LE FORT
même devait être traitée comme une incision ordinaire, avec des bandelettes agglutina lises, un bandage, et le repos le plus parfait.
Mon collègue, feu VL Morel, vit le malade, partagea mon avis et m’offrit son concours pour l’opération. Feu M. William Smith, député de Norwich, qui connaissait parfaitement la mère et l’enfant, informa feu sir Everard Home de l’opération proposée. A sa demande l’enfant fut mené à Sainl-fleorge hospital, et après examen avec ses collègues, E. Home donna à la mère une consultation signée de lui et de ses collègues, déclarant que l’opération proposée était non-seulement inutile mais impraticable, et que si on l’essayait, la mort en serait le résultat probable. Je n’étais pas présent à cette réunion et je ne la connus que lorsque la mète me montra celte consultation ou cette protestation.
Naturellement après une telle déclaration j’abandonnai le traitement proposé. Quelques mois après, 51. Travers allant visiter M. Smith dans la maison de la cité où il demeurait, y vit la mère et l’enfant qui y avaient été recueillis, et on le pria de voir le malade. La mère lui parla de l’opération que j’avais proposée, et comme cette femme était très intelligente, elle comprit les principes et le plan de ce que je me proposais de faire. Travers m’écrivit un petit billet par lequel il approuvait mon dessein et m’offrait avec bonté de m’aider dans l’opération, malgré la formidable opposition qu’elle avait rencontrée.
Heureux de l’approbation d’un praticien aussi distingué, j'acceptai son offre avec joie, car mon opinion à l’égard de la possibilité de l’opération n’était pas changée.
Un logement a Westminster fut procuré à la mère et à l’enfant, et après une consultation nous prîmes jour pour opérer.
En avril IS’Jl, nous nous réunîmes, et l’enfant étant placé sur une table à une hauteur convenable, je divisai les téguments qui recouvraient l’os, faisant partir l’incision à un pouce au-dessus de la tète et la menant directement en bas le long de l’os, à deux pouces environ au-dessous du grand trochanter. Les téguments furent disséqués à droite et 5 gauche, et nous mîmes le fémur tout à fait à nu, jusqu’à un peu au-dessous du petit trochanter.
Une spatule fut alors glissée sous cette partie de l’os que je devais scier, afin de protéger les tissus sous-jacents. Tout cela fut fait rapidement.
Une petite spatule fut alors introduite dans la rainure faite par la scie, et me servit comme d’un levier pour relever l’os, qui, après une dissection rapide, fut détaché et enlevé de ses attaches à la fosse iliaque externe. Il ne restait aucun vestige de l’acétabulum, mais nous ne trouvâmes aucune carie de l’iléum.
La cuisse fut ramenée dans sa direction normale, et le genou dégagé de son contact avec le membre opposé. La plaie fut fermée avec des bandelettes agglutinatives et aucune portion de l’os ne fut laissée à découvert. Des attelles et un bandage à huit chefs furent appliqués, et le membre placé dans l’extension. L’enfant supporta bien l’opération et ne perdit qu’une quantité de sang insignifiante.
La tête, le col et le grand trochanter étaient très reconnaissables, la carie était superficielle et ne s’étendait pas au-dessous du petit trochanter. Le malade alla très bien, et après quelques semaines, l’incision et toutes les fistules étaient guéries. Il acquit rapidement de la force et de l’embonpoint.
Deux mois après l’opération, je commençai à examiner la région, pour voir s’il s’était formé des adhérences, et en essayant de mouvoir le membre dans différentes directions, je vis que l’enfant pouvait soulever la jambe. Peu à peu les mouvements acquirent plus d’étendue, et à la fin l’action musculaire seule faisait accomplir spontanément au membre des mouvements très étendus.
Après quatre mois, je cherchai s’il pouvait supporter sur le pied des pressions directes de
bas en haut. On lui donna des béquilles, la pression n’était pas douloureuse, et un an après la résection, il pouvait marcher sans béquilles avec un étrier élevé. Enfin, j’acquis la certitude qu’une nouvelle et utile articulation s’élait formée, l’enfant pouvait faire aisément à pied plusieurs milles sans béquilles ni canne. Tous les mouvements étaient possibles à un haut degré, excepté la rotation et l’abduction directe, il entra comme apprenti chez un cordonnier pour dames, mais cinq ans après l’opération, il devint phthisique et mourut à l’hôpital de Westminster. Le membre fut enlevé avec la moitié du bassin, et il est déposé au musée du Collège des chirurgiens. Cependant les parties n’ont pas encore été examinées afin de voiries changements qui se sont effectués dans les tissus, au point de former une articulation presque aussi parfaite que l’articulation normale. Le corps du fémur paraît avoir perdu son pouvoir d’élongation consécutive, car pendant la vie de l’enfant, de fréquentes mensurations permirent de constater qu’il ne s’était pas allongé. Probablement ce fait que les os ne s’accroissent pas après la résection de leur tête n’est pas assez connu (1).
La pièce pathologique est déposée au musée du Collège des chirurgiens à Londres et classée sous le n°391. J’ai pu l’examiner et en prendre le dessin.
Il semble s’être fait une nouvelle articulation. Malheureusement je n’ai pu en voir l’intérieur, car la capsule fibreuse de nouvelle formation est intacte. L’extrémité supérieure du fémur est légèrement renflée, elle appuie sur l’os iliaque à peu près au niveau où existait primitivement la cavité cotyloïde. Celte extrémité est entourée de tissus fibreux, d’une sorte de bourrelet ligamenteux qui l’entoure complètement, et va ensuite s'insérer circulairement sur l’os des iles.
Malgré les succès obtenus par beaucoup de chirurgiens dans les résections de l’épaule, du coude et même du genou, White n’osa proposer son opération que par celte considération, que la carie devait avoir détruit l’articulation et qu’il serait ainsi mis à l’abri des accidents que font redouter les grandes plaies articulaires.
Malgré le résultat heureux qui la suivit, l’exemple de White attendit longtemps des imitateurs. On trouve dans les annales de la science quelques récits de semblables opérations, mais ce n’est que depuis une quinzaine d’annés qu’elle est régulièrement pratiquée, et qu’on lui donne l’importance qu’elle mérite.
Les Allemands réclament pour Schmalz, de Pirna (Saxe), l’honneur d’avoir pratiqué le premier la résection de la hanche. Nous avons trouvé dans une thèse peu connue en France la relation de ce fait. Il est rap-
(1) The Lancet, 18f(9, vol. Ier, p. 360. — S. Cooper, Surgical Dictionary, art. Doses.
porté dans une lettre particulière adressée par Schmalz à une personne dont les initiales H. T. nous sont seules connues, laquelle la remit à Hedenus (1) qui l’inséra dans sa thèse sur la désarticulation de la hanche. Nous en donnons les principaux passages :
Ocs. II. — Pendant l’automne de 1816, je fus appelé auprès du fils du pasteur Ehvlicfi, à Stürze, qui avait pris le lit depuis six mois pour une coxalgie. Je trouvai la tète du fémur gauche hors de la cavité cotyloïde, portée en arrière et en haut, et le pied raccourci de deux pouces et demi.
L’articulation de la hanche droite était en pleine suppuration, mais ici la tète de l’os était encore dans la cavité, et par là la jambe avait conservé sa longueur normale. L'affaiblissement et la fièvre hectique avaient atteint le plus haut degré, et la vie du petit malade paraissait perdue sans ressources.
Depuis longtemps déjà, le stylet avait découvert que le col du fémur était carié dans toute son étendue, et ne présentait aucune tendance à l’exfoliation et à la guérison. L’excision de la tête hors de l’articulation de la hanche semblait être, quoique douteux, le seul moyen de sauver le malade. Je fis donc une incision de quatre pouces de long, aux téguments et à tous les muscles presque fondus par la suppuration et l’affaiblissement, et par là je mis le grand trochanter à nu. Là, à mon grand étonnement, je vis que le col, au-devant de la partie moyenne, s’était séparé en partie en avant et vers la fosse trochantérienne. Je ne me servis ni du ciseau, ni de la scie, mais je saisis le col avec une forte pince, et je l’arrachai sans grand écoulement de sang avec la tête fémorale, après quelques fortes rotations. La nature avait donc opéré là ce qu’eût fait une excision de la tête du iémur.
A partir de ce moment la santé du petit alla en gagnant. Un bandage circulaire tint pendant toute une demi-année le fémur doucement appliqué contre l’os iliaque, et par une position convenable on maintint le pied dans un repos non interrompu. Il en résulta qu’au bout de quatre semaines, après l’extraction de quelques esquilles, la plaie guérit, le trochanter chercha une nouvelle surface articulaire, qui fut suffisamment assujettie pour porter le corps, et que le petit malade put, sans le secours de béquilles, poser le pied à terre et marcher. De suite après l’opération, on remarqua que la jambe se trouvait aussi courte que l’autre, vu que le fémur était tiré en haut par les muscles. Les deux pieds sont seulement légèrement tournés en dehors, les jambes de même longueur, et sa démarche est chancelante, semblable à celle d'un canard. L’un des côtés du bassin, comparé à l’autre, est de même hauteur, le bassin entier est seulement un peu penché en avant. Au voisinage de l’articulation de la hanche gauche, on trouve une élévation produite par la tête luxée, comme chez tous les sujets qui ont été atteints de coxalgie, et chez lesquels la tête est sortie de la cavité; à la hanche droite, au contraire, on ne trouve pas cette élévation, et le grand trochanter se sent presque normal.
Ce fait est, comme on le voit, plutôt une extraclion d’un séquestre mobile qu’une véritable résection, mais il n’en est pas moins important au point de vue de la guérison consécutive.
(1) A. Hedenus, Commentalio de femore in cavitate cotyloidea amimtando. Li-ipzig, 1843, sect. IV, p. 65.
Obs. III. — Hewson (de Dublin) fit la résection de la lête du fémur, en 1823, pour une carie. 11 scia la lête de l’os au-dessus du petit trochanter; trois mois après l’opération, le malade mourut de fusées purulentes qui s’étendirent par une ouverture de la cavité cotyloïde jusque dans le bassin (1).
Obs. IV. — En 1829, Scblichting pratiqua cette opération sur une jeune fille de quatorze ans. Il agrandit l’ouverture d’un abcès préexistant, et retrancha ensuite la tète du fémur. Six semaines après, la malade était guérie ; elle pouvait marcher librement quoiqu’en boitant (2).
Obs. V. — Kœhleren Heine (de Wurtzbourg), au dire de Lepold, aurait fait également celte résection avec succès.
Obs. Vf. — M. Gluge la fit dans un cas de carie, mais le sujet succomba deux jours après l’opération (3).
Obs. Vif. — Vogel, suivant M. Velpeau, réséqua la hanche sur une jeune fille affectée de coxalgie, avec fistules nombreuses à la hanche. Mais comme dans le cas de Schmalz la tête cariée était détachée et mobile, l’enfant guérit (/i).
Obs. VIII. — Textor, en 183ü, enleva la tête du fémur, le col et 3 centimètres du grand trochanter chez un enfant de sept ans et demi, nommé Jean Buckert. Il y avait fracture du col et du bassin. La coxalgie paraissait due à une chute faite six mois auparavant. L’enfant mourut (5).
Obs. IX* — En 1837, il répéta la résection sur un nommé Jean YViegand, âgé de dix-huit ans; la mort suivit l’opération.
Obs. X. — Un homme de trente-quatre ans, Michel Hartung, mourut aussi après avoir subi, en 1839, la résection de la hanche.
Obs. XI. — M. Sédillot vit, en 1850, à l’hôpital de Textor, à Wurzbourg, un jeune homme dont la lête du fémur avait été réséquée, quelques années auparavant, au-dessous du petit trochanter. La guérison s’était opérée, malgré l’altération concomitante de la cavité cotyloïde et un abcès de la fosse iliaque interne. L’opéré marchait assez bien en s’appuyant sur son membre (6).
Ces fails, en y ajoutant deux observations de résection de la tète du fémur, pratiquée pour plaies d’armes à feu par Oppenheim en 1829 et 8eutin en 1882, observations que nous rapporterons plus tard, constituent dans l’iiisloire de l’opération une première période dans laquelle les insuccès surpassèrent en nombre les cas heureux, mais pendant laquelle aussi l’opération, à peine connue de la plupart des chirurgiens, fut rarement pratiquée.
(1) Bonino, Annales de la chirurgie française et étrangère. Paris, 18 !xh, t. X, p. 391.
(2) Idem.
(3) Encyclopédie de Bush, t. IV.
(fl) Bonino, loc. cit.
(5) Mémoire de Textor, 18Z|2.
(6) Sédillot, Méd. opérât., t. Ier, p. 512.
Cependant dos expériences nombreuses avaient été faites sur les animaux, et leurs résultats en la précédant devaient encourager l’observation clinique. Chaussicr (1), Rossi (2), Wachler (3), montrèrent que la résection de la lete fémorale est, chez les chiens, suivie de la formation d une pseudarthrose, qui permet à l’animal de se servir de son membre. Quelque intérêt qu’ait pu avoir à une autre époque l’expérimentation sur les animaux, nous n’avons pas cru devoir y recourir, les faits sont maintenant assez nombreux pour que l’on puisse s’appuyer sur les résultats cliniques, et pour ce qui concerne les résultats anatomo-pathologiques, nous possédons malheureusement un assez grand nombre de faits mortels qui ont permis d’étudier les membres réséqués, plus ou moins longtemps après l’opération et aux différents degrés de réparation.
La résection de la hanche, quoique pratiquée pour la première fois en Angleterre et répétée par Hewson (de Dublin), en 1823, y fut bientôt oubliée. Pendant une période de plus de vingt années, aucun chirurgien anglais n’y eut recours, et elle se réfugia exclusivement en Allemagne, fexlor père surtout attira sur elle l’attention des chirurgiens allemands, et publia en 18/t2 un travail sur ce point de pratique chirurgicale.
On peut distinguer dans l’histoire de l’opération une première période commençant àWhite en 1821 et s’arrêtant à Texlor en 1842. Pendant cette période, la résection de la hanche, quoique pratiquée plusieurs fois, quoique ayant fait le sujet de travaux remarquables parmi lesquels nous citerons ceux de Michael Jaeger (k), de Texlor (5), de Heine (6), d’Oppenheim (7), n’avait pas encore attiré complètement sur elle l’attention des chirurgiens.
En 18 kk parut un bon travail sur ce sujet, dû à M. Bonino, chirurgien aide-major (8). L’année suivante, M. Fergusson pratiqua de nouveau en Angleterre une opération qui y était oubliée depuis vingt ans,
(1) Magasin encyclopédique, t. Vr, n° 24.
(2) Méd. opératoire, I. II, p. 224.
(3) Diss. de articulis extirpandis. Groningue, 1810.
(4) Riist. Dandbuch der Chirurgie, t. V, p. 559.
(5) Ueber die Wiedererzeugung der Knochen nach Resectionen. Wurzburg, 1842.
(6) Journal de Graefe, t. XXIV.
(7) Zeitschrift fur die ges. Medicin de Dieffenbach et Oppenheim, t. I, p. 137.
(8) Annales delà chirurgie française et étrangère. Paris, 1844, t. X.
el allira définitivement sur elle l'attention du monde médical. Depuis celte époque, un grand nombre de praticiens les plus remarquables de l’Angleterre et de l’Amérique l’ont souvent répété. A leur tète se placent MM. Smith, Jones (de Jersey), Erichsen, Price, Bowman, Hancock, etc.
Elle a été le sujet d’un grand nombre de .travaux parmi lesquels nous citerons : un mémoire de M. Smith (1), un travail de Dircks (2), les travaux de Heyfelder (3), de Schwartz et d’Esmerck (h), de Schillbock (5), de Blackburn (6), de Green (7), d’Hancock (8), plusieurs leçons de M. Fergusson et Erichsen, et la thèse inaugurale de M. Bazire (9).
Si l’opération rencontre encore en Angleterre une certaine opposition, on peut dire cependant qu’elle est actuellement entrée dans la pratique chirurgicale ordinaire ; il en est de même en Allemagne, et il ne s’agit plus maintenant pour les chirurgiens anglais, allemands ou américains d’apprécier la possibilité plus ou moins grande de la résection, mais ce qui est non moins difficile, de préciser les cas dans lesquels elle est applicable.
Pratiquée pour la première fois en Franco, en 18A7, par Pli. Houx, elle n’a pas été répété depuis, car l’opération faite par M. Maisonneuve n’est pas une résection, mais une section du grand trochanter pour remédier à une ankylosé en créant une fausse articulation.