CHAPITRE V
de: la folie morale:
Le présent chapitre pourrait être considéré comme une suite et un complément du précédent. C'est en efifet une continuation de la physiologie cérébrale, une étude de ce que peut devenir le fonctionnement du cerveau, quand celui-ci est le siège de lésions diverses, apparentes, ou non encore connues et déterminées. C'est en résumé la revue des diverses aberrations morales ou physiques dont le cerveau peut être le siège, mais en tant que ces aberrations portent d'une façon plus spéciale sur la série des actes criminels ou délictueux. L'état de folie morale peut en effet se définir : un trouble cérébi^al^ portant uniquement sur ^ensemble ou sur une partie des facultés intellectuelles et psychiques, pouvant reconnaître pour cause soit une lésion d'ordre anatomique^ soit un changement mole-
culaire d'ordre fonctionnel ou héréditaire^ ou bien encore une intoxication. Cette définition, à laquelle on ne peut reprocher que sa longueur, a suivant moi le mérite de comprendre tous les cas, quelle que soit leur nature. Elle permet d'englober sous la dénomination de fous moraux tous ceux qui, à un moment donné ou dans un certain ordre de faits ou d'idées, ne conservent ni la rectitude, ni la pondération normale, ni l'équilibre parfait de leurs facultés psychiques. Avant d'aborder l'étude et de tenter une classification des divers désordres qui caractérisent la folie morale , quelques explications préalables me semblent nécessaires.
Le système nerveux, et plus spécialement le cerveau, voilà ce qui donne aux hommes et aux animaux leur caractère distinctif. La snhère d'action de la cellule nerveuse s'étend des actes les plus vulgaires de la vie animale aux conceptions les plus sublimes de l'intelligence et de la morale. Essayons de nous rendre compte de la genèse de certaines idées en étudiant ce qui se passe dans les premiers temps de la vie.
Et d'abord, au point de vue fonctionnel, et à ce point de vue seulement, chez l'homme comme
chez les animaux, le cerveau du nouveau-né est composé de deux parties. L'une de ces parties, peut-être la plus importante, est celle que les générations passées nous ont transmise, avec un arrangement spécial, une tendance en quelque sorte définie et adaptée à divers buts. En vertu de ce legs ancestral, un grand nombre de nos actes ou de nos idées s'effectueront ou évolueront dans une sorte de moule, dans un cercle que nos parents auront préalablement tracé. Tout le monde sait qu'un sauvage né en Europe, et n'ayant jamais eu contact avec un seul de ses congénères, mais seulement avec des Européens civilisés, ne présentera jamais un ensemble intellectuel et moral comparable à celui de nos enfants, et cette inaptitude s'étendra non seulement aux opérations intellectuelles, mais encore aux divers actes que notre civilisation héréditaire nous met tous les jours à même d'accomplir. Il lui manquera ce façonnement cérébral héréditaire que nous, les civilisés, nous apportons en naissant. Et nous devons ajouter que l'aire d'action de ce façonnement héréditaire est certainement beaucoup plus étendue qu'on ne le croit.
Les cellules nerveuses, ainsi façonnées dans leur structure ou leur agencement, par Thérédité, sont l'origine d'une infinité d'actes et donnent naissance à une multitude d'idées, dont les uns rappellent à s'y méprendre ceux des générations antérieures et les autres semblent calquées sur celles de nos parents médiats ou immédiats. Tout le monde sait qu'il en est ainsi chez les animaux, que les bêtes sauvages nées par hasard dans nos basses-cours ne peuvent pas plus se plier à la domesticité que nos espèces depuis longtemps asservies ne peuvent vivre en dehors de leur esclavage. Déjà nous avons eu occasion de citer certains actes accomplis par des animaux; ces actes tendent à un but déterminé, et cependant les êtres qui les accomplissent n'en ont jamais été témoins, par la bonne raison que leurs parents meurent toujours avant que les enfants n'arrivent à voir le jour.
La seconde partie que renferme le cerveau de l'enfant est plus personnelle, c'est un ensemble d'éléments nerveux qui donneront à son encéphale une caractéristique qui lui appartiendra en propre. Ces éléments, qui sont la seule por-
lion vraiment éducable du système nerveux, sont destinés à l'emmagasinement des sensations, à les réunir en catégories d'agrément ou de douleur. Plus tard de ces sensations, par une synthèse dont la genèse se comprend facilement, le cerveau s'élèvera à la notion du bien et du mal moral. Cette conception du bien et du mal moral semble au premier abord ne pas relever de l'expérimentation, mais cependant elle ne peut naître et se développer que si préalablement cette série d'expériences qui constitue une existence a donné à l'idée une base absolument expérimentale.
Cependant il ne faudrait pas croire que cette seconde portion de l'encéphale soit absolument soustraite à l'influence héréditaire. Il est au contraire incontestable que l'hérédité manifeste sa puissance sur tous les tissus qui composent notre corps, il n'est pas un élément anatomique qui échappe à son influence. Par conséquent ces notions, qui seront conservées et enregistrées à peu près égales, par tous les êtres, dans leur résultat de jouissance ou de douleur, se synthétiseront en idées abstraites, d'autant plus nettes, claires, et prépondérantes, d'abord que la constitution de cette dernière portion céré-
brale sera plus parfaite, qu'elle comprendra un plus grand nombre de cellules nerveuses normales quant à leur morphologie, leur composition moléculaire, leurs connexions, et enfin, et surtout, quand ce je ne sais quoi d'ordre certainement matériel, mais que jusqu'ici nous n'avons pu déterminer, l'influence héréditaire, sera absolument normal.
Ainsi donc au début de l'existence, des sensations et uniquement des sensations, qui par leur transformation en mouvements réflexes régissent tous les premiers actes de la vie. L'enfant, dit Virchow, est un être essentiellement spinal et réflexe. Plus tard et à mesure que le développement de ses éléments encéphaliques, marchant de pair avec les multiples sensations fournies par le monde ambiant, aura formé, dans les cellules nerveuses affectées à la mémoire, une provision suffisante de faits, Tenfant fera par lui-même comme un résumé, une synthèse des impressions reçues. L'ensemble des impressions agréables qu'il a perçues lui donne l'idée de bien, l'ensemble des impressions désagréables ou douloureuses lui donne l'idée de mal. Tel est le travail qui s'effectuerait chez un
enfant grandissant dans la solitude et n'ayant personne autour de lui. Mais les choses ne se passent pas ainsi en réalité, ce résumé synthétique dont nous parlons est singulièrement facilité par les personnes qui environnent l'enfant, et lui communiquent à Tenvi le fruit d'un travail cérébral antérieur au sien. De telle sorte que souvent un jeune enfant possédera des notions morales qui lui auront été transmises de toutes pièces, sans que son cerveau ait fait par lui-même le travail qui doit le mener à cette conclusion.
. Tout le monde se rend exactement compte de l'assimilation qui se fait, dans le cerveau de l'enfant, entre le bien et le mal moral, et le bien et le mal physique, c'est pour cela que si nous voulons exprimer à un enfant encore trop inexpérimenté pour comprendre exactement la valeur des mots et concevoir certaines idées, qu'une action est en elle-même moralement bonne ou mauvaise, nous exprimons par la mimique de notre physionomie, soit la satisfaction, soit la répugnance et la douleur. Remarquez du reste ce qui se passe toujours devant un auditoire au récit d'actes moralement bons ou détes-
tables, et vous verrez sur les traits du narrateur el sur ceux des auditeurs se peindre comme un écho de sensations pénibles ou agréables.
En môme temps que l'enfant recueille ces sensations diverses qui viennent l'impressionner agréablement ou non, il s'éveille en lui un nouveau mode d'activité cérébrale, ayant pour résultat de produire en lui une adaptation de mouvements suffisante pour se rapprocher et saisir quelque chose des premières, pour s'éloigner et repousser les secondes. C'est là l'origine de la volonté.
Nous ignorons encore et la portion du cerveau et la nature des cellules nerveuses auxquelles sont dévolus les phénomènes de la volonté, comme nous ignorons la place et la nature des éléments qui sont le siège de la mémoire. Ch. Robin professait que les cellules volitives étaient distribuées dans toute la substance grise et qu'on les reconnaissait à leur petitesse, à leur polarité unique ou double et à leurs connexions avec les centres moteurs (régions incitomotrices). Quoi qu'il en soit, il est absolument certain que la volonté est une excitation propre du cerveau, provenant de sensations anté-
rieurement perçues, et pouvant s'exercer de deux manières : soit en déterminant une incitation, soit en déterminant une inhibition. Il n'y a pas à s'étonner de ce qu'une excitation cérébrale puisse aboutir à une action inhibitoire, car on sait que l'excitation faradique du pneumogastrique détermine l'arrêt du cœur. Quant à l'action incitatrice, elle est surabondamment démontrée par les expériences portant sur les centres moteurs de telle ou telle partie du corps. 11 ne faut cependant pas exagérer l'importance des mouvements volitifs, et il est bon de leur assigner leur place véritable. Dansl'immense majorité des cas, la volonté ne se traduit que par un choix, et le choix lui-même, par le souvenir des impressions antérieurement perçues. Mais la mise en jeu des mouvements qui réaliseront l'accomplissement du choix volitif, se fait le plus souvent d'une manière purement réflexe, par une sorte de dressage des cellules motrices destinées à l'accomplir. Un grand nombre de nos actes sont donc le produit d'un automatisme inconscient, d'une lente adaptation vers un même but, d'une somme d'efforts qui, pénibles et exigeant une volonté soutenue dès le début,
finissent par devenir simples et automatiques, quand nous avons fréquemment habitué les cellules motrices qui le produisent à se mettre en jeu pour arriver à ce résultat. Voyez pour la première fois un enfant marcher ou écrire, vous serez surpris de la somme d'efforts et de la contention de volonté qu'il est obligé de déployer pour arriver à Taccomplissement d'un acte qui plus tard s'effectuera d'une façon presque inconsciente. Nous voyons certains ouvriers exécuter sans y songer une foule d'actes qui demanderaient de notre part un effort de volonté extraordinaire, attendu que nous n'avons pas façonné, par un long usage, les cellules motrices qui leur donnent naissance et les produisent.
Le mode d'activité cérébrale aboutissant à la volonté, dans l'une de ses manifestations d'incitation ou d'inhibition, est mis en jeu par diverses causes. En premier lieu, par toutes celles qui ont pour but de satisfaire à un besoin de notre organisme, comme par exemple de redonner à nos éléments anatomiques les principes que la dénutrition leur a enlevés. En second lieu, cette mise en activité peut être absolument inconsciente et réflexe, comme par exemple lorsqu'il
s'agit de faits accomplis sous l'empire d'une excitation génitale : Tovaire et les vésicules séminales excitant à distance le cerveau et éveillant la volonté. Troisièmement, pour nous rapprocher ou pour éviter un objet quelconque, qui nous doit procurer des sensations agréables ou non, et que nous jugeons telles, soit par la mémoire, soit par analogie et ressemblance. Enfin notre volonté peut être mise en jeu par une idée abstraite ou concrète, produit plus ou moins immédiat de sensations antérieures, idées de bien et de mal, idées abstraites ou conventionnelles, données par l'éducation. Il est à remarquer toutefois que les actions volitives qui sont déterminées par des idées abstraites, sont généralement les plus faibles, attendu que les abstractions sont le produit de sensations déjà anciennes, et que par conséquent la mise en mouvement s'écarte du type ordinaire, dans lequel une activité est la conséquence directe et immédiate d'une sensation perçue. Du reste, la persistance de l'activité volitive, mise en jeu par des abstractions, est toujours l'indice et la caractéristique d'un cerveau qui, dans l'ensemble de ses manifestations, constitue ce que Thuma-
i08 RESPONSABILITÉ CRIMINELLE.
nité possède de plus noble et de plus relevé.
Naturellement les actes volitifs déterminés par chacun des groupes que nous venons d'énumérer, varient nécessairement d'intensité, suivant la manière d'être du cerveau, ou suivant la puissance de l'idée, ou de la sensation, ou du besoin, ou du réflexe qui lui donnent naissance. Par exemple, sous l'empire de la faim ou de la soif, on commet des actes qui ne seraient jamais commis sans un stimuLvxit aussi impérieux.
Dans quelques cas, on observe certains cerveaux qui sont constitués à l'état d'hyperesthésie volitive, c'est-à-dire qu'une des causes précédemment indiquées étant donné, certains cerveaux en sont mis dans un état d'activité volitive avec une énergie décuple ou centuple de ce qui se passerait dans l'immense majorité des cas. Tels par exemple se livrent aux plus grands excès dès qu'ils ressentent les premiers aiguillons de la faim. Chez d'autres, l'activité des organes de la génération détermine des actes véritablement extraordinaires. Le souvenir d'un plaisir ou d'une jouissance est pour quelques-uns une excitation volitive d'une rare
intensité. Enfin dans Tordre moral le plus élevé, il est certaines idées qui peuvent agir sur la
(volonté d'une façon telle que les plus grandes souffrances en soient oubliées.
Ces phénomènes d'hyperesthésie volitive et les
■ actes qui en sont la conséquence doivent-ils être réellement considérés comme tels? c'est-à-dire les actes ainsi suscités sont-ils le produit direct
\ d'une action véritablement incitatrice? Ou bien sont-ils exécutéVï' parce que la volonté a été annihilée dans la sphère inhibitoire, et laissée intacte dans sa partie incitatrice? Cette question n'est pas encore résolue. Cependant étant donné le nombre assez considérable de gens de bonne foi que l'on est à même d'interroger et qui répondent : « J'ai commis cet acte parce que je n'ai pas pu m'en empêcher... Je sais bien qu'en agissant ainsi j'agis mal, mais je ne peux pas ne pas le faire, »... on peut, croyons-nous, attribuer à un affaiblissement de la portion inhibitoire de la volonté plusieurs des faits ou des actes nés dans des circonstances semblables.
Mais la volonté peut être complètement abolie non seulement dans l'une de ses branches, mais dans sa totalité. L'individu malade de cette
E. Cabadé. 10
absence de volonté est comme une masse sensi- 1*^ tive et mobile, mais incapable de prendre une détermination, incapable de vouloir. Cet état cérébral est connu sous le nom à' aboulie. Dans d'autres cas, l'abolition de la volonté peut être partielle, ne portant que sur certaines situations en face desquelles le malade n'a plus de volonté, ou bien n'a qu'une volonté incomplète dans ses manifestations et faussée dans son but. Tels sont par exemple les malades atteints de folie du doute, d'agoraphobie, de claustrophobie^ etc.
Il est facile de voir, en y réfléchissant, combien sont complexes tous ces modes d'activité cérébrale, combien tous sans exception agissent et réagissent les uns sur les autres, se neutralisent ou s'exaltent, et peuvent conduire à l'accomplissement d'actes qui surprennent et confondent les cerveaux mieux pondérés et mieux équilibrés. Cependant l'ordre, la pondération et l'équilibre sont dans bien des cas absolument instables, et chez plusieurs une circonstance en apparence futile peut changer et bouleverser une harmonie qui jusqu'alors avait été parfaite. La première des conditions pour que cet équilibre soit et demeure parfait, c'est
l'intégrité de la cellule cérébrale. La moindre atteinte portée, par un vice quelconque dans la nutrition, à la constitution moléculaire normale de cette cellule, peut avoir, soit sur les phénomènes de la volonté, soit sur la prédominance des sensations ou des idées, une influence telle que des actes peu sensés ou délictueux en seront la conséquence. Un des auteurs qui a le mieux étudié les perturbations cérébrales connues sous le nom de folie morale, Krafl't-Ebing (1), affirme que dans limmense majorité des cas, on peut relever des circonstances qui permettent de remonter à Forigine de la lésion des centres nerveux. Ce sera tantôt une dégénérescence provenant directement de l'hérédité (épilepsie, hystérie, alcoolisme, folie, etc.), relevée chez les parents, tantôt une maladie cérébrale grave apparue pendant les premiers temps de la vie, tantôt une névrose comme la chorée, les tics divers et souvent môme une de ces précocités intellectuelles exceptionnelles, qui enorgueillissent les parents et qui indiquent un cerveau
(1) Krafft-Ebing, FriedreictCs Blœtter fur gerechtliche Medicin^ Nuremberg, 1871. V. aussi Annales médico-psychologiques, 1873.
déjà malade. Cette manière de voir est partagée par le professeur Verga (de Milan).
Il suffit quelquefois de bien peu de chose pour rompre l'équilibre dont nous faisons si grand état : chez certains un atome d'alcool, chez d'autres un milligramme de belladone, chez d'autres un rayon de soleil, changent d'une façon plus ou moins durable la composition moléculaire des cellules de l'encéphale, mettant à néant la pondération nécessaire à son fonctionnement normal. Dans d'autres cas ce sera une maladie, une névrose sans la moindre lésion matérielle encore appréciable, qui suffira pour annihiler la volonté, soit directement, soit en donnant à certaines idées ou aux sensations une telle prédominance, que la volonté en sera de ce fait absolument anéantie. L'hystérie est dans ce cas, et comme le dit Huchard, la plupart des hystériques ne peuvent pas, ne savent pas, ou ne veulent pas vouloir.
Du reste lorsqu'on suit pendant quelque temps les divers actes de la vie d'une hystérique, comme lorsqu'on passe en revue l'existence d'un fou moral, il est facile de voir que bien souvent l'un et l'autre ont agi tout à fait à l'en-
contre de leurs intérêts, que la perturbation cérébrale dont ils sont atteints leur a fait commettre des actes qui ont eu pour résultat soit de ruiner leur santé, soit de perdre leur fortune ou leur position. Ces actes, ils les ont commis avec une espèce d'inconscience, mais en quelque sorte par une volonté qui leur était étrangère.
On comprend aussi l'influence décisive que peut exercer l'hérédité. Un homme ou une femme dont le cerveau présente quoique lésion importante due à une malformation ou à une intoxication chronique, ont les plus grandes chances de léguer à leurs descendants des cellules nerveuses qui ne seront pas normales, qui présenteront un changement moléculaire ou morphologique suffisant pour les constituer à l'état d'éléments nerveux dégénérés et tarés, par conséquent hors d'état d'avoir un fonctionnement régulier et une pondération parfaite.
D'après ce que nous savons également de l'atavisme, de la puissance singulière avec laquelle, après un nombre considérable de générations, un ancêtre tend à reparaître, ce qui se passe, comme nous l'avons vu, pour des organes d'une
contexture infiniment moins complexe que cell^ des éléments nerveux, nous pouvons comprendre la possibilité, maintes fois constatée, d'un contemporain naissant avec un cerveau qui tient soit de l'homme primitif, soit de quelque ancêtre vivant dans les premiers siècles de notre histoire, et par conséquent apportant dans ses jugements et ses actions une licence que nous avons depuis longtemps perdue.
Ce sont ces troubles variés, dont nous venons d'indiquer la genèse, qui constituent la folie morale, que nous allons maintenant étudier.
La question de la folie morale aura fait un grand pas, quand les gens du monde, les législateurs et les magistrats, se feront une idée juste de ce que c'est que la folie. Depuis Esquirol, tous les médecins aliénistes se sont efforcés de détruire cette erreur qui consiste à ne reconnaître pour atteints de folie, que les malheureux revêtus de haillons plus ou moins disparates^ Tœil hagard et la bouche écumante, qui crient,, s'agitent, prononçant des paroles incohérentes et commettent des actes absolument extravagants. C'est là sans doute une des formes de la folie, mais une forme d'autant plus impressionnante
Qu'elle est plus rare. Les fous nous coudoient dans la vie, et souvent ils déploient pour cacher le trouble mental où ils se trouvent, une astuce telle, souvent leur esprit est si correct dans Tensemble des opérations intellectuelles, si ce n'est dans un certain ordre d'idées, que bien des fois la vie entière se passe sans que les personnes qui les fréquentent quotidiennement se soient jamais doutées du désordre de leurs facultés. Que si par hasard on s'aperçoit de temps à autre de leur lacune mentale, cela est mis sur le compte d'une bizarrerie passagère, précédée et suivie de tant d'actes et de pensées frappés au coin du sens le plus droit, qu^on ne soupçonne pas un seul instant le véritable état de leur esprit.
Une dame du monde vécut jusqu'à soixante-cinq ans d'une vie qui ne donnait prise au moindre soupçon au point de vue de la rectitude de son esprit. Son intelligence était moyenne et ses idées et ses sentiments tels qu'on les voit ordinairement chez des personnes de sa condition. Après sa mort on trouva dans des tiroirs et des armoires qu'elle affectait exclusivement à cet usage et qu'elle tenait soigneusement fermés à clef, un encombrement prodigieux de petits paquets soigneusement ficelés, étiquetés et datés, renfermant tous les débris, tous les déchets provenant de son corps : ongles coupés, cheveux tombés, crasse sous-ungueale, excréments, linges
souillés par les périodes menstruelles ou les lochies après ses accouchements, le tout formant une collection aussi encombrante que dégoûtante.
M. Cullerre relate le fait d'une demoiselle qui épouse un jeune homme fort bien, plein d'esprit, titré, homme du meilleur monde; ayant remarqué que tous les matins son mari s'enfermait seul dans son cabinet de toilette, elle constata que M. le comte s'occupait très sérieusement à faire des boulettes avec ses excréments et les rangeait avec soin, par ordre de grosseur. Après cette opération, ce collectionneur étrange redevenait l'homme aimable, charmant, dont Tesprit avait charmé sa jeune femme. Je me borne à citer ces deux faits caractéristiques, ne voulant pas relater tous ceux qui ont été observés et dont la narration, sans commentaire, remplirait un gros volume.
Du reste, ce volume a été fait, et fait de main de maître : c'est la Folie lucide de Trélat. Cependant, nous pouvons bien faire remarquer que si les deux individus dont nous venons de parler avaient commis un crime, ils auraient certainement été condamnés, et pourtant, leur esprit et leurs facultés présentaient une bien
grave lacune, pouvant à très bon droit mettre en doute leur responsabilité.
La liste des diverses aberrations qui peuvent s'installer dans un cerveau et déranger tout un département intellectuel, est longue et lamentable. Certains sont obsédés par la crainte de la maladie, par la folie du doute, des espaces, la crainte des contacts et des saletés; d'autres ont une obsession mentale soit d'un mot, soit d'une idée, soit d'une conception quelconque. Tels ne savent pas résister à un acte ou au besoin d'une sensation par suite de l'affaiblissement de leur volonté. Tels sont voleurs, pyromanes, obsédés par l'idée de l'homicide ou du suicide, dipsomanes, déséquilibrés sur un point ou sur un autre. Certains autres présentent un caractère mobile et changeant, versatile à l'excès, coureurs d'aventures extravagantes, que rien ne justifie, sordides ou dilapidateurs, orgueilleux ou fanfarons, rêveurs, utopistes, inventeurs, stratèges, abstracteurs de quinte essence, etc. Tous ceux en un mot qui constituent cet ensemble que le peuple, dans son langage imagé, qualifie de toqués. Puis viennent les persécutés et la classe plus dangereuse des pcrsécu-
leurs, les jaloux, les envieux, les mystiques de ridée religieuse ou d'une idée plus profane, qui le plus souvent est Tamour, les illuminés, les spi rites, les guérisseurs, les visionnaires, etc. Enfin, pour clore cette longue et triste liste, tous ceux dont le sens moral est perverti, dont la raison est troublée par la hantise du mensonge ou de la simulation. Tous ceux aussi chez lesquels le sens génital absolument perverti donne lieu aux aberrations les plus étranges, et conduit aux actes les plus invraisemblables.
Tous ceux-là sont certainement des fous, et la plupart d'entre eux, quand on les observe et quand on les suit, entrent une fois ou autre en des phases d'excitation, ou commettent des actes tellement étranges, qu'il n'y a plus à hésiter et qu'ils sont définitivement enfermés dans un asile d'aliénés. Mais il peut arriver, et il arrive que le premier acte insensé qu'ils commettent est ou délictueux ou criminel, n'ayant cependant d'autre mobile que l'idée délirante qui s'est emparée d'eux, dont l'intensité est telle que tout fléchit, sentiments et convenances, pudeur et retenue, peur des châtiments, de l'infamie ou du scandale, quand l'idée délirante
«ntre en scène. Prenez par. exemple la plus -douce, la plus inoffensive des manies, celle qui consiste à collectionner des livres, des estampes ou des coquillages ; mettez ce collectionneur en présence d'un échantillon rarissime qui manque à une de ses séries, et vous aurez de grandes chances de voir ce maniaque doux, devenir un voleur, si sa passion maladive Ta vivement mordu dans ses fibres intimes.
Sans doute il est fort beau, fort utile même, de dire et proclamer bien haut, qu'il faut modérer ses passions, savoir les réfréner et les dompter ; cela est facile à dire et à faire, pour ceux qui possèdent un cerveau bien pondéré, à Tabri de toute tare psychologique héréditaire ou acquise. Ces grands prêcheurs m'ont toujours fait songer à ce sergent qui invective un bossu, en lui disant qu'il est cependant bien facile de se tenir droit. Hélas ! il n'est pas plus aisé de maintenir dans la rectitude de conduite et d'actions un cerveau atteint dans son intégrité anatomique ou fonctionnelle, qu'il ne l'est de se tenir droit avec une colonne vertébrale dont la direction est vicieuse. Personne ne peut mettre en doute qu'un individu que l'alcool a lentement et pro-
fondement intoxiqué, ne puisse engendrer u enfant qui sera épileptique et par conséquente irresponsable. Moreau (de Tours) a mis le fait^ hors de toute contestation, et cependant si Tinfluence de Tencéphale paternel, sans aller jusqu'à Tépilepsie, détermine sur l'enfant un état cérébral tel, qu'il soit un vicieux ne pouvant juger sainement ses actes, un délinquant, le monde s'étonne, le condamne et l'emprisonne, le vouant à l'infamie !
Quand on a été témoin de ces expériences de psychologie, qui consistent à exciter légèrement telle ou telle partie du cerveau, et qu'on a constaté avec quel automatisme implacable certains mouvements en sont la conséquence, on se rend compte de ce que peuvent devenir la volonté, l'intelligence et le libre arbitre, alors que les centres impulsifs sont placés dans un état d'éréthisme ou d'excitation par un vice quelconque de nutrition. Il suffit de cet état morbide encore non défini, dans lequel l'hypnotisme fait entrer un cerveau, pour que tel ou tel acte suggéré à un certain moment, s'empare de l'esprit, devienne aux yeux, de l'hypnotisé d'une exécution inéluctable, qu'il faut à tout prix accomplir, quels
ÎUe soient les obstacles qui s'accumuleront pour empêcher son exécution.
Ce que nous avons dit de Tinfluence héréditaire, nous dispense d'entrer dans de grands détails relativement aux effets produits sur les descendants, par l'état cérébral d'un ascendant. Nous savons que la maladie cérébrale d'un auteur, peut se transmettre identiquement la même, ou suivant une autre modalité. Donc, tout cerveau taré par une cause quelconque, anatomique ou fonctionnelle, transmet le plus souvent, une tare sinon semblable, du moins le plus souvent analogue, à moins que, dans une certaine mesure, le vice ne soit corrigé par l'influence de l'autre conjoint, resté en dehors de toute anomalie cérébrale. Cependant, il est bien rare de voir un parent portant un cerveau malade, et ne transmettant pas quelques troubles fonctionnels à sa descendance; c'est là ce qui viendra, en quelque sorte, signer la dégénérescence.
Longue et très longue serait la liste des dégénérés : tous les cas de folie morale peuvent, en effet, être compris dans cette énumération. Il est en effet très rare et très exceptionnel, qu'un individu, dont l'hérédité est absolument normale
E. Gabadé. 11
et saine, devienne un fou moral, à moins qu^ dans le décours de sa vie, quelque cause acci —
dentelle ou morbide ne vienne modifier la com position moléculaire de son cerveau. En exami — nant attentivement tous les cas de folie morale, on retrouve presque toujours quelque tare cérébrale, soit dans l'hérédité directe, soit dans rhérédité collatérale. Dans d'autres cas, on relève des malformations liées à la présence d'une des maladies dites diathésiques, dont l'évolution indique une atteinte profonde portée à la vitalité de l'organisme ; tels sont la scrofule, la syphilis, le rachitisme, le tubercule, etc. Dans ces cas-là, si le produit de la conception n'hérite pas directement de la même maladie, ce qui lui est transmis à coup sûr, c'est une tendance organique à une nutrition vicieuse, à un accroissement morbide des tissus en général, ou de certains organes, et cette même tendance se manifestant sur l'encéphale, peut imprimer des troubles fonctionnels divers, pouvant aller jusqu'à la perpétration d'actes insensés ou criminels. Il est plusieurs modalités d'idées délirantes que peuvent présenter les dégénérés. Ces formes et ces conceptions morbides peuvent être réur
^es SOUS une appellation commune, que nous adopterons, seulement pour la commodité de la description. Mais nous devons faire cette expresse réserve : dans toutes les classifications scientifiques, si, toujours, il est fort difficile d'établir des catégories bien tranchées, à délimitations rigides et inflexibles, la chose est encore plus difficile en pathologie cérébrale, car les manifestations morbides dans leur genèse et dans leurs localisations, sont encore très peu connues, et ne le sont pas davantage, soit dans leur essence soit au point de vue de l'action qu'elles peuvent avoir les unes sur les autres. Quoi qu'il en soit, nous allons rapidement étudier et passer en revue les fous moraux : 1° par impulsion irrésistible; 2* par absence de sens moral; 3** par absence de volonté ; 4** par défaut d'équilibre.
§ I. — Les Impulsifs.
S'il fallait faire l'histoire de toutes les maladies encéphaliques, qui ont pour conséquence la perpétration d'actes auxquels le malade ne peut se soustraire, qu'il accomplit en quelque sorte au hasard de son excitation cérébrale, il faudrait plusieurs volumes. Mais tout d'abord, nous
184 RESPONSABILITfi CRIMINELLE.
pouvons éliminer tous les cas dans lesquels les actes criminels ou insensés, sont effectués par un individu qui n'a aucune conscience de ce qu'il fait, qui agit comme un automate mis en mouvement par un cerveau incapable de se rendre compte de ce qui se passe en lui ou en dehors de lui. Ces cas relèvent d'une aliénation mentale tellement évidente, que la responsabilité de leur auteur ne saurait faire question.
Nous devons étudier seulement les individus qui, jouissant en apparence de toute leur raison, sont poussés à commettre un crime par une incitation cérébrale, laissant intacte autour d'elle, la presque totalité des fonctions intellectuelles et morales.
Cette excitation cérébrale les pousse avec une force presque invincible à commettre certains actes. Les facultés intellectuelles qui subsistent, peuvent s'opposer pendant un temps plus ou moins long à la perpétration de l'acte qui semble s'imposer à leur esprit, mais la résistance cesse ou est vaincue avec plus ou moins de promptitude, l'acte est commis et une immense sensation de joie, de tranquillité, de calme, envahit alors l'esprit de celui qui en est l'auteur.
Tel était le cas de cette jeune servante allemande, qui servait dans une maison, dont les maîtres étaient les parents de M. de Humboldt, avec un zèle et une intelligence dont on n'avait qu'à se louer. Un jour, elle demande un entretien particulier à la maîtresse de la maison, et là, se jetant à ses pieds, elle la supplie de lui permettre de s'en aller et de fuir la maison. Interrogée sur le motif qui la pousse à quitter des maîtres, qui sont si contents d'elle, elle finit par avouer qu'elle ne peut voir à nu la chair des enfants dont elle a la garde, sans être prise de l'envie délirante de leur ouvrir le ventre et de voir leurs entrailles. Cette idée l'obsède avec une telle énergie, qu'elle craint de succomber, et que sa volonté, qu'elle sent faiblir de jour en jour, ne finisse par ne plus s'opposer à la perpétration d'un acte aussi abominable.
Marc (1) rapporte le fait d'un jeune homme hanté par l'idée de poignarder sa sœur et sa mère, que pourtant il aimait très tendrement. « Je ne suis plus maître de moi, disait-il pendant ces moments-là. Ma mère, sauvez-vous, je
(1) Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-Judiciaires, Paris, 1840.
vais VOUS égoi^er. » Quand ces moments d'impulsion irrésistible étaient passés, il raisonnait très bien et nul n'eût pu soupçonner l'horrible état mental qui le rendait si malheureux. Un jour il essaya de tuer dans la rue un militaire qu'il ne connaissait pas, et peu de temps après il se jeta sur sa mère im poignard à la main, et ce ne fut que par miracle si le meurtre ne fut pas accompli.
M. R., poète et chimiste distingué, doux, intelligent, sociable, était tourmenté du désir de tuer. Lorsqu'il se sentait envahi par cette idée affreuse et qu il avait la notion que sa volonté allait sombrer, il se faisait attacher les deux pouces avec un ruban, et ce faible moyen de contention suffisait à contre-balancer son impulsion homicide, que le temps dissipait d'une façon plus ou moins prompte.
Calmeil, dans son Traité des maladies inflammatoires du cerveau, raconte la lamentable histoire du malheureux Glénadel. C'était un jeune homme en qui surgit tout à coup l'idée de tuer sa mère, qu'il aimait cependant beaucoup. Pour échapper à cette horrible pensée, il s'engage et reste sept ans sans retourner au pays. A la
LES IMPULSIFS. i87
fin de cette période, son impulsion homicide subsiste toujours, mais avec ce changement, ce n'est plus sa mère qu'il désire ardemment tuer, mais bien sa belle-sœur. Un nouvel engagement est contracté et l'administration militaire y consent avec d'autant plus de plaisir, que Glénadel s'est toujours montré un soldat accompli, contre lequel aucun reproche sérieux ne pouvait être élevé. Son exil volontaire se prolonge. Un jour il reçoit la visite d'un homme de son village, qui mis au courant de la véritable cause de son éloignement, croit devoir lui annoncer que l'impulsion est désormais sans objet, puisque sa belle-sœur est morte.
Glénadel se sent soulagé d'un poids immense, il demande et obtient un congé pour revenir chez lui, et là il voit sa belle-sœur vivante. Soudainement il est repris de l'horrible impulsion, et se rendant parfaitement compte de son état mental et de la violence de son idée, il dit à son frère : « Fais-moi lier et garder étroitement, car si je m'échappe, je tuerai certainement ta femme. » Enfin, il demande lui-même son admission dans un asile d'aliénés, signant une déclaration ainsi conçue : « Jamais, quelque guéri
([ue je paraisse, alors même que je l'affirme, ne me laissez sortir d'ici ; je pourrais simuler la guérison, mais cela n'aura jamais qu'un but, l'accomplissement de mon projet. »
Beaucoup de ces malheureux ne présentent des impulsions qu'à des intervalles plus ou moins éloignés, et Lasègue les appelait des délirants par accès. Un jour à midi, rue Cujas, F. déjeunait dans une crémerie. Tout à coup, il se lève et plonge un couteau dans le sein de la jeune fille qui le servait. Interrogé sur le mobile de son crime, F. répondit : « Je n'avais jamais vu cette fille, mais j'étais obsédé par Tidée que je devais tuer une femme. » Né à Saint-Lazare d'une prostituée, F. avait vécu dans la débauche, et sa mère l'avait encouragé dans cette voie. Puis il avait été zouave pontifical, mais peu après il avait déserté. A peine de retour à Paris, il s'engagea dans les zouaves et resta deux ans à son régiment en Afrique. A son retour il fut saisi de l'obsession de tuer sa mère, cause, disait-il, de tous ses malheurs. Mais il recula devant ce crime, et il immola la première femme qu'il rencontra.
Il faut se borner dans ces citations. Il serait
facile de citer une multitude de cas, dans lesquels des malheureux ont été saisis et subjugués par une idée homicide. Qui en dira le nombre ? et surtout qui dira le nombre de ceux qui ont succombé, et qui ont été traités comme de véritables criminels? Quand on examine de sang-froid et Tesprit dépouillé de toute idée systématique, la longue série des causes célèbres, on voit clairement que plusieurs assassins ont été condamnés et exécutés bien que n'étant en fin de compte que des impulsifs, qui n'ont pas pu résister à leur excitation cérébrale. Nul doute que le trop fameux Papavoine ne fût un impulsif. Guiteau, assassin du président Garfield, était aussi un impulsif. Il en est de même de Louvel, assassin du duc de Berry, et de bien d'autres.
Ces impulsions peuvent tenir à une lésion cérébrale, comme aussi elles peuvent être la conséquence d'une idée suggérée, soit par une lecture, soit par des discours, soit par des spectacles, quelquefois même par des mobiles d'un ordre beaucoup plus noble et plus relevé, comme le patriotisme ou la religion. On ne saurait croire
combien la littérature peut engendrer de crimes,
it.
en suggérant des idées qui pourront entraîner vers certains actes, un cerveau mal équilibré et mal disposé. Les romans où on se tue à chaque page, où la manière de tuer, de violer, ou d'étrangler est minutieusement décrite, de même que la littérature politique qui appelle les vengeances et les anathèmes sur tel ou tel personnage, ont souvent été la cause d'assassinats ou de tentatives de meurtre. Nous en avons eu récemment la preuve par les attentats commis au nom d'un patriotisme dévoyé, sur Bazaine et sur Jules Ferry.
Ce sont incontestablement les hallucinations, si fréquentes chez ceux qui portent une lésion encéphalique ou simplement une névrose, l'hystérie, par exemple, qui sont une des causes les plus fréquentes de l'impulsion. Les hallucinations de Touïe sont les plus dangereuses. Certains malades sont tourmentés par des voix qu'ils croient entendre, et qui souvent leur conseillent le crime. Plus rarement ce sont des hallucinations de la vue qui montrent au malade un épisode qui met le comble à sa fureur et arme son bras. L'intoxication alcoolique donne lieu à des hallucinations bien connues, mais qui
nous dira celles qui peuvent résulter d'une lésion matérielle siégeant au cerveau, ou simplement d'un trouble fonctionnel?
Parmi tous les malades dont l'impulsion est la plus forte, ceux qui sans contredit occupent la première place sont les épileptiques. Ces malheureux commettent les meurtres les plus abominables, procédant d'habitude à de véritables boucheries, et cela avec une sorte de sérénité, une espèce de mouvement fatal et implacable.
Tel fut le crime récemment commis par un épileptique dans le département du Gers. Ce malheureux malade sort de chez lui, armé d'un fusil qu'il charge tranquillement, et qui lui sert à abattre successivement cinq personnes, qu'il vise et foudroie, sans la moindre émotion apparente. Jamais les épileptiques ne conservent le moindre souvenir des actes atroces qu'ils viennent de commettre. M. Magnan raconte l'histoire d'un épileptique sortant un beau matin de son domicile, portant un marteau et frappant, sur le boulevard, tous les passants inconnus qu'il trouve à sa portée. Il assomme ainsi cinq ou six personnes que jamais il n'avait vues et que très probablement il ne voyait pas dans la véri-
table acception de ce mot. Ce qu'il y a de remarquable dans les crimes commis par les épileptiques, c'est d'abord l'oubli complet et absolu de l'acte qu'ils viennent de commettre, il n'y a qu'un instant, oubli que l'on pourrait croire simulé et qui cependant est très réel ; c'est aussi l'absence (le tout motif, même le plus futile. L'épileptique frappe comme frapperait une chose mécanique obéissant à une loi physique inexorable, comme le rocher détaché de la montagne écrase et tue tout ce qui se trouve sur son passage. Trousseau disait avec le grand sens qui était la caractéristique de son esprit : « Quand vous êtes en présence d'un crime dont le mobile est absolument nul et que rien ne justifie, songez à l'épilepsie chez son auteur, et le plus souvent vous ne vous tromperez pas. »
Cependant, les épileptiques en état de vertige, et c'est en cet état qu'ils commettent des atrocités, n'ont pas absolument perdu la conscience absolue d'eux-mômes, ils savent fort bien éviter les obstacles. Plusieurs, sur le point d'être pris, savent fort bien s'échapper ou fuir. Mais nous ne devons pas insister outre mesure sur l'épilepsie au point de vue de la responsabilité. Aujour-
d'hui, contrairement à ce qui se passait il y a quelque temps, Tépilepsie bien démontrée est une raison suffisante, pour que la plupart des jurés prononcent l'acquittement. Souvent même une ordonnance de non-lieu intervient, disant que le malade sera transféré dans une maison de santé spéciale où sont soignées de pareilles maladies. Cependant si Tépileptique commettait un crime dans lequel on croirait pouvoir discerner, soit une vengeance personnelle, soit un mobile de cupidité, il est probable que le jury se montrerait plus impitoyable, et cela bien à tort, car ces malades ne sauraient jamais être considérés comme responsables et jouissant de l'intégrité de leurs facultés. Quelles que soient les preuves d'intelligence qu'ils donnent dans l'intervalle de leurs accès, on peut et on doit se demander si l'acte criminel n'est pas le fait d'une invasion subite de leur mal. De plus, on peut toujours à bon droit affirmer que le cerveau d'un épileptique n'est jamais absolument normal.
Quoiqu'il paraisse établi que les criminels désignés sous le nom d'impulsifs ne font qu'obéir à une idée, qui est le produit d'un cerveau morbide les poussant d'une façon quasi incon-
scientc à commettre tel ou tel acte, il n'en est pas moins vrai que l'on pourrait peut-être soutenir qu'au fond de la pensée du criminel, dans l'intimité de sa conscience qui échappe aux magistrats et que l'accusé ne veut pas dévoiler, il existe quelque raison de lucre, d'intérêt ou de vengeance. Cette manière de voir est du reste complètement erronée, car il est des cas nombreux où il est absolument impossible d'invoquer un semblant de raison. On voit en effet très souvent des impulsifs porter leur fureur précisément sur la personne contre laquelle ils ne peuvent avoir aucun motif de haine, c'est-à-dire contre eux-mêmes. Plusieurs en effet ont pour le suicide une impulsion qu'ils ne peuvent surmonter. Il est des familles qui de génération en génération finissent par le suicide ; tous les membres se donnent la mort, à peu près au même âge, et souvent en employant pour se détruire des moyens identiques. Les deux observations suivantes, rapportées, la première par Esquirol, la seconde par M. Dejérine (1), démontrent surabondamment cette vérité:
(1) Dejérine, De V hérédité dans les maladies du système net veux, Paris, 1880.
Un très riche négociant, dont le caractère est très violent, est père de six enfants. A mesure que ses enfants ont terminé leur éducation, il leur donne une forte somme d'argent et les éloigne de chez lui. Le plus jeune, âgé de vingt-six à vingt-sept ans, devient mélancolique et se précipite du toit de sa maison. Un second frère, qui lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de suicide, et meurt un an après des suites d'abstinences prolongées et répétées. L'année suivante, un autre frère a un accès de manie dont il guérit. Un quatrième, médecin, qui deux ans auparavant m'avait répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort, se tue. Deux ans après, une sœur devient maniaque et fait mille tentatives de suicide. Le sixième frère est à la tête d'un grand commerce ; il eût fini comme ses frères, s'il n'était retenu à la vie par ses enfants et par sa femme qui est pour lui un ange tutélaire par ses soins et par sa tendresse.
Et plus loin Esquirol ajoute : « Quelques années après que j'écrivais ces lignes, ce malheureux s'est tué. »
Telle est cette observation classique; elle est complétée par ce fait très probant relaté par Baillarger, qui a connu Tun des petits-fils de ce négociant : lui aussi avait tenté de se couper la gorge.
L'observation relatée par M. Dejérine d'après Maccabruni, a trait à un individu qui se brûle la cervelle avec un pistolet, et le même pistolet sert
i96 RESPONSABILITÉ CRIMINELLE.
pour le même usage à deux de ses fils et à un de ses petits-fils.
L'impulsion au suicide est donc indéniable.
Sur cent suicidés l'hérédité est relevée dans plus du tiers des cas. Et si dans le nombre des suicidés on voulait faire abstraction de ceux qui se sont tués, soit parce qu'une catastrophe financière ou un malheur quelconque a fondu sur eux, on trouverait certainement l'hérédité comme un facteur de beaucoup plus important.
Souvent, en présence d'un suicide, on pose la question de savoir quelle a pu être réellement la cause déterminante. Dans ces cas-là, si on cherche avec soin dans la famille, on découvrira dans l'immense majorité des cas, qu'il s'agit d\m suicide héréditaire, dont la cause réside uaiquement dans une aberration cérébrale quelconque chez les auteurs médiats ou immédiats. Ce trouble mental peut se révéler, soit en produisant directement l'impulsion au suicide, soit en se manifestant d'une autre façon, par la folie, la lypémanie, les bizarreries quelconques qui n'en sont que la monnaie et la transformation, comme l'a démontré Moreau (de Tours).
Ce n'est pas seulement vers l'homicide que
rimpulsion peut entraîner; tous les crimes et tous les délits peuvent certainement reconnaître cette cause déterminante. L'impulsion au vol est certainement celle que Ton observe le plus fréquemment. Dans son livre intitulé : Un Joli Monde^ M. Macé affirme qu'il existe à Paris plus de cent mille personnes, qui volent par impulsion, et sans pouvoir s'en empêcher. Ici les faits parlent très haut et viennent très nettement indiquer le plus souvent que l'accusé ne saurait être considéré comme responsable. On a maintes fois trouvé dans le logement d'un individu, chez lequel une inculpation de vol avait justifié une visite domiciliaire, des objets qui par leur nature et souvent par leur étrangeté indiquaient bien nettement que le voleur avait obéi en se les appropriant, à une idée de maniaque, mais non à une idée criminelle dans le vrai sens que Ton doit donner à ce mot.
C'est ainsi que certains individus voleront une certaine catégorie d'objets, ceux-ci des portemonnaie, ceux-là des tire-bouchons, tel autre des mèches ou des tresses de cheveux, tel autre des yeux de verre, etc., etc., car tous les goûts ont été observés chez ces singuliers collectionneurs.
Tout le monde a entendu citer le fait de certaines personnes, plus fréquemment ce sont des femmes, qui vont ainsi volant, soit aux étalages, soit dans les magasins, divers objets qui leur tombent sous la main. Cependant leur position de fortune, leur situation dans le monde, leurs relations distinguées, semblent les placer dans la catégorie des gens qui ne volent pas. Il est bien sûr, que s'ils étaient absolument sains d*esprit, indépendamment de la juste répulsion que leur inspirerait certainement une action si répréhensible, ils ne voudraient exposer ni la considération dont ils jouissent, ni leur famille qu'ils aflFectionncnt, aux conséquences qui peuvent résulter d'une pareille pratique. Et tout cela pour dérober des objets d'une valeur souvent plus que modique.
Dans son livre de la Folie lucide^ M. Trélat cite le cas d'un faible d'esprit, dont l'impulsion au vol était remarquable :
M. M... est âgé de cinquante-six ans. Quoiqu'il appartienne à la société éclairée, il n'a jamais pu acquérir beaucoup de savoir. Il aime le monde et a toujours montré un grand éloignement pour sa famille. Plusieurs fois on a voulu le marier, il s*y est constamment refusé. On sait qu'il a trois logements dans Paris, et que dans cha-
cun de ces logements il n'est servi que par une femme de ménage. On s'en étonne d'abord, mais i] donne une explication si simple qu'on finit par s'en contenter. Il n'aime pas à faire de longues courses le soir, et les amis qu'il visite demeurent dans des quartiers différents. Peutil mieux faire que de se rapprocher d'eux, et quel plus sage emploi trouverait-il de son excédent de revenu?
Pendant la belle saison, il voyage, va aux eaux, y rencontre les personnes qu'il connaît à Paris. Malgré le peu d'étendue de son intelligence, il administre sa fortune, ne l'augmente pas, mais ne fait aucune perte. A l'âge où il est arrivé il a absolument les mêmes rentes que trente ans auparavant.
Toute sa vie passe ainsi sans qu'on remarque rien qui en trouble le cours. Il meurt subitement. On trouve dans chacun de ses trois appartements, une pièce absolument remplie, encombrée d'objets de toute sorte, de serviettes, de mouchoirs, de flambeaux, de vases, de lorgnettes, de cannes, de parapluies, de petits tableaux, de médaillons, de couverts d'argent, de montres et bijoux de toute espèce que M. M... avait pris pendant trente ou quarante ans dans toutes les maisons qu'il fréquentait, sans qu'il eût été troublé ni gêné dans le cours de ses vols. Nombre de fois, il avait entendu parler chez ses amis de leurs mésaventures. Des couverts avaient disparu, des montres avaient été enlevées, on venait d'accuser et de renvoyer les domestiques. Il ne s'en était pas montré ému le moins du monde et avait joint ses doléances à celles des victimes. De ces vols considérables, il n'était pas résulté pour lui le moindre profit. Il n'en avait rien fait et tout se retrouvait. On se mit à petit bruit à la recherche des personnes* volées, ou de leurs héritiers, et l'on en découvrit un grand nombre. Les objets qui ne rencontrèrent plus leur maître furent vendus et le produit fut donné aux pauvres.
prise de délire maniaque aigu, commençant un peu avant Técoulement sanguin pour finir avec lui. Cette femme, pendant toute la durée de ses règles, était en proie à la manie la plus frénétique, brisant tous les objets qui lui tombaient sous la main, injuriant et invectivant tous ceux qui l'approchaient, si bien qu'on était obligé de la lier fortement pour l'empêcher de faire du mal à ses parents ou à ses voisins, voire même d'incendier son logis. On sait aussi qu'Henriette Cormier, qui assassina une petite fille qu'elle disait aimer beaucoup, était en période menstruelle lors de la perpétration du crime.
Si une pareille perturbation de toutes les facultés intellectuelles et morales peut s'observer soit à l'occasion des règles, soit, comme on l'a aussi souvent vu se produire, pendant une grossesse, on peut bien admettre que cette môme cause, puisse engendrer la manie du vol, la kleptomanie. Je ne citerai que pour mémoire certaines impulsions souvent observées et se montrant parfois sous l'empire de troubles souvent mal définis, qui portent certains individus soit à incendier, soit à mentir, soit à tenir des propos, souvent d'une telle gravité, que de très fâ-
chcuses conséquences peuvent en résulter pour des tiers. Motet a cité un curieux exemple d'impulsion pyro maniaque. Il s'agissait d'un homme qui incendiait chaque fois que quelques petits verres d'eau-de-vie venaient surexciter son cerveau. C'est ainsi que vingt-trois incendies, dont quinze en un seul jour, furent par lui allumés. Comme beaucoup d'impulsifs, les pyromanes ont fréquemment des hallucinations de la vue, ils voient des ilammes, et c'est là probablement ce ([ui leur donne l'idée d'en faire apparaître d'autres.
Ne serait-il pas vraiment temps qu'une législation, ou plutôt que des coutumes judiciaires, basées sur les données scientifiques, interviennent et considèrent comme des malades, ces malheureux qu'une action réflexe pousse à commettre des crimes ou des actes délictueux? Une femme vole pendant une période menstruelle ou poussée par une impulsion irrésistible, la voilà condamnée et toute sa famille présente et future vouée à la honte. Notez que si sa maladie cérébrale Tavait simplement incitée à chanter dans les rues, ou à faire des pieds de nez à des gens graves, il n'en résulterait pour les siens aucun
déshonneur. Nous le demandons, ne faudrait-il pas que ces gens-là soient traités comme ils doivent Fêtre, comme de véritables malades ?
Dans tous les cas que nous venons de passer en revue, l'impulsion existe et peut faire commettre des actes délictueux ou criminels. De pareilles impulsions, tout aussi irrésistibles, peuvent donner naissance à des actes tout aussi caractéristiques. Bien que ces agissements ne relèvent pas des pénalités ordinaires, ils démontrent qu'à certains moments donnés, le cerveau humain peut être porté à commettre certaines actions dont il lui est absolument impossible de se défendre. Tel est le cas de cette dame du meilleur monde dont M. Ribot cite l'exemple (1). Au milieu d'une conversation sérieuse et dans le salon le plus correct, cette personne s'interrompait tout à coup, et prononçait h haute voix des mots tout à fait orduriers ou obscènes en rougissant fortement, parce qu'elle avait parfaitement conscience et de la véritable signification des mots ef de leur malsonnance en cet endroit. Tel était aussi le cas de ce prêtre qui, disant la
(1) Ribot, Des maladies de la volonté, Paris, Alcan, 1884.
messe, s'interrompait quelquefois tout à coup, et proférait à haute voix et avec pleine conscience de ce qu'il disait les plus horribles blasphèmes et les injures les plus ordurières contre Dieu, la Viei^e, les anges et les saints. De semblables impulsions assez souvent observées ont reçu le nom de coprolalie.
J*ai très particulièrement connu un jeune homme âgé de dix-neuf ans, auquel je m'étais intéressé d'une façon toute particulière à raison du trouble psychique qui était en lui. Fils de paysans et élevé à la campagne, il n^avait pas de mauvais instincts. Sa sobriété était exemplaire, il était doux, laborieux et intelligent. Obligé de louer ses services, ses maîtres étaient enchantés de lui. D'une adresse peu commune, il faisait fort bien son ouvrage et sans se fatiguer. Mais de temps en temps à des intervalles variables, il était pris de grands maux de tête avec une tendance au sommeil quasi invincible. Lui qui, toujours allègre et dispos, était le premier au travail, devenait d'une extrême nonchalance et n'aspirait qu'à dormir. Puis un beau jour ou plutôt une belle nuit il partait, sautant par la fenêtre, et il allait courant la campagne, dérobant tout ce qu'il pouvait, entrant dans les maisons inhabitées, faisant main basse sur tout ce qui tombait sous ses mains, et pendant six à huit jours menant une existence de véritable bandit. Après venait la chasse que lui donnait la gendarmerie, chasse dans laquelle il accomplissait des prodiges d'adresse, de finesse, de judicieuses conjectures et d'audace pour échapper. Aussi la poursuite était-elle toujours longue, et mouvementée. Aussitôt capturé, c'était partie perdue et il
revenait dans son bon sens. Après deux ou trois équipées semblables suivies de condamnations, il fut mis au ban de Topinion, ne trouva plus de place et resta sans autre ressource que le braconnage. Je parvins à gagner toute sa confiance, après une maladie qu'il eut vers 1883, et je causais bien souvent avec lui. Quand je Tinterrogeais sur ses escapades, il m'affirmait être la proie d'une force qu'il ne pouvait pas maîtriser. « C'est plus fort que moi, disait-il, il faut que je vole; souvent je reste de longues heures devant une maison avant de fracturer la porte ou le volet : je ne veux pas, je sens que je fais mal, que ma mère sera désolée. Je me rends compte du scandale, je me dis : Non, non, je ne commettrai pas ce crime. Je m'injurie, je me cramponne pour ne pas le faire, et toujours je suis vaincu dans cette lutle, je succombe toujours. Pourquoi ? je n'en sais rien. Mais maintenant ces idées me font horreur, j'ai conscience du mépris qu'on a pour moi, je suis un malheureux. Mais je ne recommencerai pas, je me tuerai plutôt...,» et il recommençait. Maintes fois je lui ai confié certains objets, voire même de l'argent, qu'il aurait parfaitement pu s'approprier; il n'en a rien fait, bien que sa misère fût atroce.
Je lui avais prêté un objet d'assez grande valeur, lorsqu'un jour il vient chez moi me le rapporter me disant. « Je suis calme depuis un an, mais je sens quelques maux de tête légers ; ce pourrait bien être l'avantcoureur d'une crise pendant laquelle je vendrais cet objet, et je sais que vous y tenez, je vous le rapporte. » Je profitai de cette occasion pour l'engager à résister, à ne pas retomber. «Partez, lui dis-je, allez loin, bien loin, mais ne retombez pas. » Il partit en efiet, mais il revint bientôt, et deux jours après j'appris qu'une maison avait été dévalisée. Après avoir été traqué comme un fauve pendant huit jours, il fut pris, condamné à six ans de réclusion, et il est mort dans la maison centrale, se jetant, E. CADAni^. 12
pour sauver un de ses codétenus, dans Tengrenage d'une machine qui le broya.
J'ai cité ce cas personnel longtemps et minutieusement étudié par moi, pour démontrer que dans certains cas, par suite d'un éréthisme ou d'un travail quelconque se passant dans les centres d'impulsion, ceux-ci peuvent faire exécuter certaines actions, môme après une lutte avec la volonté. Et cependant on regrette parfois amèrement d'avoir succombé. La question de savoir si l'acte est commis par suite d'une impulsion irrésistible ou par suite d'un défaut dans l'énergie de la volonté qui faiblit dans son action inhibitoire, me paraît peu importante et surtout d'une extrême difficulté. Toutefois, j'incline à croire que c'est véritablement l'impulsion qui est irrésistible, et que la volonté restant normale, n'est plus assez énergique pour s'opposer à une volonté dont Tintcnsité s'est accrue d'une façon aussi anormale et aussi impérieuse.
Le sens génital peut aussi être la cause, le motif déterminant de certains actes relevant d'une impulsion par lui provoquée. Peut-être de tous les mobiles impulsifs, celui-ci est-il le plus tyrannique, car il puise son origine dans un
besoin, qui fait partie intégrante de notre nature, et aussi parce que, le plus souvent, quelque particularité anatomique, ayant son siège soit sur les Gitanes génitaux eux-mêmes, soit dans leur voisinage, soit aux points des centres nerveux qui commandent aux désirs génésiques, les modifie suivant des modalités qu'il serait beaucoup trop long de décrire. Ces lésions anatomiques ont pour résultat fatal de solliciter impérieusement l'individu porteur de la lésion, à des actes qui s'éloignent plus ou moins des conditions ordinaires et normales dans lesquelles le sens génital se donne le plus habituellement carrière. Telle peut être l'origine de l'amour contre nature, qui est parfois un raffinement voulu de débauche, vers lequel se laissent aller bon nombre de ceux ou de celles, qui se sont blasés sur tous les plaisirs sexuels normaux, mais aussi pouvant être produit par une maladie mentale procédant directement du cerveau ou provenant d'une action réflexe, se traduisant par une impulsion irrésistible d'un individu pour un autre appartenant au même sexe que lui (1).
(1) On trouve dans les Annales médico-psychologiques et dans les Annales de Neurologie, de nombreux exemples, uion-
208 RESPONSABILITÉ GRIMINELLE.
Tous les auteurs qui se sont occupés des maladies mentales ont noté chez bon nombre de ceux qu'une lésion cérébrale innée ou acquise conduite la folie, une tendance quasi invincible à la masturbation, contre laquelle les conseils, les objurgations, les appareils de contention, voire môme chez la femme la clitoridectomie, échouent de la façon la plus radicale. M. Magnan a démontré combien il était fréquent de trouver au seuil
trant combien sont étranges les aberrations sexuelles et combien le cerveau humain peut quelquefois être, sur ce chapitre, le jouet des conceptions les plus maladives. Nous en empruntons un exemple au dernier de ces deux recueils; c^est une observation recueillie par MM. Charcot et Magnan, dont nous donnons une sommaire analyse :
M. X. est âgé de trente ans, brun, grand, puissamment charpenté, il est très intelligent, professeur de faculté, son hérédité révèle plusieurs parents névropathiques. Dès Tâge de six ans, il était obsédé de la pensée de voir des hommes nus et il mettait tout en œuvre pour satisfaire son désir. La pensée d'un homme nu le fait promptement entrer en érection. A mesure qu'il avance en âge ce désir s'accentue, maintenant il est toujours très impressionné en voyant des nudités masculines. Souvent, l'idée de voir un homme sans vêtement Tobsède et l'empêche de travailler. Jamais la moindre pensée obscène ou contre nature ne Ta effleuré. Tout se borne à Tévocation dans son esprit d'un homme tout nu et surtout de ses parties génitales. Jamais une femme, aussi belle qu'elle soit, n'a fait naître en lui le moindre désir, et pourtant il aimerait beaucoup à s'habiller en femme. Soit de nuit, soit de jour, la pensée d'un homme nu provoque chez lui une éjaculation. Depuis l'âge de quinze ans il a des crises nerveuses hystériformes qui s'accompagnent de perte de connaissance.
des maladies mentales Tabus des plaisirs solitai- • res. Même démonstration a été faite par plusieurs auteurs et notamment par le vertueux Tissot, avec cette remarque pour ce dernier, que pour lui la folie était la conséquence forcée de la masturbation, tandis qu'il est vrai de dire que, le plus souvent, ce vice n'est que la première étape vers la folie, et que souvent l'individu qui s'y livre avec acharnement est déjà un aliéné non responsable de ses actes.
On rencontre au seuil de bien des maladies du système nerveux, notamment de Tataxie locomotrice, une ardeur génitale extrême. Même remarque peut être faite au début d'une maladie cérébrale pouvant aboutir à des impulsions génésiques. Un malade, à qui j'ai donné des soins pour une lésion, probablement sclérosique, s'étendant sur l'encéphale et sur la moelle et ayant abouti à la paralysie, m'a affirmé avoir été dans une érection perpétuelle avec désirs génésiques dont Tintensit^ devenait parfois paroxystique, pendant une période de près de deux années, et de fait je l'ai toujours trouvé dans cet état chaque fois que je suis allé le voir pendant cette période.
Ce symptôme très pénible n'a cédé à aucune médication.
Il est aussi des hommes qui, par suite d'une certaine complexion cérébrale non encore définie, sont d'une ardeur vraiment extraordinaire. Les médecins, qui reçoivent bien des confidences, en recueillent parfois de bien étonnantes sur ce point.
Certains renouvellent sans peine le travail d'Hercule. D'autres, comme le Prince du sang dont parle Saint-Simon, demandent impérieusement à leur femme l'assouvissement de leurs passions à des moments et en des endroits qui sembleraient devoir leur inspirer des sentiments tout différents. Je me rappelle avoir reçu les confidences d'une dame âgée et absolument digne de foi, qui m'a affirmé de la façon la plus catégorique, avoir eu un mari qui pendant quarante et un ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort arrivée à Tâge de soixante-trois ans, avait exigé d'elle des rapports qui se répétaient au moins quatre fois par jour et bien plus souvent pendant sa jeunesse. Les périodes menstruelles ne lui donnaient aucun répit et n'arrêtaient pas l'ardeur de cet homme extraordinaire. L'accou-
chement lui donnait à peine une semaine de repos; et dans une circonstance elle accoucha d'un enfant à terme juste neuf mois jour pour jour après la naissance d'une petite fille. Elle m'avoua que pendant que toute la famille était allée faire le baptême, son mari resté à la maison avait exigé d'elle l'accomplissement du devoir conjugal.
Les femmes ont aussi parfois une ardeur aussi singulière. Esquirol, Alibert, Magnan, etc., en ont cité de curieux exemples; nous nous bornerons à relater celui qui est résumé dans le livre du professeur Bail (1) d'après Touvrage de M. Trélat :
Il s'agit dans cette observation d'une femme de stature ordinaire, mais dune forte complexion, ayant une expression de physionomie très convenable, beaucoup de politesse dans les manières, une grande retenue dans le maintien. Interrogée, elle répond parfaitement à toutes les questions, se met à l'ouvrage et travaille malgré ses soixante-sept ans avec autant d'activité que de perfection. Pendant quatre ans, pas une parole obscène, pas un ^este, pas le plus petit moment d'agitation, pas d'énervement. Elle est parfaite tant qu'elle est enfermée, mais absolument incapable d'user de sa liberté. Toute sa vie, dès son jeune âge elle a recherché les hommes, jeune fille elle les provoquait.
(1) Bail, la Folie erotique. Paris, 1888, p. G9.
Cette dame était du caractère le plus aimable, le plus docile, le plus enjoué, rougissant quand on lui adressait la parole, baissant les yeux toutes les fois qu'elle se trouvait en présence de plusieurs personnes. Aussitôt qu'elle était parvenue à se trouver seule avec un homme, elle était subitement transformée, relevait ses jupes et l'attaquait avec une énergie sauvage. Ses parents la marièrent dans Tespoir de mettre un terme à ses désordres. Le mariage ne fut pour elle qu'un scandale de plus. Elle aimait son mari avec rage, mais elle aimait avec une rage égale tout homme avec lequel elle parvenait à être seule. Devenue grand'mère elle continuait le môme genre de vie. Un jour elle fit entrer chez elle un petit garçon de douze ans, mais dès qu'elle voulut lui faire des attouchements obscènes, l'enfant prit la fuite et alla tout raconter à son frère, qui monta dans la maison désignée par le plaignant et battit cette femme à outrance. Pendant cette scène le gendre survint, et avant qu'on eût le temps de lui rien dire, se met du côté de celui qui fustigeait sa belle-mère. L'âge n'a point tempéré le feu qui la dévorait : plus elle commettait d'excès, plus elle avait d'embonpoint, plus elle avait de fraîcheur.
Elle était veuve, ses enfants l'avaient reléguée hors des barrières, où ils lui servaient une rente. Étant devenue vieille, elle était obligée de rétribuer les hommages qu'elle se faisait rendre, et comme la petite pension qu'elle recevait était insuffisante pour cet usage, elle travaillait avec une ardeur infatigable, pour pouvoir se payer un plus grand nombre d'amoureux. Après avoir séjourné pendant quatre années à la Salpêtrière, elle mourut d'une hémorrhagie cérébrale.
Nous avons connu une dame âgée de quatrevingts ans, qui après une existence des plus
LES IMPULSIFS. 2f^
mouvementées était aussi descendue à recruter à prix d'ai^ent quelque malheureux qui voulût bien se prêter à ses lubriques désirs. Voilà quelques faits qu'il serait facile de multiplier et d'étendre d'une façon presque indéfinie. Nous les avons uniquement cités pour montrer jusqu'où peut aller chez quelques-uns Tappétit génital. Sans doute une chose aussi anormale est le fruit d'une lésion ou d'une anomalie cérébrale, c'est incontestablement d'une modification anatomique que procède cette fureur quasi bestiale. Mais n'est-il pas vrai que les individus qui sont affligés d'une impulsion pareille, sont excusables dans un moment de disette, d'avoir commis un attentat quelconque contre les lois de la pudeur? N'est-il pas vrai que chez eux tout cède à cette impulsion tyrannique, et que dès lors ils sont irresponsables?
Le sens génital peut être et est souvent interverti de bien d'autres manières. L'histoire a conservé les noms atrocement fameux de Gilles de Rays et du marquis de Sade, le premier immolant à ses abominables débauches plus de huit cents enfants, le second ne pouvant éprouver de jouissance, qu'en ayant commerce avec des
214 RESPOiNSABILITÉ CRIMINELLE.
femmes dont il déchirait le corps, dans les spasmes d'un amour qu'il ne pouvait satisfaire qu'en faisant'couler des flots de sang. Tout récemment n'avons-nous pas vu un misérable, pour qui la jouissance suprême était d'enfoncer de •longues épingles d'or dans le sein nu des femmes qui servaient à ses honteux plaisirs ?
Indépendamment de ces monstruosités génitales qui ne marchent qu'accompagnées de sang et de meurtre, on observe fréquemment des anomalies au moins aussi étranges si elles sont moins cruelles. Dans une remarquable étude consacrée aux inversions du sens génital, M. Magnan cite plusieurs exemples véritablement stupéfiants mais très caractéristiques. Tel par exemple n'a jamais pu obtenir de sa misérable organisation, la moindre velléité amoureuse, s'il n'évoque pas dans son esprit, le portrait d'une vieille femme ridée couchée dans un lit et coiffée d'un bonnet blanc. Quelquefois l'évocation de l'image d'un bonnet blanc lui suffit, mais le plus souvent il a besoin de se rappeler les traits d'une vieille quelconque ainsi affublée. Cette impuissance le poursuit jusque dans le lit conjugal, et il est obligé d'avoir recours à ces singu-
LES IMPULSIFS. 2\o
lières évocations, chaque fois qu'il veut accomplir l'acte du mariage; et cependant il est honteux de cet état, il se gourmande et se méprise, sa femme est charmante, mais tout cela est vain, et sans ce stimulant au moins étrange sa frigidité est absolue.
Un autre, sera absolument de glace et sans la moindre force virile, si ses organes ne sont pas mis au contact d'un soulier de femme; en dehors de cet attouchement il est radicalement impuissant, et naturellement il vole aux étalages tous les souliers de femme qu'il peut saisir. Un troisième, se promenant sur des terrains vagues, est saisi, fasciné par une pièce de linge blanc. Ce linge, il le voit et le distingue parmi les autres; il le lui faut et il l'aura, car il a l'idée qu'avec lui seul il aura une jouissance complète. Aussi rien ne lui coûte pour s'en emparer ; on l'a gardé pendant la journée, mais la nuit il escalade un mur élevé, il fracture un meuble où il estime que le linge doit se trouver, et peut-être eût-il assassiné celui qui eût voulu s'opposer à son dessein.
Tous ces gens-là sont incontestablement des fous. Lorsque l'impulsion, quelle qu'en soitrorî-
^4fr ^C§W5S%jnUTÈ CUHINELLE.
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viuiHuo i Jv-^ ttioiji i»* prison des malheureux
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l \mu(ac mviJLuc oU*it Ui? montrer leurs parties
^cxu^îUîv i Jlcîs^ porsv.^ttttes d^un autre sexe, et
^vlîit sijjutJi prv>ic^^c ntt^ parole, sans connaître
Si^îi p^r^>uwv'^ vJc^îUJtt tes^tuelles ils se lirraient à
uu<^ pijurvUl^ exhibition que n'actrompagnait nul
gei^t^ o^^ue ! Le ui^^de dont Koville a raconté
rhistoire en esl un exemple frappant. Cet homme se livrait tous les jours à heure fixe à une exhibition de ses parties génitales devant un atelier de jeunes filles; il fut guéri de sa singulière manie par l'administration du sulfate de quinine. Ce fait prouve bien qu'im tel acte peut relever soit de la folie, soit d'un état morbide, mais qu'il est absolument rare qu'il soit commis avec une connaissance pleine et entière de ce que Ton fait.
En présence de pareils faits devant lesquels vient sombrer toute une vie d'honneur, d'intégrité et de droiture, détruisant la considération d'une famille jusqu'à la troisième ou quatrième génération, on se demande comment il se peut faire que les tribunaux puissent condamner ces malheureux qui ne sont justiciables que de la maison d'aliénés.
Ce serait à propos des impulsions sexuelles que l'on pourrait rééditer le mot fameux de M. de Talleyrand : « Tout arrive. » Tout s'observe en effet depuis l'éréthisme ardent, conduisant au viol de n'importe quelle créature, fût-elle abjecte et repoussante, jusqu'à lafrigidité la plusabsolue, voire même chez plusieurs à Fhorreur complète, ou parfois intermittente, de tout plaisir sexuel, suivant que le stimulant fait plus longtemps défaut. £. Cabadé. 13
Les Annales médico-psychologiques^ l'ouvrage du professeur Bail (1), celui de M. Trélat (2), renferment de très nombreux et de très curieux exemples. Il serait beaucoup trop long de citer même sommairement les plus caractéristiques.
On est surpris de voir, en parcourant ces ouvrages, à quelles aberrations inouïes peut descendre un cerveau humain lorsque Timpulsion génitale vient à s'emparer de lui. Pour ne citer que Tune d'elles, à coup sûr la moins compréhensible et la plus monstrueuse, je me bornerai à rappeler que Ton a observé, heureusement à d'assez longs intervalles, des malheureux pour lesquels le bonheur suprc'^me est d'avoir des rapports sexuels avec un cadavre. On connaît l'histoire classique de ce moine, qui fut surpris au moment où il assouvissait sa hideuse passion sur une femme morte, auprès de laquelle on l'avait placé pour réciter des prières. Cette impulsion stupéfiante est tellement irrésistible, que ni les escalades les plus périlleuses, ni les coups de fusil, ni les blessures ne peuvent les arrêter. Le sergent Bertrand, de légendaire mémoire, n'était pas même détourné de
(1) Bail, la Folie erotique.
(î) Trélat, la Folie lucide.
ces abominables pratiques, sachant qu'une machine infernale était installée dans le cimetière, pour atteindre le violateur que l'on avait vainenement essayé de saisir jusque-là. Bertrand était certainement un fou irresponsable que Ton eût dû envoyer dans un asile, plutôt que de le condamner à un an de prison. Ses accès intermittents s'annonçaient toujours par de la tristesse, de l'angoisse et de la céphalalgie. Un fait analogue a été observé en 1886, au cimetière de Saint- Ouen. L'auteur, Henri Blot, âgé de vingt-six ans, présentait des signes de désordres cérébraux. Examiné par un expert, celui-ci conclut à une répression, et il fut condamné à deux ans de prison, bien qu'il affirmât avoir été poussé par une force à laquelle il ne pouvait résister. Marié et père d'un enfant, il battait sa femme qui l'abandonna. Son œil était hagard et sa barbe rouge. Sa femme déclara qu'il s'adonnait à l'absinthe et qu'il était devenu sournois et brutal, la frappait à coups redoublés, si bien qu'il la fit avorter. Guislain a désigné sous le nom de nécrophilie cette abominable aberration sexuelle qui démontre jusqu'à quel point on peut descendre quand une impulsion s'empare de nous.
Telles sont les principales impulsions, mais il en est bien d'autres que nous ne pouvons pas même énumérer, les impulsions à boire et à s'enivrer, à quereller et à porter des coups, à mettre le feu soit aux maisons, soit aux forêts, à mentir, à simuler, etc., etc. Qui peut dire, en effet, à quels actes aboutira une maladie cérébrale!
De ces impulsions, les unes sont permanentes, les autres sont intermittentes^ quelquefois périodiques. Les premières reconnaissent pour cause une lésion permanente des centres nerveux, les secondes peuvent apparaître sous l'empire de conditions multiples. La vue de certains objets, une idée spontanée ou communiquée, ou bien encore les influences météorologiques, peuvent déterminer leur apparition. Toujours est-il que c'est là une grave et très difficile question qui appelle toute la sagacité des médecins légistes.
§ IL — Absence de sens moral.
Après les crimes qui sont commis par suite d'une impulsion plus ou moins irrésistible, il faut noter ceux qui proviennent d'une absence plus ou moins complète de sens moral.
ËQ étudiant le processus d'après lequel l'ensemble psychique qui a reçu le nom de sens moral prend naissance, nous avons vu que la genèse de ce sentiment n'est autre qu'une synthèse dont les éléments sont fournis à notre esprit par l'ensemble des sensations agréables ou pénibles que nous ressentons. Des premières naît Tidée du bien-être corporel, et par suite d'une épuration progressive, l'idée du bien moral. Jusqu'à un certain âge ou n'a pas de sens moral, parce que la somme des expériences n'est pas suffisante, et aussi parce que la synthèse n'a pas eu le temps de s'élaborer ; la notion du bien est restée encore toute matérielle. L'enfant n'arrive à cette notion abstraite du bien et du mal moral, que par gradation insensible, c'est un travail cérébral qui ne saurait être trop hâtif. Dès le moment que l'esprit doit synthétiser, il a besoin de mûrir lentement les termes qui l'amèneront à la conclusion. Il faut que la vie apporte sa part de souffrance et aussi sa part de jouissance; et si le premier sentiment, le premier essai de synthèse est basé sur un sentiment tout à fait égoïste, ce sentiment pourra ultérieurement se modifier chez l'enfant lorsqu'il aura vu autour de lui la souffrance d'autrui, et
2*2 ££SNRSâ]UUT£ OUIUIELLE.
rimnnBnt « pni fiiiiii ramoindrir. ProgrèssiHiiiiniiL 1» lié» égc^Bêts fesrotd place aux Sà<H^ ahmôfâ» <t la Botion de la plus belle dfs T-tir:a«i pgyAiqfr. désignée sous le nom de «àiari:^^ prmdrm défiwtiipenieDi place dans son cvrrrt'an ^ >> déinfc k f y e r a plus ou moins, suivant fu^ > orrr«>aa $«nt ueuL disposé et plus heumi$)»ft»t do«è.
11 fovl ajtwler ^«e dans la pratique conmiune d^ l>xt<4efK^, ks personnes qui entourent l'en* £àii: ffeciliten! siB^mlièrement par leurs paroles H k^urs enseJCTenKttls, la genèse de cette idée du kîeu, dcHdl le oorj>llaire en sens contraire est ridée du mal. Une fois constituée ou inculquée en nc^us, la notion du bien et du mal devient un critérium à Taide duquel nous jugeons la valeur morale des actes dont nous sommes acteurs ou témoins.
Si une telle idée pouvait demeurer dans tous leseer\eaux, pure de toute compromission et sans que rien n'en vienne jamais altérer la beauté, il est incontestable que les crimes seraient de beaucoup moins fréquents. Mais les spectacles de la vie, les appétits violents qui sont en nous, peuvent dans bien des cas fausser cette notion. Sans
vouloir faire ici un cours de haute morale, nous ne surprendrons personne en affirmant que, d'une manière générale, le sens moral a singulièrement baissé de nos jours. Le culte du veau d'or a pris des proportions inouïes ; ce ne sont plus des danses que l'on exécute autour de la méprisable idole, c'est un prosternement à peu près général,, dans la poussière et la boue qui l'entourent. Les qXielques rares qui veulent rester debout paraissent des phénomènes d'un autre âge et cyniquement on leur rit au nez. La plupart du temps ceux devant lesquels on s'incline si bas sont au vu et au su de tout le monde de vulgaires coquins. La démonstration de ce qu'un pareil spectacle a de démoralisateur^ son influence désastreuse sur le sens moral, ne sont pas à indiquer ici^ mais elles se comprennent facilement. Par conséquent il est des hommes chez lesquels le sens moral peut être soit de ce fait, soit de bien d'aulres encore, plus ou moins affaibli, voire même complètement anéanti.
Du reste, il faut bien le reconnaître, le sens moral est en somme une idée sujette à bien des vicissitudes et des fluctuations^ et même des modes. Indépendamment de ces fluctuations diver-
ses, cerlaincs personnes l'ont plus ou moins développé suivant leur organisation cérébrale, suivant leur développement cérébral plus ou moins complet, ayant pu créer cette synthèse d*une manière plus ou moins parfaite. Certainemenl, il faut le dire bien bas, mais d'une manière générale, on peut affirmer que la femme est inférieure à 1 homme sous le rapport du sens moral. C'est là une démonstration qu'il serait facile de faire par une multitude d'exemples et qui tient k>ut entière en ce mot : Le cerveau de la femme est généralement inférieur à celui de l'homme.
Quant aux vicissitudes et aux fluctuations du sens moral, nous n'avons pas besoin d'aller chercher nos exemples, soit parmi les sauvages pour lesquels certains meurtres sont chose excellente, ni dans Thistoire de nos ancêtres, pour montrer que la synthèse des idées, provenant des impressions reçues, n'a pas toujours été faite de même. Il serait facile de démontrer que tout ce qui constitue actuellement des crimes, ou tout au moins des attentats graves à la loi inorale, a été autrefois ou est encore chez certains peuples l'objet de Tadmiralion publique. L'idée du sens nioral ne présente donc rien d'absolu, ni dans
l'histoire de rhumanilé, ni dans notre société telle qu'elle est constituée. Ce qui se passe de nos jours en temps de guerre : les otages fusillés, les villes détruites pour l'exemple, le vol organisé et brutalement pratiqué, etc., sans que rien de tout cela soit trouvé bien extraordinaire, voilà bien la preuve de ce que nous avançons. Combien sont rares les gens qui ont un sens moral assez développé pour observer les lois de la justice en dehors de leur pays ! Si nous apprenons qu'un voyageur a commis chez les nègres une série de crimes, nous serons bien prêts à l'excuser. On se rappelle cet Anglais, qui acheta une petite fille et la donna à manger à des anthropophages, pour pouvoir photographier une scène de cannibalisme. Un tel acte ne souleva pas des protestations bien indignées, mais plutôt un vif sentiment de curiosité pour les épreuves photographiques qu'il avait en sa possession, et qui étaient le fruit de ce crime abominable. Le vol organisé par certaines opérations de Bourse, qui dépouillent, ruinent et désolent bien des gens, paraît une gentillesse.
Mais on peut dire peut-être que de tels actes ne
sont approuvés que par des pervertis. Prenons
d'autres cas^ et certainement en présence de ces mauvaises actions, nous verrons les gens les plus raffinés rester indifférents. Il est, en effet, dans toutes les classes de la société des cerveaux qui n'ont pas pu s'élever à la conception idéale du bien et du mal, elle leur a été donnée par leurs sensations et ils en sont restés là. Un grand nombre d'individus ne peuvent pas arriver à considérer comme un mal les crimes contre la pudeur. Quel tort ai-je donc fait? disent-ils, et quel préjudice ai-je causé? C'est là un raisonnement que tous ceux qui ont eu affaire avec les gens de la campagne et bon nom* bre d'habitants des villes ont eu à combattre. Et nous- même, qui nous piquons d'une grande délicatesse de sentiments, comment jugeons-nous certains actes? Qui, dans le monde, se détournera de quelqu'un, parce qu'il aura suborné la femme de son ami le meilleur, apportant par cet acte la désolation et le déshonneur dans une famille ?
Philosophes du jour, je vous arrête ici.
sages demi-dieux! expliquez-moi ceci :
On ne volerait pas à coup sûr une obole
A son voisin, pourtant, quand on peut, on lui vole
Sa femme t
Convenons donc que parmi les classes les plus
éclairées, les plus élevées de la société, on a une singulière façon de comprendre le sens moral.
Par conséquent, il ne faut pas être surpris si avec les très nombreuses anomalies crâniennes et cérébrables que nous savons exister, certains individus ne peuvent pas arriver à avoir sur ce point des idées et des sentiments soit tout à fait exacts. Alors surtout que certains, avec les apparences de la normalité crânienne, présentent ces mêmes sentiments tout à fait atrophiés et constituent cette classe que Ton peut appeler les imbéciles moraux^ ou encore, comme les appellent les gens du monde et les littérateurs, des inconscients. Cette imbécillité morale peut se traduire soit par des conceptions vagues et confuses, soit par des idées peu stables et changeant au moindre heurt des convoitises ou des appétits personnels.
Mais indépendamment des malformations cérébrales, congénitales ou acquises, la notion du bien et du mal peut faire absolument défaut, soit par suite d'une disposition héréditaire spéciale des cellules nerveuses deFencéphale, soit par suite du nombre trop restreint de certaines cellules, ou bien encore par suite d'anomalies dans leurs con-
nexioQS et leurs anastomoses. C'est sans aucun doute à des désordres de cette nature, qu'il faut rapporter certaines absences partielles de sens moral. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des gens d*une rare délicatesse sur tous les points, hormis sur un seul. Chez d'autres, on peut observer une véritable inversion du sens moral : ce sont ceux qui commettent une action coupable pour arriver à pouvoir accomplir une chose qui est bonne en elle-même.
Le nombre des gens qui volent pour faire la charité est considérable. La liste de ceux qui se font justiciers, et réforment par un crime ce qui leur paraît et ce qui est quelquefois réellement Hue iniquité, est encore assez longue. L'histoire de Petit, forçat en rupture de ban, me paraît la plus probante de toutes. Petit entre un jour dans un magasin avec Tintention formelle de le dévaliser. Il aperçoit dans un coin de la pièce une femme qui pleure et se lamente, et l'interrogeant sur la eause de son chagrin, il apprend d'elle que, ne pouvant payer son terme, elle va, le lendemain, être expulsée par le propriétaire. Notre bandit s'informe alors de l'adresse de ce propriétaire, se rend chez lui, l'assassine, fracture son coffre-
ABSENCE DE SEiNS MORAL. 229
fort, s'empare du contenu qu'il va intégralement apporter à la locataire, fort étonnée d'une pareille munificence, et il se retire discrètement] pour se soustraire à des remerciements qu'il trouve excessifs pour un si faible service. Lacenaire exposait sa vie pour sauver un chat le jour même où il commettait un assassinat. Raffinât, voleur redoutable, envoyait de l'argent à ses parents pauvres, quand il avait fait un bon coup. Que de femmes se prostituent et roulent dans la débauche la plus honteuse, pour nourrir et élever leurs enfants !
Il serait facile de dresser une longue liste de ces malfaiteurs par un vice du sens moral. Plus longue encore serait la liste de ceux chez lesquels le sens moral fait absolument défaut, soit par un vice de conformation cérébrale, soit parce qu'ils sont le produit d'une hérédité déplorable, soit parce que du fait de l'atavisme, un ancêtre dénué de ce sentiment revive en eux, soit enfin parce que Téducation, c'est-à-dire cette synthèse toute faite de la notion du bien et du mal, ne leur a pas été présentée, ou leur a été communiquée vicieuse ou incomplète, et que le cerveau livré à ses propres forces n'a pas pu ou n'a pas su com-
bler cette lacune ou rectifier cette erreur. Aussi ces gens-là restent-ils avec des sentiments analogues à ceux de la bète cherchant sa proie, ou voulant satisfaire ses besoins sexsuels, sans se soucier^ pour se procurer à manger ou pour avoir une femelle, des moyens mis en œuvre pour obtenir ce qui est ardemment convoité. Il n'y a pas de semaine où les journaux ne racontent des faits qui stupéfient absolument ceux d'entre nous qui possèdent à peu près intacte la notion du sens moral. Tantôt ce sont des pères, qui le plus naturellement du monde sont les amants de leurs filles. Là, comme dans la récente affaire delabande B..., c'est une femme qui a son fils pour amant. Souvent ce sont des mères qui obligent, de force, leurs filles à se prostituer bassement et qui vivent de ce commerce honteux. Vitalis, de Marseille, était simultanément l'amant de la mère et de la fille, et celle-ci l'aidait à se débarrasser de sa mère par un assassinat. D'autres se livrent en présence de leur femme et quelquefois avec leur coopération, à des scènes de débauche qu'on ne peut décrire.
Sans doute un tel état mental peut se modifier et s'atténuer dans une certaine mesure. A défaut