — Le couchage se composait d\m châlit en fer (modèle de guerre), d'aune paillasse , d'^un matelas , d'^un traversin , d'une couverture, de deux paires de draps et dHm moustiquaire.
On pourvut à la nourriture avec le même soin : Teau douce et la viande fraîche étant deux conditions essentielles pour la santé de Fhomme appelé à vivre dans un climat tropical, Tadministration se préoccupa de cette nécessité. Afin d'avoir constamment de l'eau douce, on embarqua des filtres pouvant contenir chacun Teau quotidiennement nécessaire à une cham-
brée de 25 hommes, et od disposa aux iles du Salut des puits et des citernes pour avoir des eaux de pluie. Quant à la viande fraîche , un marché fut passé à Tefifet d'assurer aux nouveaux arrivants de fréquentes distributions, en attendant que les ressources de la colonie , augmentées par Télève du bétail , pussent suffisamment y subvenir; jusque-là, les contrées voisines, et notamment le Brésil, offrent de grandes facilités pour Tapprovisionnement de la colonie. Cest par cette raison que le poste de consul de France à Para a été rétabli, ce qui met à la portée de Tadministration un intermédiaire utile pour toutes les relations que la colonie pourrait avoir avec cette partie de Tempire brésilien; les mêmes motifs ont fait exempter des droits d'^entrée les approvisionnements de toutes sortes destinés à la Guyane.
Des instruments propres aux ouvriers des principales professions et une scierie à vapeur furent également embarqués.
Des précautions hygiéniques furent expressément recommandées pour le moment où les déportés seraient sur les travaux; il fut prescrit d'^établir, sur tous les points détachés de rétablissement, un coffre à médicaments, et de faire suivre chaque escouade, travaillant à une certaine distance des camps, d^m sac à infirmerie analogue à celui de la troupe.
Pour faire face à ces nouveaux besoins, le personnel du service ordinaire de la colonie fut augmenté de 12 chirurgiens, 3 pharmaciens, 18 sœurs hospitalières et 19 agents subalternes. Et, afin que les transportés ne fussent pas astreints , dès fabord , à des I. 26
402 MODE P'^ADMINISTRATIOH
fatigues qui pourraient compromettre leur santé; afin de leur donner le temps de s'^acclimater^ 60 condamnés noirs furent amenés des Antilles sur la Guyane , pour former un noyau de cultivateurs robustes que Tadministration locale fut autorisée à grossir en louant des ouvriers du pays.
Cet ensemble de sages précautions aurait été incomplet, si rélément le plus vital, Télément religieux, n''y eût trouvé place. Le service du culte, constitué à Cayenne comme il Test dans les autres colonies, ne pouvait suffire ; on fit appel à une congrégation qui, dans diverses missions accomplies au bagne, avait laissé des impressions très-vives sur Tesprit et le cœur des forçats. Les succès obtenus par les pères de la compagnie de Jésus dans plusieurs entreprises de colonisation étaient d'^ailleurs d'^un favorable augure; un traité intervint doue à cet effet entre la compagnie et le département de la marine, et le concours de 6 prêtres, y compris le chef de la mission , et de 3 frères, fut assuré à rétablissement pénitentiaire.
Enfin, une force armée suffisante et le nombre de gardiens nécessaire, à raison de 21 surveillants pour 500 condamnés, complétèrent les mesures prises par Tadministration de la marine.
En même temps, tout avait été préparé à la Guyane pour recevoir ces nouveaux hôtes : les moyens de débarquement, les logements, les magasins, étaient prêts ; deux commissions avaient été chargées. Tune de donner son avis sur le choix des lieux où devraient être placés les établissements , l'autre d'étudier les travaux auxquels on pourrait procéder.
Eo même temps aussi, et pour assurer rexécution de toutes ces vues, ou sentit le besoin de placer à la tête de la colonie un chef nouveau qui, sous le nom de commissaire général^ fût initié à toute la pensée du Gouvernement. Au titre qui lui était conféré furent attachés les pouvoirs de gouverneur. U disposa de toute l'organisation administrative , militaire et judiciaire de la colonie, dans son rapport avec le service de Tœuvre pénitentiaire, de manière à pouvoir satisfaire à tous les besoins, et offrir une juste garantie d'^autorité, d'^unité d'^action et de progrès dans le bien ; toute latitude lui étant d'^ailleurs laissée , notamment pour le choix d'aune ou de plusieurs localités, propres aux établissements.
Ces dispositions prises, le premier convoi partit de da^remier Brest sur l'Allier le 31 mars 1852: il contenait 311 , /®^^®\x
^ de transporteSi
forçats appartenant aux bagnes de Brest et de Rochefort. Us avaient été choisis avec soin , à raison non-seulement des gages de bonne conduite qu'ails avaient donnés, mais encore de Futilité dont pouvaient être pour les débuts de la colonie les diverses professions qu'ails exerçaient.
Ce convoi arriva le 10 mai aux iles du Salut. Un rapport satisfaisant fut l'ait au Gouvernement sur les dispositions des condamnés pendant la traversée.
Aussitôt après leur débarquement , ils furent employés à la fois, à pourvoir à leur propre installation, et à préparer celle des transportés qui devaient les suivre.
Plus tard et en juillet suivant {Moniteur du 24 août 1852), le même gouverneur annonçait que lés travaux se poursuivaient sur les iles du Salut , et qu'ail
404 MODB D\M>MlN19rRATION
s'*occupait de la création d'^un premier établissement de condamnés sur la Grande-Terre, au lieu dit la Mantagne-if Argent, près de TOyapock.
Cet établissement fut en effet fondé , ainsi qu'Hun autre à Saint-Georges , sur la même rivière, où on transféra la scierie à vapeur.
Un rapport, à la date des 4 et 18 janvier 1854 ( Moniteur du 20 février suivant) , fit connaître : qu'aune caserne définitive sur TIsle-Royale, et divers autres ouvrages entrepris pour améliorer les premières installations faites en 1852 sur les ilôts, étaient achevés ; qu'ion augmentait le baraquement avec des . bois provenant en grande partie des chantiers de la colonie ; que des plantations de caféiers, de bananiers, de manioc, se développaient aux îles du Salut et à la Montagne-d' Argent ; que les travaux de construction se poursuivaient également à Saint-Georges , et que là, comme sur les îlots, comme à la Montagne-d'*Ârgent , Tachèvement et Tinstallation des hôpitaux tenaient la première place.
Depuis lors , les envois se sont succédé. Ainsi, tout ce qui dépendait de Tadministration paraissait marcher d'aune manière satisfaisante ; mais le rapport ne dissimulait pas qu'acné avait vainement lutté contre les nifluences morbides qui avaient marqué le cours de Tannée 1853; qu''à,ces influences s'^étaient naturellement ajoutés les effets ordinaires d'^un premier séjour des Européens sur les terres des riions tropicales, séjour rendu plus critique par les travaux préliminaires de défrichement, et que, sous Tempire de ces cir- Mortaiité. constanccs réunies, la mortalité avait atteint sur Ten-
semble des établissements un chiffre qui s'hélait élevé,' dans les trois derniers mois de 1853, savoir : en oc-^ tobre à 59, en novembre à 63 et en décembre à 48, ce qui faisait en trois mois 170 décès sur un effectif de 2,500 transportés.
Au désastre d\me mortalité si anormale , étaient venus se joindre des symptômes insurrectionnels , bien propres à augmenter les embarras de Tadmînistration. Quelques-uns des déportés, dits politiques, avaient profité de leur séjour à Thôpital pour nouer des relations secrètes avec les forçats et les pousser à la révolte. Il n'en était résulté , d'après les termes du rapport, que la nécessité d'^un redoublement de surveillance, et une interdiction complète de toutes communications entre ces deux classes de transportés.
Le Gouvernement a senti les inconvénients que pouvait amener leur rapprochement , et , par décret du 23 décembre 1853, il y a pourvu en ordonnant que désormais les condamnés, dits politiques, seraient provisoirement dirigés sur PAlgérie, pour y former une section disciplinaire de rétablissement de Lambœssa, susceptible d'hêtre envoyée partout où des travaux d\itililé publique devraient être entrepris. Il parait cependant que cette mesure n'a pas reçu encore son entière exécution, car, dans un rapport du 28 septembre 1854, le gouverneur signale Tindocilité d'aune trentaine de condamnés de ciette catégorie qui, aux îles du Salut, exercent une fâcheuse influence sur les autres transportés.
Les rapports postérieurs représentent Tétat sanitaire de la colonie comme un peu plus satisfaisant ; au
Mouvements
insurrectionnels.
Éloignement
des condamnés
politiques.
Dernier état de la mortalité.
406 MODE D'^ADMlinSTmATION
lieu de 48 décès qui avaient eu lieu en décembre 1 853, il n'^y en avait eu que 17 en mars 1854, même nombre en avril, 13 en mai, sur un effectif de 2,400 transportés, et 10 en juin, ce dernier chiffire sur un effectif de 2,570; mais, en juillet, la mortalité était remontée à 20 sur 2,500. D'^après un rapport du 18 octobre 1854, le nombre des décès, pendant le mois de septembre , avait été de 21 , sur lesquels 4 avaient eu lieu par suite d^accidents; d'^après un autre rapport plus récent, ce nombre s'hélait élevé en octobre à 26, sur un effectif de 2,117. En résumé, la mortalité, pendant les dix premiers mois de 1854, avait été de 7 pour 100 sur la totalité des transportés ; mais elle était in^alement répartie selon les établissements; ainsi, h TIsle-Royale, elle avait été de 4 pour 100 ; au comté de Sainte-Marie, de 2 pour 100, tandis qu'acné s'était élevée jusqu'où 17 pour 100 à la Montagne-d** Argent, et à 20 pour 100 à Saint-Geoi^es. Enfin, d'*après d'^autres rapports des 18 janvier, 12 février et 18 avril 1855, le nombre des décès s'hélait élevé : en décembre précédent, à 25 sur 2,781 transportés; en janvier suivant, à 17 sur un effectif de 2,779, et en mars, à 26 sur un autre effectif de 3,065. (Moniteur des 27 février, 2 avril et 5 juin 1855.)
Ce qui semblerait cependant, au dire du gouverneur, démontrer que, à Taide déménagements, la santé des transportés pourrait être maintenue bonne, c'^est que trente hommes d'âges différents, logés à la geôle de Cayenne, où ils étaient à la chaîne depuis environ quatre mois, travaillaient tous les jours, partons les temps.
sans qnll y eût un seul malade parmi eux ; seulement, on les mettait à Tabri du soleil à Theure où il est le plus à craindre ; on veillait à ce qu'ails ne commissent pas d'excès, à ce qu'ails ne mangeassent pas des fruits verts, et à ce qu'ails ne se jetassent pas à Peau tout en sueur.
Des libérés sous caution avaient été accordés à un certain nombre d'^habitants de la ville de Cayenne qui les employaient. Leur présence y ayant causé quelque inquiétude, une députation des notables de la cité se présenta au gouverneur, lui exposa les craintes des familles et les dangers auxquels la présence de ces libérés les exposait. Le gouverneur répondit que ceux qui donneraient lieu à des plaintes seraient réintégrés dans les pénitenciers, mais qu\me mesure générale serait contraire à ses instructions et au but de la transportatiou. Les libérés dont la conduite n'^était pas régulière furent effectivement réintégrés, quoiquMl fut plus tard reconnu que les bruits de vols qui qui avaient motivé la démarche des habitant^ étaient exagérés. Toutefois cette démarche, si elle pouvait être considérée comme un symptôme ayant quelque analogie avec ceux manifestés jadis dans les colonies pénales anglaises, mériterait de fixer toute Tattention du Gouvernement.
La colonie, depuis Penvoi des premiers transportés, c''est-à-dire depuis deux ans, était à son troisième gouverneur, ce qui montre combien la direction d\m établissement, pareil à celui qu'on a entrepris de former, présente de difficultés.
Le nouveau chef de la Guyane française s'^occupait Explorations du
•" * *^ gouverneur.
408 MODE d'administration
de faire explorer rintérieiir du pays, il se livrait même à une inspection personnelle, afin de proposer une fondation nouvelle dans la région des terres hautes. 11 pensait quMl fallait s'^attacber à dépasser entièrement, pour l'extension des établissements, la zone des terres alluvionnaires, à laquelle appartient encore celui de Saint-(îeorges, de manière à ne considérer ce dernier, ainsi que le pénitencier de la Montagne-d** Argent, et en général tout établissement voisin de Tembouchure des fleuves, que comme des étapes utiles sur les voies navigables. {Moniteur du 30 mars 1854.) *^dans°**^^ Après ces explorations, le gouverneur, dans un terres hautes, rapport du 1 7 avril, exprimait Topinion qu'ail fallait prendre pour base de rétablissement principal de la colonie, la région des terres hautes, vers le haut de la rivière de la Comté, à 86 kilomètres de la ville de Cayenne, d'^où on peut remonter en douze heures, au moyen de bateaux à vapeur, jusqu'à rétablissement, par la rivière du Tour-de-rile, le Mahury, POyapock et la Comté.
Cette position a été en effet occupée, et on a commencé immédiatement les travaux, auxquels on a employé le plus grand nombre de noirs libres dont on a pu disposer. Tout en défrichant, on exploite les bois. Ce seront les libérés de lllot de la Mère qui seront conduits dans ce pénitencier, et on espérait pouvoir, dès les premiers mois de Tannée 1855, y en établir 500. La salubrité laisse si peu à désirer en cette partie, disait le gouverneur, que, sur un poste de 20 soldats qui y a été placé, on ne comptait pas un
seul décès ; seulenoent, il y avait en quelques fièvres sans lutensité.
lodépeDdamment de cet établissemeut, le plateau de la Comté pourrait en recevoir plus tard un certain nombre d'^autres.
Du reste, les plantations dans la colonie ne sont pas négligées. Sur le seul îlot de la Mère, il a été planté plus de douze mille pieds de caféiers et deux mille bananiers.
L'Académie n'^exige pas que nous entrions dans de plus longs détails sur les moyens employés jusqirici pour réaliser à la Guyane les vues du Gouvernement. Nous avons dû nous borner aux faits les plus saillants, à ceux qui nous ont paru les plus propres à la mettre en position d'^apprécier les efforts tentés jusqu'^à ce jour.
Tel est donc l'état actuel de notre colonie pénale. Nous n'^oserions nous permettre de présager son avenir ; on comprend la réserve qui nous est imposée à cet égard. Nous nous bornerons à quelques réflexions.
L'^œuvre conçue par le Gouvernement peut être en- L'établissement visagée sous trois aspects différents : 1" le plus ou envisagé" sôul moins d'^efficacité des travaux déjà entrepris et de points^âe ?ue. ceux qui sont encore à entreprendre pour ajouter à la force prodiuctive du pays, le vivifier, le faire sortir de son état d'^infériorité vis-à-vis de nos autres possessions d''outre-mer, le mettre enfin en situation de devenir à son tour une colonie florissante ; 2^ sa constitution en établissement pénitentiaire; 3** les défrichements opérés , et le pays assaini , remploi qui
point de fve.
410 MODE D'^ADMimSTlLATIO!!
serait fait des forçats au dévdoppement de la colonisation, en les répandant sur le sol et en leur distribuant des terres.
Quant au premier point , le Gouvernement a pu entrevoir que le but auquel tend Tentreprise serait atteint ; en effet : efforts persévérants , administration sage et éclairée, maturité dans les plans , direction habile de leur exécution , ce sont là autant d'^âéments de succès dont la réunion pourra, sans nul doute, faire avancer cette possession dans une voie d'^amélioration et de progrès. Les forçats employés là avec discernement, y seront ce qu'ails ont été ailleurs, les pionniers de b civilisation ; ils la prépareront, en rendant habitables des contrées qui ne demandent que la main de Thomme pour devenir salubres et fertiles.
Gtiyane Pour se fortifier dans cette conviction, le Gouver-
nement n a eu qu a porter un r^ard rétrospectif sur quelques faits.
La Guyane hollandaise est dans les mêmes conditions que la Guyane française : le sol, le climat, le degré de chaleur y sont les mêmes ; les terres du littoral, avant les travaux de dessèchement qui furent entrepris, étaient dans Teau et formaient un immense marécage.
Les Hollandais se mirent laborieusement à Pœuvre; ils ouvrirent des fossés pour recueillir les eaux et en faciliter Técoulement, et dans cette terre vierge et féconde, recouverte d'^un humus qui depuis des siècles s'y était amoncelé, ils posèrent les fondements d^lne prospérité qui ne fut surpassée nulle part.
DE LA JUSTICE PÉNALE ORDINAIRE. 4l 1
La colonie de Surinam se couvrit de plantations qui donnèrent aux colons d*admirables produits, et le nombre de ses habitants s'^accrnt rapidement.
A la différence de Cayenne, dont la population est encore si faible, la capitale de Surinam, Paramaribo, située sur la magnifique rivière qui a donné son nom à la colonie, devint, par son importance et sa richesse, Tétonnement des étrangers. Le luxe n'*y avait rien à envier à celui de nos grandes villes d'^Europe ; Taisauce et le bien-être qui s'*y manifestaient de toutes parts rendaient témoignage de tout ce qu'il est possible d''obtenir par la constance dans le travail.
En 1775, M. Malouet, appelé à administrer la Maboct. Guyane française, après avoir visité les divers districts delà colonie, afin d'^en connaître les productions naturelles, se rendit à Surinam, à Teffet de prendre ime connaissance exacte du système d'^agriculture que les Hollandais avaient mis en usage pour Texploitation des terres basses, de ces terres marécageuses et noyées qui sont en si grand nombre dans notre colonie. Il fut émerveillé de ce qu'ail vit.
Ayant obtenu la permission d'^attacher au service de la France un ingénieur distingué nommé Guizan, il put à son retour commencer, sous la direction de cet homme habile, à s'occuper de voies de communication et de travaux d'^assainissement.
Il acheta un terrain bas et noyé près de Cayenne, avec rintention d'^en faire une école normale de dessèchement. Il régoutta, y fit des fossés, des canaux, le planta , et présenta aux habitants d'^alors le premier modèle de culture raisonnable qu'ails eussent
412 MODE d'' ADMINISTRATION
encore vu dans le pays. Depuis lors , cet exemple a été suivi par ceux des propriétaires qui, avec des moyens suffisants, ont préféré s''y conformer, plutôt que de suivre les conseils de la routine.
Malouet avait reconnu que les terres hautes, réputées bonnes, étaient épuisées après cinq-ou six ans. Effectivement, elles paraissent reposer sur un sol ferme et pierreux, que la culture contribue a dénuder promptement. II donnait la préférence aux bas-fonds, dont la surface unie, les couches égales, accusent un dépôt successif de vase et de limon. Cette préférence ne doit pas être perdue de vue par le gouverneur actuel de la colonie , qui sans doute ne se sera décidé à former un établissement dans les terres hautes , qu'^après s'^être assuré de leur fertilité indéfinie.
Les autres observations de Malouet, les travaux qu'ail entreprit, d'^après ceux qu''il avait vusr à Surinam , méritent également d'hêtre pris en considération.
Malheureusement, en 1778, Malouet fut forcé, par rétat de sa santé, de quitter la Guyane et de revenir en France. La colonie se vit ainsi privée de Futile direction qu'ail avait su imprimer à ses travaux agricoles.
Mais les exemples et les leçons qu'ail avait puisés dans la colonie hollandaise restent toujours. Décroissement Nous devons dire cependant, et ce point est capital, que ce fut à l'aide de vingt mille noirs que la colonie de Surinam fut assainie et mise en culture ; que ces noirs, nés sous le ciel des tropiques, étaient déjà acclimatés lorsqu'^ils furent employés aux tra-
vaux de dessèchement, et qu'ils ne furent conséquemment pas exposés aux mêmes épreuves que Tauraient été les hommes de race blanche.
Nous devons dire aussi que Tabolition de Tesclavage a porté un rude coup à la colonie. Les noirs, devenus libres, ne se livrent au travail que dans la mesure de leurs besoins; et comme ces besoins sont bornés, qu^'ils vivent de peu, aussitôt qui Is ont gagné le plus modique salaire, ils aspirent au repos, et s'*abandonnent à leur nonchalance habituelle.
Surinam depuis lors est donc en décroissance ; elle languit; les grandes fortunes qui s'^y sont élevées décroissent chaque jour, et cet état durera probable* ment^jusqu'^à ce qu'aune population laborieuse, protégée par les travaux d'^assainissement déjà faits, et par les moyens hygiéniques sagement employés, vienne rendre la vie aux cultures et l'opulenee à leurs propriétaires.
En poursuivant cette revue du passé, nous trou- Famuies vons qu''en 1824, trois familles du Jura, composées ^" '"'»• de 27 personnes, furent installées, aux frais de TÉtat, à deux lieues de Tembouchure de la Maua. Ces familles, dont deux étaient étrangères à la culture des terres, après avoir végété trois ans, demandèrent à quitter le pays, et le Gouvernement se vit obligé d'^ordonner leur retour en France. Il ne paraît pas que le climat leur eût été fatal.
Alors, une femme oui a laissé dans la colonie Établissement
* ^ de la
la réputation de sainteté la mieux méritée, madame sœur Ja?oahey. Javouhey, fondatrice et supérieure générale de la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny,
414 MOUE d'^admixistratiost
ayant ofiert de contiauef T^ilreprise de la ccdonisation et de fonder sur les bords de la Blana des établissements propres à senrir d'asile aux enfants trouléSy son plan fut agréé par le Gouvernement, et une nouvelle expédition, composée de trente-six soeurs, de trente-neuf cultivateurs engagés pour trois ans, et de quelques enfants, partit, en 1828, aux frais de l'État, sous la conduite de la supmeure.
D'^abord, et principalement, elle s'^occupa de Téducation des bestiaux, de l'exploitation des bois de diarpente et de menuiserie que lui fournissaient en abondance les belles forêts du voisinage, et elle borna la culture du sol à ce que nécessitait la subsistance de sa petite colonie.
A l'expiration de leur engagement, c'^est-à-dîre en 1831, les trente-neuf cultivateurs quittèrent le pays sans qu'aucun d'eux eût payé tribut à Tinsaliibrité du climat. La supérieure, privée de leur collaboration, ne se découragea pas; elle y suppléa de manière à ce que son établissement pût se soutenir, et, en 1835, il changea complètement de nature.
Sur la demande de cette pieuse femme, le Gouvernement décida que les noirs de traite, libérés en vertu de la loi du 4 mars 1831, et qui existaient encore à la Guyane, seraient successivement envoyés sur les bords de la Maua, pour y être préparés, par le travail et par les bonnes mœurs, à la liberté, dont ils devaient être appelés plus tard à jouir sans réserve. Cette décision reçut son exécution. Au moment où, par les ordres du ministre de la marine (1838), fut publiée la notice à laquelle nous empruntons ces
détails, cinq cent cinquante noirs libérés se trouvaient réunis à la Mana ; ce nombre s'est depuis augmenté des noirs capturés sur les \aisseaux qui se livraient à la traite, et rétablissement, enrichi par de belles cultures, se trouvait dans un grand état de prospérité. Ainsi, une simple femme trouvait dans son seul dévouement et dans un caractère plein de fermeté et de résolution, en même temps que d''aménité et de douceur, toute Tautorité qui lui était nécessaire pour remplir la tâche qu'elle s''était imposée. Nulle force armée, nuls moyens de police n'^avaient été mis à sa disposition ; loin de là, le gouverneur de la colonie avait reçu Tordre de la laisser diriger souverainement son œuvre, et de u'^intervenir d'aucune manière dans son administration.
Cette admirable femme est venue mourir en France il y a près de deux ans. Les noirs qu'acné a laissés sur les bords de la Mana, en jouissance de leur liberté, cultivent les terres qui leur ont été concédées; un petit nombre de saintes sœurs sont demeurées au milieu d'yeux pour leur prodiguer les soins d\me charité que rien ne rebute et les entretenir dans les sentiments religieux qui leur ont été inspirés.
Après de tels exemples, le Gouvernement était donc fondé à penser qu'yen appelant sur la colonie des travailleurs robustes et bien préparés, et en prenant toutes les précautions pour les acclimater, il parviendrait par remploi des mêmes moyens aux mêmes résultats.
Sans doute les forçats sont une classe d'^bommes difficiles à conduire. Discipline inflexible, intimida-
416 MODE d'' ADMINISTRATION
liou puissante, c'est par là seulement qu'ion peut attendre d'yeux d'^utiles services. Mais enfin, si à cette impulsion se joint Tespoir qu'on ferait luire à leurs yeux, de voir un jour, à titre de récompense, leur sort s'^améliorer, il est permis de croire que le Gouvernement trouverait dans le produit de leur labeur un dédommagement de ses sacrifices.
Le seul problème qui resterait à résoudre serait donc celui de Tacclimatation des transportés, problème qui soulève des doutes sérieux, en présence de la mortalité si regrettable qui s'^est produite parmi eux depuis leur installation^ et de cette opinion généralement accréditée, qui semble reposer sur des faits dignes de créance, que les noirs seuls trouvent dans leur constitution la force de supporter des fatigues que Tardeur du soleil et les exhalaisons d'^un sol humide et fraîchement remué rendent fatales aux blancs. Toutefois, ce qui peut donner Tespoir que reffét désastreux produit par les premiers travaux pourra, jusqu^'à un certain point du moins, être conjuré, c'^est la mesure sage et salutaire que le Gouvernement vient de prendre. Par ses soins, outre les condamnés noirs déjà introduits, il a passé des marchés pour faire venir des côtes d** Afrique jusqu'^au nombre de 3^000 autres noirs, qui, engagés volontairement, à prix débattu avec eux, pour un temps déterminé, sont livrés aux habitants de la colonie. 300 sont déjà arrivés. Ces engagés, outre une somme d'argent qui leur est remise au moment de leur départ, reçoivent un prix de journée des propriétaires qui les emploient. De son côté, Tentrepreneur qui s'est chargé de les
DE LA JtSTICB PÉNALE ORDINAIRE. 417
procurer, reçoit pour chaque noir une indemnité qui lui est payée, tout à la fois par Thabitant, par la colonie et par le Gouvernement, chacun pour un tiers.
Accueillons donc les espérances que font naître et Tamélioraiion sanitaire signalée par les derniers rapports de Tadministration locale, et la connaissance que nous a donnée Texpérience, des précautions à prendre contre des influences morbides, dont le terme pourra être amené par celui des défrichements. On doit s'attendre à ce que, les causes cessant, les effets cesseront aussi.
Mars si sur ce premier point, la prospérité agricole po^ue ™, du pays, il peut y avoir probabilité que Tattente du gouvernement ne sera pas trompée « en serii-t-il ainsi du second, c''est-à-dire de la constitution de la Guyane, une fois défrichée et assainie, en un établis-* sèment pénitentiaire permanent?
Ici les difficultés augmentent.
Ce serait déjà une grande entreprise, très-prati-^ cable cependant, ainsi que nous tâcherons de le dé'^ montrer plus tard, que de fonder dans Tintérieur de la France un établissement de ce genre. Comme il serait sous les yeux du Gouvernement, qui pourrait exercer sur lui une action de tous les jours, s'assurer heure par heure si ses ordres sont exécutés, remplacer sur le champ l'agent dont la conduite serait répréhensible , remédier enfin à tous les abus, à tous les désordres avant qu'ails eussent pris une certaine gravité, ces difficultés pourraient être facilement surmontées. Mais serait-on fondé à en dire autant d''un établissement qui, situé au delà des mers, échappe I. 27
par son éloigaement même à la surveillance directe et active dont il a un incessant besoin ?
Les plus grands obstacles contre lesquels le Gouvernement anglais a eu à lutter, relativement à ses colonies pénales, ont été d'abord Timpossibilité de cette surveillance directe et la nécessité de s'*en rapporter à des intermédiaires ; ensuite , la difficulté de trouver des hommes capables de concourir utilement, h tous les degrés , à cette œuvre de régénération. S''agissait-il en effet du chef de la colonie, le choix laissait presque toujours à désirer. Comme il fallait lui conférer une autorité absolue, afin qu'ail pût pourvoir à toutes les nécessités, ou il en abusait, ou il montrait une faiblesse souvent fatale aux intérêts qui lui étaient confiés.
S'agissait-il des agents subaltenies, on ne pouvait espérer d''en rencontrer qui réunissent les qualités nécessaires; car les hommes qui, par leur travail et leur esprit de conduite , s'^étaient fait dans la mère pairie une position relativement avantageuse, né consentaient pas à aller se séquestrer au delà des mers, pour garder et surveiller des convicts. Il fallait descendre à cette classe d'^individus qui, n'^ayant su se créer aucune occupation lucrative, offraient par cela même peu de garanties; aussi, arrivés dans la colonie, n'ayant d'autre société que celle des condamnés, se démoralisaient-ils bientôt à leur contact, et finissaient-ils par s'entendre et pactiser avec eux.
Ce sera donc pour notre Gouvernement une tâche des plus délicates d'éviter les écueils contre lesquels
s'est heurté le Gouvernement anglais, et de racheter, par Texcellence de ses choix, Tinconvénient d^lne direction lointaine, qui ne peut ni opérer le bien à propos^ ni réparer le mal à temps, et qui est placée dans Palternative ou de donner une périlleuse extension à Fautorité établie dans la colonie, ou de rendre^ en la restreignant, cette autorité impuissante.
En ce qui concerne le troisième point de vue, ap- J^f de^ue propriation des forçats à Pœuvre de la colonisation^ par leur expansion sur le sol et leur admission graduelle à la vie civile, là se rencontreront des difficultés plus graves encore.
A cet égard, F Académie voudra bien se rappeler ce que nous avons dit, dans la première partie de ce rapport, d'^après les documents produits à diverses époques au parlement britannique. Ces documents offrent d'importantes leçons : on y voit que la civilisation d'une colonie ne peut se fonder qu'avec des colons de mœurs pures ; qu'il n'y a rien à attendre d'une agglomération d'hommes d'origine perverse, dont quelques-uns ont pu remonter rapidement la pente qui les avait conduits au crime et à l'opprobre, mais qui, pour la plupart, ont été affermis dans leurs mauvais penchants par l'impénitence.
Si encore, après une période plus ou moins longue, il pouvait sortir du sein de la colonie pénale une population nouvelle qui offrît des ressources et des moyens de régénération aux nouveaux arrivants ! Mais, pour que cette population se créât , il faudrait que des mariages fussent possibles ; car à l'homme qui exploite un champ , qui élève des bestiaux , il hii
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faut un ménage ; il lui faut Taide d\me femme ; or, les seules femmes qui puissent être appelées à partager le sort des transportés sont celles qui ont encouru les mêmes peines <]|u''eux ; mais comme elles sont à leur égard dans la proportion d''un cinquième, et que d'^ailleurs la plupart ont passé Tâge où Tunion conjugale porte ses fruits, elles seraient d^un bien faible secours pour la création de cette population nouvelle. Privés ainsi presque tous des affections de famille, de ces liens du cœur qui, en inspirant le goût de Tordre et de la conservation, attachent à la propriété ; étrangers aux influences salutaires qui adoucissent les mœurs, disposent à la sociabilité, inclinent l'âme au respect des croyances reçues, des règles établies, des pouvoirs institués, les condamnés seront -ils propres à fonder un établissement durable? Qu'ion se rappelle en effet ce que furent les colonies pénales de TAngleterre dans leurs commencements ! Souvent la force tf y suffit pas à contenir les condamnés, en révolte permanente contre la discipline. Ces colonies n'^entrèrent dans une phase de prospérité que lorsque des flots de colons libres vinrent s''y implanter, et que les convicts qui leur furent donnés pour les servir à titre d^amgnationj fondus en quelque sorte au milieu d'yeux, éprouvèrent les effets de ce contact, qui les ramenait insensiblement, et à leur insu, à une situation d'^esprit plus calme et à des habitudes meilleures.
isolés et vivant de leur vie propre, sans être soutenus par cette force des faibles qui naît de Texemple, nos transportés, après avoir par leurs travaux prépa-
ré les voies à la civilisation, seront-ils donc aptes à coloniser eux-mêmes? Le Gouvernement va en faire Texpérience. Ce sera une grande gloire pour lui si , en délivrant la mère patrie des hommes qui en compromettent la sûreté, il parvient à créer à la France une colonie riche, puissante, rivalisant avec les autres possessions coloniales, au sein desquelles abondent tous les bienfaits de la civilisation européenne; si surtout il rend la peine de la transportation redoutable aux malfaiteurs, et présentant au plus haut degré ce caractère de toute bonne pénalité, qui est de prévenir en réprimant; caractère que T Angleterre n'a pu encore lui imprimer entièrement, et qui, chez nous, ne ^ concilie pas avec Tempressement de nos forçats à accepter leur translation sur cette terre lointaine, malgré les chances* de mort qui les y attendent.
On sent que rétablissement d'aune colonie péni- Dépenses. tentiaire ne peut se fonder sans nécessiter de grandes dépenses; on n*'a point oublié les sommes énormes que le Gouvernement anglais a consacrées à ce genre de colonie. Chez nous elles seront probablement moins considérables. Dans son rapport du 20 février 1852, M. le ministre de la marine les évaluait, pour la première année, à la somme de 4,245^000 francs. Comme plusieurs de ces dépenses n'hélaient pas destinées à se renouveler, elles n'^ont été inscrites aux budgets de 1854 et 1855 que pour une somme de 2,228,000 francs.
Nous supposons que les frais de transport des convicts, qu'ion estimait être de 269 francs par con-
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damné, ne sont pas compris dans ce chiffre. Dès lors, comme on a transporté jusqirici environ 3,000 condamnés, ce serait une somme de 800,000 francs et au delà, qu'ail faudrait ajouter annuellement jusqu'à ce que nos bagnes soient entièrement évacués. Et alors, comme d'^après la statistique criminelle de 1852 il y a eu 1,385 individus des deux sexes condamnés aux travaux forcés à temps ou à perpétuité, en défalquant les infirmes et condamnés âgés de plus de soixante ans, on auraût chaque année un millier d'^individus à transporter, ce qui élèverait à 269,000 francs annuellement cette nature de dépenses.
Remarquons que le transport des convicts anglais dans PAustralie revient à 500 francs environ par tête, et qu'il aurait coûté à la France 996 francs si, au lieu de les envoyer à la Guyane, on les eût conduits à la Nouvelle-Calédonie. En Tétat donc, on peut considérer que notre établissement pénitentiaire, frais de transport compris, coûtera annuellement à la France 3 millions de francs environ.