‹ De la Responsabilité Atténuée Étude Médico-LégaleChapitre 15 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

NAN Historique de la responsabilité.

Les opinions en matière de responsabilité, parcourent, chez les anciens, deux phases, théologique d’abord, philosophique ensuite. Chez les modernes, la même évolution reparaît, mais se complète par une troisième phase, scientifique, et qui est celle de notre temps.

L:— PéÉrionE ANTÉ-SOCRATIQUE. — On s'accorde généralement à faire commencer à Socrate l'étude de l’homme moral et de sa nature. Auparavant la curiosité scientifique est tout entière portée vers les choses du dehors. Quant à la vie de l'âme, à ses diverses manifestations, croyances ou actions, elle est objet d'une foi irréfléchie. Par suite, la contradiction s'y introduit.

La façon de juger les actes des hommes en est la preuve.

Pour nous, modernes, il est de toute évidence que celui-là seul est responsable, qui est l'auteur, et pour ainsi dire le créateur de ses propres actions. Il n'a droit à la récompense comme au châtiment que s'il a eu la pleine initiative et la conduite de ses résolutions. C’est sa pensée qui a dû concevoir et c’est sa volonté qui a dû exécuter : tout trouble subi par l’une, toute entrave où s'embarrasse l’autre, diminuent le mérite ou le démérite. En d’autres termes, l'homme responsable est celui qui est le maître de ses intentions et le maitre de ses mouvements.

Cette double liaison d'idées maintenant si connue, si complète-

ment acceptée, fut pourtant incomprise ou ignorée des premiers

Grecs. Les héros d'Homère ne sont pas les maîtres de leurs intentions. Ils les reçoivent toutes faites, ils les subissent.

“ Achille, Agamemnon, Ulysse, tous rapportent à quelque dieu, l'origine de leurs desseins. Quand le résultat est bon, c’est qu'une divinité amie, par exemple, Athéné, a inspiré Ulysse ; quand au con-

traire le résultat est mauvais, c'est qu'une divinité jalouse, comme Jupiter à l'égard d’Ajax, a suggéré quelque idée funeste. de

Les poèmes homériques sont d'un bout à l’autre des histoires de

suggestions, où les guerriers jouent le rôle de sujets oo et les dieux celui d'opérateurs qui s'amusent. Fe à No

En ce qui touche la volonté, nous trouvons donc une philosophie

spontanée et naïve, une sorte d’hypnotisme surnaturel. Seulement,

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et c'est là où se marque la grande différence avec notre temps,

le héros, qui a suivi les ordres de la divinité, n’en est pas moins teste de ce qu'il aura produit. Les dieux ont fait Achille invincible : c’est pourtant à Achille que vont les récompenses et la gloire. Pareillement, Ulysse expie pendant dix ans de vie ST sa docilité aux indications de la divinité.

La responsabilité, en un mot, ne porte pas sur les motifs, elle CEE sur les actes. La tête qui conçoit est épargnée, le bras qui UE est atteint.

La doctrine est donc out à la fois, mystique et na ele. n’est pas morale. | €

Un progrès se révèle après Homère dans la tragédie, ce Eschyde, et bien davantage chez Sophocle. ‘

Ici, l'homme est en possession de ses motifs et de ses intentions. Sa pensée ést bien à lui;.ses desseins, ce n'est plus un dieu qui les lui souffle, c’est lui-même qui les conçoit. En revanche, il n’est pas encore maître de ses mouvements. Je veux dire que voulant une chose, il en fait une autre, dominé par la loi du Fatum, qui jette le désaccord entre l'intelligence et les actes.

C'est cet esprit qui remplit la légende d’ Œdipe.

Le roi Laïus a appris par un oracle qu’il mourrait de la main de son fils. Un enfant lui naît, c'est un garçon ; il le fait exposer sur une montagne pour y devenir la proie des bêtes sauvages.

Des pâtres trouvent l'enfant, l'emportent, le font élever dans une

famille modeste. L'enfant, devenu grand, c'est ŒEdipe, apprend de son côté l’oracle qui le menace.

Pour éviter le crime de parricide, il fuit eeux qui l'ont élevé et qu'il croit être ses parents. En chemin, un vieillard inconnu veut lui barrer la route, une querelle s'engage ; (Edipe tue ce vieillard, qui n'était autre que Laïus. RE

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‘Une FAR complète nous sépare de ces temps lointains, comme. de ceux d'Homère, que nous voyions tout à l'heure.

Là où, selon nous, il y aurait irresponsabilité, les anciens se ran gent à un avis opposé.

“Œdipe quoique innocent, est puni. Il l'est d'abord en la personne

de-ses sujets qu'une épidémie cruelle décime, il l'est ensuite en sa propre personne, par les souffrances qu'il s’inflige, par ses yeux qu’il arrache, par sa couronne royale qu'il rejette bien loin, par toute une vie de privations et de misères qu'il s'impose.

Mais pour les personnages de Sophocle,comme pour ceux d'Eschyle; comme pour ceux d'Homère, comme au reste pour tous ceux des époques primitives aussi bien dans la Bible que dans l’Iliade, chez les Juifs que chez les Grecs, la responsabilité porte non pas sur

laction tout entière considérée depuis le moment où elle est conçue, jusqu'au moment où elle s'achève, mais simplement dans son terme, dans son résultat final. |

‘Elle envisage le fait, non l'intention:

[l. Pérrone socratique. Socrare. — Ces idées, au temps même de

Sophocle, n'étaient plus celles de ses contemporains ; elles étaient

plutôt des réminiscences d'autrefois. La législation s'était ouverte à des conceptions plus positives. Dans un dialogue, Platon qui est le

disciple de Socrate, écrit:

« Beaucoup de pardon semble réservé à quiconque, sans le savoir commet une action injuste, ment ou fait quelque autre. mal ; et les lois sont beaucoup plus sévères contre les méchants et les menteurs volontaires que contre les autres. »

Socrate élimina toute intervention directe et particulière des Dieux,

tout élément théologique. IL fit pour la responsabilité comme pour la philosophie, il la ramena du ciel sur la terre. En revanche, il n'hésita pas à heurter du front les croyances les plus répandues par sa négation hardie du mal volontaire. « Nul n'est méchant volontairement »,

telle est la formule qu'il prononce et que répètent à chaque instant ses

disciples (1).

+ On dit qu'il y a des hommes qui voient le bien et ne le font pas.

(1) XÉNOPHON. Les mémorables. PLATON. Dialoques. s RES ‘ 8

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Ces hommes là n'existent pas. Tous font ce qu'ils croient être le meilleur pour eux ou pour les autres. Le Bien ou plutôt l apparence du Bien, tel est le mobile de la volonté, mais pour y tendre, il faut d’abord le connaître. C’est pourquoi dans tout acte, l'intelligence perçoit le but, et l'indique à la volonté ; celle-ci exécute sans résistance les indications de celle-là et l'indécision ne peut résulter qe d'une incertitude de l'intelligence.

En revanche, vertu, morale, tempérance, sagesse, justice, tout de au fond, c’est l'intelligence éclairée, c'est la science. Instruisez les méchants, faites leur voir clairement le bien, par là même vous les arracherez au vice.

Le vice est ignorance, et D eus est involontaire. C’est tabhe sans le savoir, et presque sans le vouloir, que le méchant est méchant. . Une pareille doctrine est tout simplement le Déterminisme. Platon Done à peu a sans réserve. ANER IE Il est clair qu'avec elle toute responsabilité disparaît. Si le châtiment persiste, c’est à titre de remède, de purification; il devient une sorte de médecine sociale. L’expiation permet le retour au bonheur.

PLaron. — Platon, nous l’avons déjà remarqué, considère le vice comme involontaire et le méchant comme un ignorant, c’est l'idée de Socrate. Mais il ne s’en tient pas là, et complète par des observations curieuses l’idée de son maïtre. En effet, tandis que celui-ci se perd dans l’idéalisme, celui-là recherche la part du corps.

Pour beaucoup de modernes, le criminel est un malade, et le vice relève de la pathologie. Eh bien, ce côté pathologique et physiologique, Platon, le nuageux, le fantaisiste, l'a nettement signalé. Il s’agit là d'un chapitre d'histoire peu connu, l'honneur en revient à notre ami L. Gérard-Varet, agrégé de philosophie, qui a généreuse ment mis à notre-disposition un travail inédit, ses recherches sur Platon. En publiant ici cet aperçu aussi intéressant qu'inattendu, nous sommes heureux d'en proclamer l’origine. A l’appui de notre opinion, nous croyons devoir donner les textes mêmes. |

D'après plusieurs dialogues, notamment le Protagoras, l'injustice est involontaire. D'après d’autres dialogues et en particulier le Sophiste, mais surtout le Timée, l'injustice est mieux encore, c'est une maladie.

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« Il y a, lit-on dans le Sophiste, deux sortes de maux de l'âme. L'un qui est appelé par la foule méchanceté est évidemment la maladie de l'âme. L'autre est ce qu'on appelle ignorance. »

Le passage suivant du Timée est beaucoup plus significatif: « Les maladies de l'âme naissent de l'état du corps ainsi qu'il suit. Il faut convenir que le mal de l'âme, c'est le manque d'intelligence, et qu'il y a deux espèces de manque d'intelligence, savoir la

folie et l'ignorance. Par conséquent, toute affection qui contient

l'un ou l'autre de ces maux doit être appelée maladie. Ainsi, il

faut dire que les peines et les plaisirs excessifs sont les plus

grandes maladies de l'âme...

« Celui dans la moelle duquel s'engendre un sperme abondant et

“impétueux..., est comme un furieux pendant la plus grande partie de sa vie, à cause de ces peines et deces plaisirs excessifs, et ayant une âme malade et insensée par la faute du corps, il est consi-

déré mal à propos comme un homme volontairement mauvais. « En réalité, le dérèglement de ces plaisirs est une maladie de l’âme, produite en grande partie par un certain genre de fluide qui, à cause de la porosité des os, se répand abondamment dans le corps et l'humecte. De même, à peu près tout ce qu'on nomme intempérance dans les plaisirs, et qu’on reproche comme des maux volontaires, n'est pas un objet de justes reproches. En effet, personne n'est mauvais volontairement, mais c’est par quelque vice dans la constitution du corps, par une mauvaise éducation, que l’homme mauvais est devenu ce qu'il est. Or c’est là un malheur qui peut arriver à tout le monde malgré qu'on en ait. Les douleurs aussi peuvent produire dans lâme par l'intermédiaire du corps une grande méchanceté Das Les humeurs produisent dans l'âme toutes sortes de maladies... une variété infinie de tristesses sombres et de chagrins, comme aussi d'audace et de läâcheté, de manque

: de mémoire et de difficulté à apprendre... Il faut toujours s’en

prendre plus aux parents qu'aux enfants, aux instituteurs qu'aux élèves. »

À travers cette physiologie de fantaisie, trois idées se dégagent qui

sont aujourd'hui pleinement admises dans la science, qui en sont comme les piliers.

« D'abord, dit Platon, personne n'est mauvais volontairement, et

le deverir, c'est un malheur qui peut arriver à tout le monde. » De la même façon, la pathologie mentale écarte toute volonté libre.des troubles psychiques, une fatalité os pèse sur les infortunés qui les éprouvent. | A

Ensuite, « les maladies de l' ‘âme naissent de l'état du corps...…, si r'a âme est malade et insensée, c’est par la faute du corps... si l'homme est mauvais, c’est par quelque vice de la constitution du COrps:.... »

Par là encore, Platon devance la science actuelle, qui, en effet, admet comme principe que tout dérangement, que tout état morbide de

l'esprit a ses conditions, ses antécédents, dans un dérangement, dans un état morbide du système nerveux. Il rapporte à des perversions physiologiques, non seulement les maladies manifestes de l'âme, non seulement la folie, mais encore le vice ; en cela il va a loin que beaucoup de savants de nos jours. LE

Platon aurait accepté la théorie qui LEA dans tout crime un mode d’aliénation, dans tout malfaiteur un malade.

Enfin, quand il signale « les peines et les plaisirs excessifs », quand il note cette variété infinie « de tristesses sombres et. de chagrins, comme aussi d'audace et de lâcheté, de manque de mémoire et de difficulté à apprendre », n'est-il pas vrai qu'il saisit comme par intuition le rôle et l'importance des phénomènes que la neuropathologie a classés, étudiés, dénommés. M

Nest-ce point là, hystérie, neurasthénie, amnésie, dégénérescences de toutes sortes quiintéressent la sensibilité désorientée ? impulsions suivies d’égales dépressions, défaillances intellectuelles, affaissements de l'attention, toutes marques d’un état mental compromis.

Chose remarquable : les métaphysiciens les plus aventureux ont eu plus d’une fois des aperceptions étrangement pénétrantes de réalités encore inconnues. Ainsi Platon place dans des accidents physiolo-

giques l'origine de nos troubles psychiques et de nos perversions morales, comme plus tard Plotin découvrira par sa doctrine del extase le monde de l'inconscient, inventé depuis par tant d'autres.

AriSror£. — Tandis que, selon Platon, il y a de la fatalité dans toutes nos actions, au contraire, pour Aristote qui, sur ce point comme sur, beaucoup d’autres, combat les doctrines de son maître; il y a partout liberté. S

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