‹ De la responsabilité criminelleChapitre 29 sur 46 · ABSENCE DE VOLONTÉ · texte numérisé non relu

ABSENCE DE VOLONTÉ

de sens moral, l'exemple ou la crainte des lois peuvent jusqu'à un certain point éloigner du crime. Mais ceux qui présentent cette lacune, auront une extrême difficulté à se maintenir dans les limites deThonnêteté. S'abstenir d'un acte quand au fond on le trouve détestable, quand toute une hérédité proteste en vous contre une pareille monstruosité, c'est chose relativement facile. D'autant mieux que les natures ainsi organisées ne sont pas même effleurées par la pensée d'un acte criminel. Tandis que les autres, constamment sollicités par leurs besoins nutritifs et sexuels, et pouvant atteindre leur but en commettant certains actes, qui ne leur semblent pas mauvais, sont bien plus sujets à se laisser aller.

§ III. — Absence de volonté.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les crimes qui sont commis par suite d'une absence de la volonté : Ce que nous avons dit au sujet de l'impulsion, renferme implicitement tout ce que nous aurions à dire au sujet du manque de volonté. Il est clair que tous nos actes sont le fait de la volonté, quand notre cer-

veau est régulièrement pondéré. C'est notre jugement qui décide, la mémoire lui vient en aide pour prendre le parti qui est appelé à lui donner le plus de satisfaction. Mais quand le cerveau est faussé, quand Timpulsion vers un acte n'est plus le produit d'un jugement éclairé par la mémoire, quand cette impulsion est au contraire le produit d'un fonctionnement anormal ou morbide du cerveau, il n'y a plus, du côté de la volonté, une puissance inhibitoire suffisante , et l'acte est accompli. Tout cela est certainement une question de mesure, il est bien sûr que si l'impulsion est faible, et qu'au contraire, les centres volitifs soient remarquablement développés, la volonté pourra intervenir d'une façon efficace et mettre son veto. Sans doute il y a des gens qui, sans être en proie à des impulsions énergiques, ont un manque absolu de volonté, mais ces cas-là sont rares. Il est rare que cette maladie, caractérisée par une absence totale de la volonté et que l'on a dénommée aboulie, s'observe. Le plus souvent les criminels par absence de volonté, ne sont que des criminels par impulsion exagérée, chez lesquels la volonté n'a pas été ou n'a pu être à la hauteur de sa tâche. C'est là en

définitive ce qui se passe pour tout le monde dans les débuts de Tivresse, même pour les personnes chez lesquelles la volonté est très suffisante pour les maintenir dans une rectitude de conduite irréprochable. Sous l'action de l'alcool, les centres incito-moteurs sont mis en état d'excitation, tandis que la volonté reste la même. Dès lors cette dernière est vaincue, et l'individu commet des actes qu'il n'aurait pas commis, si une excitation n'avait pas été apportée à son cerveau, rompant l'équilibre existant.

§ IV. — Les déséquilibrés.

Nous abordons maintenant l'étude des criminels qui méritent le nom de déséquilibrés, terme populaire et peu scientifique si l'on veut, mais qui traduit admirablement bien l'état où se trouvent certains cerveaux. Pour fonctionner normalement, quant aux opérations psychiques, l'encéphale doit posséder en première ligne la propriété de ne pas se laisser absorber, accaparer en quelque sorte par une idée d'une intensité plus ou moins grande. Dans tous les cas, les autres parties de l'encéphale dans lesquelles rési-

dent les autres facultés de comparaison et de jugement, doivent pouvoir maintenir à sa vraie place ridée qui menace de devenir prédominante, et la remettre au point. Dans tous les cas, elles doivent pouvoir la contraindre à ne pas être trop envahissante. Il est, en effet, des individus chez lesquels une idée vient s'installer en maîtresse, faisant tout plier, et rapportant tout à une conception favorite, qui à la longue devient Tidée directrice de toute la conduite, sans que rien puisse faire obstacle à la satisfaction de ce pen^ chant devenu irrésistible.

Il n'y a pas à s'y tromper, c'est par un procédé identique, en mettant en œuvre des moyens qui sont les mêmes, que certains hommes arrivent à être des héros, ou des inventeurs heureux, ou de grands citoyens. Tout dépend de la nature de ridée devenue dominante : qu'elle soit grande, belle et généreuse, on deviendra un grand homme ; vulgaire, mais inoffensive, on pourra n'être qu'un fou; basse et vile, on devient un criminel.

Quand on parcourt la longue liste des crimes, on est souvent frappé de la futilité de leur cause ; ce sont quelquefois des motifs ridicules et invraisemblables qui poussent à commettre des meur-

très. Un homme couché avec im de ses camarade's, est incommodé par les ronflements de celui-ci. Il réveille et le prévient : « Si tu ronfles encore pareillement, je te tue, » lui dit-il; Taulre n'a cure d'une pareille menace, qui lui semble extravagante, se rendort et se remet à ronfler; il ne tarde pas à être frappé à mort par son irascible compagnon de lit. Un autre massacre impitoyablement et enterre deux enfants qui, dans leurs jeux, avaient fait rejaillir un peu de boue sur son manteau. Une jeune servante donnait de Tarsenic ou du phosphore à deux enfants de la maison oii elle était en service, pour avoir Toccasion de sortir et d'aller quérir le médecin ou les remèdes. Un autre enfin tue sa fille, parce qu'elle grandit et devient un sujet de dépenses qui grèvent son budget, et cela Tcmpêche de satisfaire le goût prononcé qu'il a pour les primeurs.

Si nous voulions seulement énumérer le nom de ceux qui ont assassiné pour s'approprier une somme d'argent plus que modique, qu'ils savaient être, sans plus, en la possession de leur victime, ou bien si nous voulions dire tous les parricides commis pour s'emparer d'une misérable chaumière ou d'un lopin de terre aride,

nous aurions bien des pages à consacrer à cette simple énumération. Pas de jour ne se passe sans que de pareils faits ne se produisent dans ces mêmes conditions.

Le nombre de crimes commis par ceux chez lesquels une idée dominante s'est installée est aussi considérable. Certains deviennent criminels, dévorés qu'ils sont par le désir de paraître, d'être mis dans les journaux; d'autres, parce qu'ils sont orgueilleux ou joueurs, ou dissipateurs ou, d'une manière plus générale, parce qu'ils possèdent en eux une passion que leur cerveau maladif n'est pas capable de réfréner ou de maintenir. Et ce ne sont pas toujours des passions bien caractérisées, car il suffit parfois d'une simple habitude pour conduire au crime, celui qui n'a pas pu l'empêcher de devenir prédominante.

Dans quelques circonstances, ce sont les idées les plus respectables, qui prenant dans un cerveau une prédominance trop marquée, peuvent arriver à le troubler et à le déséquilibrer au point de faire un criminel d'un homme parti d'une idée éminement belle et respectable. C'est ainsi que le patriotisme, la religion, l'amour du peuple,

Jvent conduire au crime lorsqu'ils s'installent

dans certains cerveaux mal pondérés. C'est le patriotisme qui a fait commettre un grand nombre de crimes dont Thistoire nous a transmis le récit. Charlotte Corday, Booth et Guiteau, assassins des présidents Lincoln et Garfield, tous ceux-là croient accomplir un acte héroïque en frappant un ennemi désarmé dans l'immense majorité des cas. Le sentiment religieux, lorsqu'il règne sans contrôle et sans contrepoids dans Tintelligence, peut aussi devenir le mobile d'actes abominables. L'histoire entière est un lamentable récit de ce que peut produire la passion religieuse non réfrénée, aidée dans les premiers âges par l'état quasi embryonnaire de Thumanité. Quel amoncellement d'erreurs sanglantes I Quelle série de forfaits ! Quels massacres d'innocents dans les guerres de religion, que de bûchers, de meurtres isolés, de sacrifices humains, de tortures. De nos jours le progrès de l'esprit humain s'opposerait à ce que tout un peuple soit ainsi envahi par une idée religieuse dominante. Mais de temps à autre quelques individualités isolées montrent, par le plus abominable crime, ce que peut une telle idée quand elle n'est pas maintenue par un cerveau bien équilibré. En

Suisse, une femme tuait dernièrement ses trois enfants pour leur éviter la damnation éternelle. Despine (1) raconte qu'en 1831, une étrange fermentation religieuse se produisit en Amérique : se suicider était un bien, assassiner était une œuvre pie. En 1882, les tribunaux russes ont jugé un malheureux qui avait eu Fidée monstrueuse de renouveler le sacrifice d'Abraham en prenant aussi son propre fils pour victime. Sans aller jusqu'au meurtre, bien des sectes religieuses ordonnent de pratiquer des mutilations sur les néophytes. Ainsi en Russie, les Skoptzy châtrent ceux qui adhèrent à leur secte.

Dans une catégorie de crimes, voisine de celle qui a pour mobile une religiosité par trop excessive, on peut aussi comprendre ceux que la politique et les idées de régénération sociale envahissent tout entiers, et qui n'ont pas dans leurs facultés intellectuelles, un pouvoir régulateur ou modérateur. C'est ainsi que des hommes ayant au cœur une des plus nobles passions qui existent, l'amour de l'humanité, arrivent parfois à commettre des crimes épouvantables. Nous sommes

(1) Despine, De la folie au point de vue philosophique, Paris, 1871.

les témoins attristés et inquiets de l'énergie sauvage, que certaines sectes politiques déploient. Procédant méthodiquement et par les engins explosifs les plus perfectionnés à la démolition des maisons et à l'ensevelissement des habitants sous les décombres, ces malheureux se posent en apôtres convaincus des idées les plus criminelles, dès le moment qu'elles leur semblent favoriser la venue d'un état de choses qu'ils croient devoir faire le bonheur du peuple. Ce sont là des exemples qui malheureusement ne sont pas rares et qui semblent devoir caractériser notre fin de siècle.

L'amour paternel et maternel, peuvent même devenir l'origine de crimes alors qu'ils évoluent dans un cerveau mal équilibré. Je ne puis dresser ici la longue liste de ceux qui ont commis des actes criminels dans le but d'assurer à leurs enfants un bien-être qu'ils désirent ardemment leur donner. Vols, faux, assassinats, tous les crimes ont été commis pour atteindre ce but. Je ne sais rien d'instructif au point de vue du degré de déraison criminelle, auquel peut descendre une créature humaine, mue par le désir d'éviter à son enfant une souffrance ou un ennui, que l'ob-

servalion suivante que j'abrège à dessein. Elle est empruntée au livre de M. CuUerre (1).

Il s'agit d'une dame de trente-neuf ans, titrée, fort jolie, qui pour préserver son fils âgé de dixneuf ans de toutes les tentations sexuelles, des maladies vénériennes et de l'usage des mercuriaux, n'a trouvé d'autre moyen que de l'initier progressivement elle-même à tous les plaisirs de l'amour. Elle rationne cet adolescent dans les plaisirs coupables qu'elle goûte avec lui, et finit par descendre pour lui à toutes les complaisances lubriques et à tous les raffinements du libertinage le plus licencieux. Elle adore ce fils comme une maîtresse, elle est enceinte de ses œuvres, mais elle veut se faire avorter pour pouvoir continuer avec lui ses relations abominables. Cette femme, en dehors de son odieuse passion, est intelligente, gracieuse, distinguée, très versée dans les choses de la politique, de la Bourse et du sport. Elle affirme très bien savoir ce qu'elle fait en prenant son fils pour amant. Elle discute pied à pied avec son médecin qui lui reproche ses amours criminelles; avec toute l'énergie de l'indi-

(1) Cullerre, les Frontières de la folie, Paris, 1888.

gnation, elle repousse avec hauteur tout blâme et toute idée de pardon, et déclare se sentir intérieurement absoute par Dieu qui, lui seul, est infaillible.

Nous ne finirions pas si nous voulions énumérer toutes les idées qui, à un moment donnée peuvent envahir un cerveau humain, faisant taire tous les autres sentiments qui d'ordinaire mettent obstacle à la perpétration de certains actes délictueux ou criminels , la haine , la vengeance, Tenvie, la cupidité, etc., etc.

Si nous venons de citer l'exemple d'une malheureuse que l'amour maternel a pu faire descendre aux actions les plus abjectes et les plus révoltantes, nous en pourrions citer d'autres chez lesquelles une des passions que nous venons d'énumérer, fait taire ce même amour maternel qui est l'apanage glorieux de toute femme.

Il est malheureusement fréquent de voir condamner des mères indignes qui ont frappé, brutalisé, martyrisé et finalement tué leurs enfants, obéissant à quelque passion aveugle à laquelle leur cerveau déséquilibré n'a pas su résister.

C'était certainement une déséquilibrée inconsciente et irresponsable, cette femme qui conçut

E. Cabadé. h

riiorrible projet de faire rôlîr son enfant et qui tenta de le mettre à exécution.

Bien des enfants que leur faiblesse semble livrer sans défense à des parents avides et cupides, ont été Tobjet des traitements les plus indignes. Privation de sommeil ou d'aliments, abandon en des endroits où tout devait leur faire défaut, tous les crimes les plus lâches ont été commis, et certainement en lisant le récit de certains de ces horribles forfaits, on demeure persuadé que les personnes qui les ont commis n'ont aucune espèce de sens moral, et possèdent aussi un cerveau absolument et radicalement déséquilibré.

Voici d'après M. Cullerre un exemple entre mille qui le démontre bien :

Dans la nuit du 21 au 28 janvier, Alexandre Vilmont, âgé de quatre ans et demi, succombait aux mauvais traitements que sa mère lui faisait endurer depuis six mois. Chaque jour, sa mère le battait tantôt avec un bâton, tantôt avec un martinet, tantôt avec le tire-pied de son père. L*enfant en était arrivé, quand sa mère lui demandait s'il en avait assez, à lui répondre : Ouï, maman, et à la remercier. Il était presque continuellement enfermé et laissé seul quand ses parents quittaient leur domicile même pour de longues heures. Et s'il lui arrivait de se salir dans ces circonstances, la mère même en plein hiver le plongeait dans Teau froide et le nettoyait avec une brosse de chiendent. Elle lui mit même un jour des

excréments dans la bouche, lui demandant s'il trouvait ca bon. Le cadavre de Tenfant était couvert de contusions; il a été soumis à Texamen de M. le D' Danner, qui a compté plus de cent plaies. Une côte était brisée; sur un orteil, un ulcère laissait voir Tos à nu, et malgé cette plaie douloureuse, chaque dimanche, la mère imposait à l'enfant plusieurs heures de marche. Enfin, la mort que tant de souffrances devaient nécessairement amener à bref délai, avait été déterminée par une congestion, qui s'était produite à la suite d'un coup de bâton porté sur la tète.

La mère qui a tué ainsi son fils unique par un long martyre de six mois, n'avait aucun motif sérieux de le faire. Mais dès l'âge de la puberté, elle avait présenté des signes d'une perversion profonde des sentiments affectifs. Orpheline, elle avait été tendrement élevée par sa grand'mère, et elle prenait plaisir à la tourmenter. A ce point que dans le pays on l'accusait d'avoir abrégé ses jours, par ses caprices et sa brutalité. Mariée, elle a torturé son mari qui, à plusieurs reprises, a dû fuir. Et à peine âgée de vingt-six ans, elle assassine son enfant dans les conditions que l'on sait. Madame Vilniont a été condamnée aux travaux forcés à perpétuité.

Il est positif qu'en envisageant chacun des cas que nous venons d'énumérer, on peut se demander à bon droit, s'ils ne relèvent pas aussi de cette lacune dont nous avons parlé, l'absence du sens moral. Cependant en y réfléchissant, on peut trouver une différence essentielle. Celui qui manque de sens moral commet une mauvaise action avec indifférence, l'idée qu'il a commis

un acte répréhensible ne lui vient seulement pas à l'esprit, il ne comprend pas la faute, il ne comprend pas non plus le châtiment. Tel était par exemple le cas de ce jeune Breton, qui reçut un jour une somme de dix francs d'un individu qui voulant se tuer, et n'osant pas, offrît cet argent à qui voudrait bien le mettre à mort sans souffrances. Notre Breton lui tira froidement un coup de fusil à bout portant dans l'oreille ; condamné, il ne cessait de répéter : Mais puisqu'il voulait bien...

Presque toujours, celui qui manque de sens moral affirme que ce qu'il a fait, il Ta fait parce que, en agissant ainsi, il n'a fait qu'exercer un droit absolu, peut-être même un devoir. Il raisonne comme le font ceux qui, dépourvus de la juste notion des choses, ont à se prononcer sur un acte contraire à la pudeur. Quel tort ai-je porté? lui ai-je dérobé quelque chose? Tandis que celui qu'une passion rend criminel, parce que son cerveau n'a pas la force ou l'énergie inhibitoire suffisante pour l'empêcher de commettre son crime, croit qu'il est parfaitement justifié par cette passion elle-même qui lui paraît capitale, absolument nécessaire. Il est persuadé que

tout doit plier devant elle, parce que rien ne saurait lui être opposé, et de fait, son cerveau ne peut rien opposer à cette idée dominatrice. Cependant, il faut le reconnaître, souvent ces derniers pèchent aussi par absence de sens moral, et celte absence vient singulièrement faciliter la tyrannie de Tidée dominante. Ceci prouve que pas plus en psychiatrie qu'ailleurs, peut-être même moins qu'ailleurs, il n'existe de délimitations bien nettes, bien tranchées entre les divers groupes toujours plus ou moins artificiels.

Dans l'énumération de toutes les passions qui peuvent s'installer tyranniquement dans le cerveau d'un homme, faisant plier toutes les autres facultés psychiques devant elles, nous avons seulement cité la cupidité ; cependant de tout temps il a été reconnu que c'était là de beaucoup la plus impérieuse. Les philosophes et les littérateurs de toutes les époques sont unanimes à proclamer que la soif de l'or était le mobile le plus fréquent de tous les crimes. Cela est d'autant plus vrai que quand on regarde la vie et son train habituel, on acquiert promptement la conviction que l'amour de l'argent est la source de toutes les passions les plus viles, de toutes les bassesses, les

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trahisons, les capitulations de conscience. Ceux^ et c*est le plus grand nombre, qui sont atteints de ce désir immodéré de la richesse, y perdent promptement le sens moral et sont certainement de très sérieux candidats au crime. Mais il faut vraisemblablement considérer cette appétence maladive pour Tor, comme une propriété néfaste de Tespëce humaine, puisque à tous les temps elle a existé à des degrés divers en déterminant toujours les mêmes conséquences morales, et ces conséquences ont toujours été aussi désastreuses.

Du reste, un mouvement se fait actuellement vers celte idée : que beaucoup de crimes sont commis parce qu'une passion quelconque s'est emparée du criminel, ne lui laissant pas la libre disposition de sa volonté, ne le laissant plus maître dans son domaine psychique; c'est là ce que Ton a appelé les crimes passionnels.

C'est en effet une vérité vieille comme le monde et d'une observation quotidienne, que certaines passions s'emparent tellement de certains cerveaux que tout en demeure annihilé. Depuis les auteurs tragiques grecs, la littérature n'a feirt autre chose que de dépeindre cet état d'esprit, et

dans riiabitude commune de la vie chacun a vu maints exemples de ce fait. Du reste, toutes les lois codifiées, ont reconnu que certains crimes étaient excusables, étant donnée la disposition d'esprit dans laquelle devait se trouver l'auteur de Tattentat. Notre code (art. 321, 322, 323, 324, 325)^ donne un essai de réglementation pour les cas où, d'après le législateur, celui qui commet un meurtre est excusable. Mais notre jurisprudence et le fonctionnement du jury ont singulièrement agrandi ces limites, et il n'est pas rare de voir un jury déclarer non coupable un meurtrier qui avoue hautement son attentat, mais qui l'explique par l'état mental, par la passion dont il a été envahi, qui n'a pas pu laisser à son cerveau un fonctionnement régulier et normal.

Bien souvent on a acquitté des filles mères qui avouaient avoir tué leur enfant en voyant survcvenir cet être, qui devait être constamment une preuve vivante de leur faute et de leur déshonneur. Mais certainement le plus grand nombre des acquittements se rapportent à la donnée suivante : Un homme séduit une femme, la rend mère et l'abandonne. La victime de cette lâche trahison tue son séducteur. Certainement il est

peu de jurys qui ne la déclarent non coupable, bien que le crime soit patent et avoué, parce qu'il n'y a pas d'homme sensé qui ne comprenne que dans une pareille situation, il a dû y avoir nécessairement une rupture de l'équilibre cérébral, que la volonté a été mise à néant et n'a pu résister, et le système de défense de toutes les coupables de ce genre est le même, il est stéréotypé en quelque sorte, parce qu'il est l'expression exacte de vérité : « J'étais folle, » c'est-à-dire : je n'avais plus la libre disposition de moi-même. Tout en moi s'était effondré devant l'exigence terrible de la passion qui me possédait.

Certains auront beau se lamenter de pareils acquittements, crier à l'abomination, rappeler que nul ne doit se faire justice lui-même, montrer quelles conséquences peuvent découler de certains verdicts, tout sera inutile, tout sera vain, parce que ce sont là des jugements que tout le monde comprend, parce que tout le monde sait à quoi s'en tenir sur la prédominance que parfois une idée peut acquérir en nous. Aussi la plupart du temps les accusés de cet ordre sont remis en liberté, sans que le jury prenne en quelque sorte la peine de délibérer, et presque toujours

aux applaudissements de la foule des spectateurs. Car le public comme le jury prononce son verdict, jugeant plus souvent avec ses sentiments, qu'au nom de la logique inflexible.

Il est à remarquer cependant que jusqu'ici, de semblables jugements ne sont intervenus que lorsque les accusés avaient obéi à une passion noble et avouable. La jeune fille qui défend son honneur, la femme mariée qui défend sa réputation, comme dans le procès de madame C. H. Le procès d'hier terminé par un acquittement, dans lequel une femme mariée tue sa rivale. Le père ou la mère qui défendent la bonne renommée de leur enfant, comme dans le procès de Jeufosse. Le frère qui venge l'honneur de sa sœur, tous ceux-là sont et seront presque toujours acquittés, et cependant en bonne logique croit-on qu'il soit plus facile de se défendre d'une passion moins noble? Croit-on par exemple que l'avarice, la cupidité, l'ambition qui sont certainement des passions moins relevées, méprisables même, ne nous envahissent pas avec une intensité au moins aussi grande, et ne détruisent pas en nous tous les sentiments qui pourraient s'opposer au crime qu'elles nous conseillent? Il n'y

a certainement pas à en douter, toutes les passions sont égales dans leurs effets, et les plus viles ne sont pas toujours les moins t}Tanniques. Comme les passions les plus nobles, elles peuvent nous subjuguer et nous mettre hors d'état de leur résister, nous faisant accomplir sans pouvoir nous en défendre les actes les plus condamnables. Rien ne nous serait plus facile que d'en citer de très nombreux exemples.

Faible et misérable chose, somme toute, que notre pauvre cerveau humain ! Le connaîtronsnous jamais au point de vue de son fonctionnement? La chose semble douteuse, étant donnée la très faible part des connaissances que nous possédons sur ce point si important de la physiologie humaine.

Ainsi donc pour résumer cette longue étude sur les malformations anatomiques ou fonctionnelles pouvant entraîner au crime, nous pouvons dire qu'un grand nombre de délinquants, ceux auxquels on pourrait donner le nom de faux criminels, ne sont tels que parce que leur cerveau n'est pas normalement conformé au point de vue anatomique. D'autres sont tels parce que l'ano-

malie se révèle seulement au point de vue fonctionnel. Apparente et puremenc anatomique, la constitution vicieuse du cerveau, répond d'une façon générale à quatre grands types : compression, sclérose, ramollissement, troubles circulatoires. Avec cette remarque essentielle, que le désordre psychique fonctionnel est loin d'être toujours en relation directe avec la lésion anatomique constatable, car une lésion qui semble minime peut avoir pour conséquence un changement moléculaire, modifiant la composition de la cellule nerveuse, et par conséquent changeant complètement sa physiologie.

Lorsque la malformation cérébrale se révèle seulement par des troubles fonctionnels, elle peut se traduire de trois façons principales : par impulsion exagérée, par manque de sens moral, par défaut d'équilibre, c'est-à-dire par absence plus ou moins totale de l'ensemble des forces psychiques, qui peuvent réfréner une idée, et ne pas lui laisser prendre une prédomiinance exagérée.

Nous devons faire remarquer encore, que ces divisions n'ont rien d'absolu, rien de rigide, qu'il est en effet d'observation que deux de ces modalités, voire même toutes les trois, peuvent semé-

1er et devenir tour à tour tantôt la cause, tantôt Teffet d'actes délictueux ou criminels. On voit en effet des impulsifs qui peuvent d'autant moins résister à la force qui les entraîne qu'ils manquent de sens moral. Dans plusieurs autres circonstances on voit des crimes perpétrés par des individus dont le cerveau est certainement troublé dans son fonctionnement suivant les trois modalités que nous venons d'indiquer. Tel fut, par exemple, ce crime horrible commis par un clerc d*avoué, homme correct, coté et rangé. Cet homme, dans une de ses promenades, attire dans un endroit écarté une petite fille, la viole et la tue. Puis il rentre tranquillement dans l'étude où il travaille, revêt méthodiquement ses manches de lustrine noire et se met à son travail quotidien sans le moindre trouble, après avoir noté sur un livre, qu'il ne prenait pas la peine de cacher et où toutes les actions de sa vie étaient inscrites : Aujourd'hui, telle date, tué et violé une petite fille à tel endroit, c'était bon et chaud.

Nous n'hésitons pas à donner une narration étendue de la récente affaire de Villemonble. Elle nous paraît très instructive, d'abord au point de vue du mélange, absolument remarquable, de

toutes les variétés de la déséquilibration cérébrale, du manque de sens moral, d'un mysticisme extravagant s'alliant avec des mœurs déplorables.

Toutes ces aberrations psychiques étaient l'apanage d'une famille entière qui finalement aboutit à un crime d'empoisonnement commis sur une vieille fille, Mlle Ménétret. Après le crime, le cadavre fut brûlé et' enterré dans le jardin de la victime. Puis on découvrit une série de fauxtrès compliqués commis dans le but de s'emparer de la fortune de Mlle Ménétret.

Nous donnons un résumé du rapport médicolégal, destiné à établir le degré de responsabilité des accusés, qui furent examinés par MM. B.

Bail, Blanche et Motet (1). Plusieurs accusés étaient impliqués dans l'affaire. Ëuphrasie Mercier avait introduit toute sa famille auprès de la victime, Honorine et Sidonie Mercier, leur frère Camille Mercier, une nièce et un neveu, Adèle et Alphonse, ce dernier dénonçant le crime qu'il avait deviné.

Les experts déclarèrent irresponsables tous les membres de cette famille d'hallucinés, de fous

(1) In journal VEncéphale. Paris, 1886, p. 387.

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moraux, de mystiques, de déséquilibrés. Seule Ëupbrasie Mercier fut jugée partiellement responsable et condamnée à vingt ans de travaux forcés. On se demandera certainement, après la lecture du rapport, comment il se peut faire que cette dernière ne soit pas apparue aux experts comme étant aussi profondément déséquilibrée que le reste de la famille.

Nous aurons du reste l'occasion de revenir sur cette observation, lorsqu'il sera question de la responsabilité partielle ou atténuée. A cet égard aussi elle est on ne peut plus instructive.

Dans tous les cas, voici Inobservation telle qu'elle a été résumée par M. CuUerre d'après le rapport des experts qui ont dû examiner tous les membres de cette singulière famille :

La famille Mercier, à laquelle apparliennentEuphrasie, Sophie-Honorine, Sidonie-Hortense et Camille Mercier, est une famille de visionnaires et d'aliénés. Le père était un homme aux sentiments religieux très exaltés, qui voyait le doigt de la Providence dans les moindres incidents de la vie. Il dépensa six mille francs pour faire élever une chapelle où il allait recevoir les inspirations de Dieu. Selon ses filles, il avait le pouvoir de guérir les malades. Il mourut en 1846 à la suite d'une troisième attaque d'apoplexie.

Ruinés par la révolution de 1848, la principale préoccupation des enfants Mercier fut de rétablir leur fortune.

LES DÉSÉQUILIBRÉS. 2o3

Leur caractère mystique leur a fait voir la main de la Providence dans leurs succès, la main du mauvais esprit dans leurs revers.

Sophie-Honorine a cinquante-deux ans, de manières aisées, d'une physionomie agréable, elle s'exprime avec facilité et animation. Elle raconte qu'en 1840, elle vint fonder à Paris un magasin de modes avec Sidonie. Mais leurs affaires ne prospérèrent pas. Elles deviennent inquiètes et s'imaginent qu'on se moque d'elles, et qu'on leur conseille de se prostituer pour gagner de l'argent. Honorine a des inspirations et dit à Sidonie : « Il y a un monsieur puissant et riche qui nous persécute et veut nous faire tomber dans le mal, mais une voix intérieure me le défend. » Elles prennent le parti de fuir et s'en vont à Vienne en Autriche. Elles y restent neuf mois, mais en proie aux mêmes obsessions, elles reviennent à Paris. Au bout de trois années de luttes, nouveau voyage en Autriche, mais la police leur refuse un permis de séjour, d'où elles concluent qu'il y a connivence entre la .police viennoise et la police française, et qu'elles sont victimes d'une machination dirigée par un personnage influent. Nouveau retour à Paris, mais il faut fuir encore et elles se décident à partir pour l'Amérique. Honorine se rend alors chez un agent d'émigration, M. de Châteauneuf, qui paraît touché de son infortune. « On veut me vendre, sauvez-moi, lui ai-je dit. Je ne me doutais pas que j'allais être sa proie. Je revins chez lui, et à la troisième visite il fît sur moi son crime devant Dieu. Je lui ai pardonné, c'était la passion. » Neuf mois après elle accouchait d'un fils. Dès ce moment, le délire des persécutions s'accentue chez Honorine et elle finit par être enfermée à la Salpêtrière. Plus lard elle eut un second enfant d'un autre amant et subit une seconde séquestration.

On relève dans ses conQdences les preuves du plus

extravaganl mysticisme chez tous les membres de cette famille : « Nous avons toujours eu une grande piété, et Dieu s'est révélé à nous dans bien des circonstances... L'intervention de la sainte Vierge s'est manifestée à nous bien des fois... Mon frère de Lille, qui est un savant, un inventeur, nous écrit : Défiez-vous, j'ai des rêves prophétiques, il va vous arriver quelque chose de pénible... Moi je suis plus avec le ciel qu'avec la terre; on appelle cela folie, mysticité, moi je dis que c'est très beau, que c'est une grande consolation. . . Ma sœur Euphrasie étant toute jeune avait des visions, mon père faisait des miracles... Dès mon enfance j'ai eu des révélations et des visions ; à onze ans, après avoir lu les visions de saint Paul, je fus ravie en extase. Des personnes ont dit que mes révélations étaient du spiritisme, mais je suis contre le spiritisme, c'est une hallucination diabolique. Tout autre chose est la révélation par Dieu. Il y a des magiciens, je Tai senti, je l'ai vu dans mes visions. Les magnétiseurs sont des magiciens pour moi... Ils ont une puissance de volonté très forte qui caractérise la fascination... etc. »

Les convictions délirantes d'Honorine répondent à un système qui n'a pas varié depuis son enfance. Prenant d'elle-même et de sa mission une haute opinion, elle l'impose à ses sœurs et à son frère et joue incontestablement le rôle le plus actif. C'est chez elle que le délire a les reliefs les plus accusés.

Sidonie-Hortense est tout autre. Plus âgée que sa sœur, elle n'a jamais eu autant d'activité d'esprit qu'elle. Elle obéit, elle suit, elle accepte presque aveuglément, et ses convictions lui arrivent toutes faites par sa sœur. Autant Honorine est prolixe, autant Sidonie est réservée, non par système, mais par une sorte de lassitude. Aussitôt qu'on la laisse à elle-même, elle retombe dans une sorte de rêvasserie. Elle est plutôt

passive qu'active, et se résigne, subissant ce qu'elle appelle Ja fatalité.

Camille Mercier a cinquante-cinq ans, sa physionomie est peu intelligente. Sans malformations crâniennes, il a la tète petite. Il parle volontiers et fait Féloge de sa sœur Honorine : « Elle est très intelligente, Honorine, elle a des révélations, c'est immense. J'en ai moi aussi, mais je ne suis pas à comparer à elle. Gomme mon père je fais des choses extraordinaires ; par mes prières j'ai fait venir au monde un enfant. Sur la demande de mon propriétaire j'ai fait pleuvoir... Il me fallait pour faire cela le chemin de la croix, me confesser et communier. Dernièrement, Dieu m'a fait baiser le parquet... Il y a des moments où le sang me travaille, je me mets del'eau sur la tête pour me calmer. » Gomme sa sœur Honorine il concilie Texaltation religieuse la plus extravagante avec une conduite immorale et des instincts dépravés. Il entre à ce sujet sans se faire prier dans les détails les plus cyniques que nous nous abstenons de rapporter.

Euphrasie Mercier est Taînée de cette famille où Tamour du merveilleux est poussé jusqu'à la folie. Elle n'y échappe pas pour son propre compte, mais ce qui la caractérise, c'est un esprit pratique extrêmement développé et une intelligence remarquable au point de vue commercial. Au point de vue physique, c'est une femme d'une haute taille, d'une constitution vigoureuse et qui paraît bien conservée malgré ses soixante-cinq ans.

Bien différente de sa sœur Honorine qui passe ses nuits à prier dans un état d'agitation extrême, elle repose tranquillement. Le délire n'a pas chez elle marqué son passage par une empreinte aussi profonde.

Après la débâcle de la fortune paternelle, Euphrasie se plaça comme caissière. Elle a travaillé ensuite comme ouvrière en chaussures, a fondé un magasin en 1854, et dès lors a toujours vécu dans les afl'aires. Elle est arrivée

2ii8 RESPONSABILITÉ CRIMINELLE.

plusieurs fois à réaliser une fortune assez considérable. Mais à diverses reprises elle a tout perdu. Dans le cours de cette existence agitée el pénible, elle a toujours fait preuve d'une grande capacité et d'une indomptable énergie.

Toutefois, le vice héréditaire de la famille ne Ta pas épargnée. Euphrasie est une mystique, une visionnaire, de fort bonne heure elle a eu des visions. Elle a vu Tombre de sa grand'mère, a conversé longuement avec celle de son père. Elle a eu d'incessantes hallucinations de l'ouïe qui l'ont constamment maintenue en communication avec le monde invisible. Elle a vu Notre-Seigneur Jésus-Christ apparaître en plein dans ses fenêtres. Dans une autre occasion elle a vu le bon Dieu. Elle rapporte une prophétie qui a été dictée le 6 janvier 1880, au sujet de son neveu Alphonse de Chàteauneuf, le fils aîné d'Honorine : « On m'a dit du ciel d'écrire ceci : Alphonse de Chàteauneuf II, surnommé le Cruel à cause de sa manière d'agir à ton égard, il en sera puni, vous l'apprendrez. » Le sens de cette prophétie avait échappé à Euphrasie jusqu'aux événements de 1885; c'est alors qu'elle a tout compris.

Euphrasie a d'abord subi l'influence d'Honorine; mais comme en ajoutant foi à ses inspirations, elle perdit des sommes considérables, elle cessa d'avoir confiance dans son oracle habituel.

Elle s'est fait un système religieux d'après les révélations d'Honorine, mais comme il n'est pas d'accord avec l'orthodoxie catholique, elle n'est pas en bons termes avec les prêtres. Elle admet qu'il existe deux puissances contraires, que les volontés de Dieu peuvent changer, que dans trois règnes successifs Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, ont successivement gouverné le monde. Avec Honorine et une comtesse polonaise elle faillit fonder un triumvirat pour le gouvernement du

LES DÉSÉQUILIBRÉS. 2o9

monde. Elle a écrit de très nombreuses prophéties sous la dictée de la Trinité.

En résumé, le caractère d'Euphrasie apparaît sous deux aspects différents : d'une part le mysticisme, d'autre part l'esprit de suite, le bon sens et les aptitudes commerciales ; on pourrait dire qu'elle a fait deux parts de son existence, l'une consacrée aux rêves, l'autre consacrée aux réalités.

J'ai cité tout au long les termes de ce rapport constatant Tétat de délire héréditaire, de dégénérescence, de mysticisme, de déséquilibration, de manque de sens moral, d'hallucinations et probablement comme conséquence de celles-ci, d'impulsions irrésistibles, pour montrer combien il arrive de trouver réunies sur un même sujet, toutes les modalités de la folie morale. Je pense qu'on ne saurait mieux trouver, mais j'affirme qu'en maintes circonstances on pourrait trouver aussi bien dans d'autres cas où tous les genres de la folie morale se trouvent aussi réunis et amalgamés.

On peut donc affirmer que de pareils faits semblent embrasser dans leur complexité tous les genres des classifications et relever d'un trouble tellement profond, tellement irrémédiable des facultés psychiques, qu'il défie toute espèce de classement méthodique.

Mais nous ne sanrions trop iosister sur ce point : comme les fous véritables, les criminels ne commettent certains actes que par une association d'idées dont le mécanisme est et sera longtemps inconnu. Chez les uns, ce sera une action réflexe, chez les autres une sensatix>n soit de la vue, soit de Fouie, soit du toucher. Eugène Sue, dans son roman des Mystères de PariSy a parfaitement rendu ce fait. Un de ses héros, assassin de profession, portant le nom caractéristique de ChourinenTy revient à de meilleurs sentiments et devient boucher. Quand cet homme perçoit sur ses mains le contact du sang des bêtes, il est repris presque invinciblement par ses impulsions homicides. On sait aussi combien les meurtriers s'acharnent parfois sur leur victime. Dès que le sang coule, plusieurs sont pris d'une rage folle et frappent à coups redoublés, ils voient rouge. Chez d'autres, la vue de la victime ou le récit du meurtre déterminent une perturbation profonde dans leur cerveau, quelques-uns se livrent à des actes dont ils ne sont plus les maîtres et qui établissent leur culpabilité de la façon la plus indiscutable. Le fait vient de se passer pendant le procès d'Hartelt, as-

sassin du père trésorier du couvent d'Aiguebelle. Au moment où le procureur général retraçait la scène du crime, d'après les documents du procès, l'assassin se lève de son banc, les yeux hagards, regardant dans le vide, sa physionomie prend un aspect de sauvage férocité et il exécute la mimique de son crime sous les yeux du public épouvanté.

11 est en effet très remarquable, et ceci doit être soigneusementnoté, que presque tousles criminels qui doivent être compris dans celte large classe de fous moraux, ont présenté dans le cours de leur existence, soit une maladie cérébrale, soit des désordres du côté du système nerveux. Chez la plupart d'entre eux, on peut, en procédante une minutieuse enquête, retrouver le souvenir, soit chez le fou moral, soit dans son entourage, de tics, de chorée, de nystagmus, de convulsions, etc., elc.

Certains même ont une crise d'ordre nerveux peu avant ou peu après la perpétration des acles criminels qui les amènent devant la justice, et la constatation de faits pareils est certainement d'un intérêt capital. Chez d'autres criminels, on constate après la période d'excitation pendant laquelle ils ont commis des actes répréhensibles, une période d'affaissement et de quasi prostration. C'est

là une forme atténuée ou fruste de ce genre de folie connue sous le nom de folie circulaire. Il est sur cependant, et c'est là une constatation qu'il faut enregistrer, que plusieurs malformations cérébrales peuvent dans une certaine mesure être modifiées et changées, sinon d'une manière absolue, du moins dans des limites qui peuvent être suffisantes pour maintenir dans la voie ordinaire celui qui les porte, si la vie ne présente pas de complications trop singulières. Mais cette possibilité dépend bien entendu de rintensité de l'anomalie cérébrale et du trouble apporté dans la contexture des cellules nerveuses par cette malformation anatomique ou fonctionnelle. Pour certains auteurs, tous les efforts seraient vains, ce sont là des criminels nés, comme les appelle Lombroso, et leur cerveau est aussi fatalement disposé à engendrer le crime, que chez certains autres il Test pour donner naissance à des névroses. Dans tous les cas, on ne peut arriver à modifier ainsi l'encéphale que par une gymnastique mentale, longue, patiente et souvent décevante. Il faut faire pour le cerveau, ce que Ton pratique quand on veut par une gymnastique raisonnée et méthodique mettre en

valeur des organes que rhérédité n'a pas façonnés pour Texercice auquel on les destine. C'est ainsi que Ton procède lorsque, par exemple. Ton veut arriver à lire avec les doigts, lorsqu'on veut faire servir le pied aux actes que la main accomplit d'habitude. De même un cerveau anormal aurait besoin d'une gymnastique savante et continue, pour arriver à contrebalancer ce qu'il renferme de cellules dont le fonctionnement est vicieux, pour une raison anatomique ou pour toute autre raison. On voit, d'après ce qui précède, que la société fait justement le contraire de ce qui serait indiqué, en enfermant et faisant vivre tous les criminels en commun, plaçant certains d'entre eux, entraînés par un cerveau défectueux, dans une étroite promiscuité avec des gens dont la conversation, la fanfaronne gouaillerie et le cynisme ne sont pas faits pour élever l'esprit, ni pour effectuer cette gymnastique intellectuelle dont le but final est de développer, par l'exercice, les portions du cerveau qui normalement constituées peuvent arriver à contre-balancer celles qui sont défectueuses. Ce n'est pas ici le lieu d'indiquer, même à grands traits, le plan d'une organisation pénitentiaire; nous indiquerons dans un autre

cliapitre quelles sont, selon nous, les modifications à apporter au syslème actuel, tel qu'il est pratiqué, si Ton veut se conformer aux données de l'anthropologie criminelle.

Arrivés à la fin de celte longue étude, il est une question qu'il faut poser, d'une manière tout à fait catégorique, bien que cette étude elle-même constitue en quelque sorte la réponse à cette question. Qu'est-ce que le libre arbitre? Spinoza répond pour nous : Notre illusion du libre arbitre n'est que l'ignorance des motifs qui nous font agir. Et après Spinoza, Daily : L'homme n'est pas moralement responsable, n'étant jamais, malade ou non, le maître des causes internes et externes qui déterminent ses actes. Et Ribot : Le « je veux » ou le « je ne veux pas », constate une situation, mais ne la constitue pas, caria volition est un état de conscience final qui résulte de la coordination plus ou moins complète d'un groupe d'états, conscients, subconscients et inconscients, purement physiologiques.

Il suffit en effet qu'une lésion cérébrale s'établisse pour jeter le trouble dans l'harmonie de cette coordination, sans laquelle il n'y a pas de volonté régulièrement adaptée à un but.

11 est bien sur qu'il n'existe de libre arbitre que dans un encéphale normal. Sans doute, on voit maintes fois des individus qui possèdent encore un fonctionnement cérébral suffisant pour avoir delà mémoire, des idées encore très correctement coordonnées, bien que leur cerveau présente quelques lésions quelquefois môme assez étendues. Ce qui régit les troubles psychiques, ce n'est pas la quantité plus ou moins étendue de la surface cérébrale lésée, mais bien Tordre et la nature des fonctions qui sont afférentes à cette portion devenue le siège d'un état pathologique. Une lésion de minime importance comme étendue, peut apporter dansTidéation, le jugement et les facultés intellectuelles une atteinte profonde, comme une vaste lésion les peut respecter. Ces troubles psychiques sont étroitement liés à la partie cérébrale qui se trouve atteinte par la lésion. Nous ne pourrons exactement savoir quel est le lien de connexité qui unit Tun à Tautre, que lorsque nous connaîtrons exactement quels sont les centres nerveux qui président aux facultés psycho-intellectuelles. Ornons ne savons rien de positif au sujet de ces localisations cérébrales. A part le point qui est le siège de la faculté du langage articulé et quelques

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points qui sont moteurs de tel ou tel membre, tout le reste est encore complètement inconnu. Tout le monde a du reste cette illusion du libre arbitre, non seulement les gens normaux et bien équilibrés, mais encore ceux dont la liberté est la moins évidente et qui sont constitués à Fétat d*automates mus par un cerveau défectueux. C'est ainsi que bon nombre de fous, d'épileptiques, d'idiots à cerveau franchement pathologique, affirment hautement leur libre arbitre, et accomplissent des actes qui sont en opposition absolue avec leurs intérêts les plusimmédiats, et qui sont le fruit d'une impulsion maladive très manifeste.

Nous ne voulons pas terminer ce chapitre sans dire quelques mois des faits relatifs à Thypnotisme. Cependant nous ne saurions nous étendre bien longuement sur ce sujet, sur Taffaiblissemenl et souvent Tannihilation de la volonté de la personne hypnotisée, allant parfois jusqu'à la mainmise sur tout sentiment volitif par une personne étrangère. Ces faits, dont la constance ne saurait être révoquée en doute, ont paru aux yeux de quelques médecins ou philosophes et de l'immense majorité des gens du monde, constituer des

phénomènes absolument étranges, invraisemblables et dans tous les cas absolument inexplicables. L'étonnement suscité par eux a été d'autant plus prononcé, que la croyance à une liberté morale <3t à un libre arbitre indépendants du système nerveux, était plus profondément enracinée.

En effet, l'explication des faits de l'hypnotisme est impossible, avec la croyance en des forces complètement indépendantes de la substance cérébrale. Elle est facile au contraire, pour ceux qui voient une relation de cause à effet entre cette matière €t les phénomènes de la volonté. Dès lors l'explication devient aisée, et l'observation des faits morbides dont nous sommes quotidiennement les témoins, nous démontre, par analogie, comment les faits se passent dans l'hypnotisme.

Nous voyons tous les jours ce que peuvent certaines idées dans certains cas de névrose, dans les cas où un cerveau est impressionné suivant certaines modalités encore inconnues, constituant l'état de névropathie. Dans ces conditionslà, une idée, une force idéo-motrice si l'on veut, qui s'implante dans un cerveau, peut faire sur celui-ci une impression profonde, peut s'y installer de la façon la plus tyrannique et la plus

prépondérante. Journellement ces faits s'observent dans l'hystérie. Une idée, provenant d*un fait d'ordre vulgaire, une simple coïncidence, un simple souvenir brusquement évoqué, ne semblant pas être de nature à déterminer une impression bien profonde, devietit parfois le centre, le pivot autour duquel gravitent toutes les impressions d'une malade. Cette impression peut être assez efficace pour déterminer quelquefois un bouleversement complet, absolu de toutes les idées morbides, et ce bouleversement peut aboutir à la guérison. Des cas de ce genre sont extrêmement fréquents et font la fortune et la vogue de nombre d'invidus qui savent les exploiter habilement.

Cela étant posé, il nous reste à indiquer ce qu'est Tétat hypnotique. C'est assurément un état fort complexe et qu'il serait difficile de définir d'un seul mot. Tout ce que l'on en peut dire, c'est que cet état est caractérisé par une exaltation idéo-sensitive des centres nerveux. C'est une création artificielle, par des moyens que nous n'avons pas à indiquer ici, d'un état spécial non défini, en vertu duquel la substance nerveuse acquiert une sorte d'hypersensibilité morbide, caractérisée par la facilité extrême avec laquelle

des idées quelconques, suscitées à ce moment-là, s'imposent au cerveau mis en état hypnotique et deviennent prépondérantes en lui.

Il faut bien remarquer, d'abord, que l'état hypnotique ne saurait se produire chez tout le monde, sa production restant l'apanage à peu près exclusif de certains cerveaux déjà malades, soit anatomiquement, soit fonctionnellement. Certaines personnes deviennent hypnotisables, alors qu'elles ne l'étaient pas auparavant, à la suite d'une lésion ayant pu influencer leur cerveau soit physiquement, soit chimiquement. On sait du reste avec quelle facilité les hystériques, les épileptiques, les neurasthéniques et en général tous les névropathes, sont mis en cet état.

Secondement, il faut noter que les phénomènes résultant de l'état hypnotique sont loin d'être les mêmes chez tout le monde. Chez certains, c'est l'état cataleptique qui dominera la scène ; chez d'autres, c'est une hyperacuité sensorielle des plus remarquables; chez d'autres, enfin, c'est la facilité qu'ils présentent à recevoir et adopter des idées communiquées. Chacun en un mot réagit sous l'influence de l'hypnotisme, d'après l'état fonctionnel de son encéphale.

f-* RESPONSABILITÉ ChllINELLE.

Il s« puasse pour Tétat hvpnotique. ce que Ton Toit se produire en présence de tout autre arent que Ton fait asir dans les cas de névro- {«alhîe: chaque cenreaa tradaisant sa manière dr le ressentir, par des phénomènes divers, fy-^is par son intésrité anatomo-physiologique qui peut être compromise à des degrés divers. Troisièmement enfin, il n'est pas exact de dire que chez tons les hypnotisés, même chez ceux qui >ctnt doués d'un cerveau très malléable et 1res f«rH à recevoir les idées suggérées, que ces idi-rs s'imposent toujours avec une puissance I«j3e« que l'hypnotisé doive fatalement y obéir. Tvut cela dépend, on ne saurait trop le répéter, de la lésion plus ou moins étendue ou profonde i-ocupant son encéphale. Il est sur que si Ton a affaire à un sujet porteur d'une maladie céréhraît^. en vertu de laquelle toutes ses cellules vo- Ji.îves sont influencées, ce qui se traduit par iin caracîèrt> maladivement Eaible, mou, irrésolu, fc*rmant mille projets par jour pour les abandonne r aussitôt, en les remplaçant par d'autres qui teuJont à un but diamétralement opposé, ce qui est Tëlal caractéristique de certaines névropathies ; ^ est« disonsHDOus, bien positif que de pareils ma-

lades seront aussi influencés que possible par les idées suggérées, attendu que leur volonté est nulle et que les éléments nerveux qui président à cette faculté, sont presque totalement frappés de déchéance par la maladie.

Mais il est loin d'en être ainsi chez tous les hypnotisés. Plusieurs sont peu influencés par l'idée suggérée, à laquelle ils n'attachent qu'une importance médiocre quand ils sont sortis de l'état hypnotique. D'autres au contraire conservent, après la cessation du même état, la faculté de raisonner et de discuter le but de l'idée suggérée, et savent fort bien s'y refuser péremptoirement, si la réalisation leur paraît criminelle ou même par trop entachée d'absurdité.

Je possède un exemple très net de ce que j'avance, il serait trop long de le raconter ici. Cette assertion a du reste été njise hors de doute par les multiples expériences de M. le professeur Pitres (de Bordeaux).

Ainsi donc toute personne facilement hypnotisable peut être considérée comme étant en puissance d'un cerveau déjà plus ou moins malade ; voilà une première cause qui pourrait, à bon droit, l'exonérer de toute responsabilité. A cette

ma1adiedéjàexistante,rhypnotisineajouteunnouvel état morbide pendant lequel le fonctionnement de Fencéphale sera encore singulièrement perturbé. Après que le malade sera sorti de cet état, il peut incontestablement conserver quelque vestige de celle perturbation. Les cellules nerveuses peuvent pendant un temps plus ou moins long, garder un fonctionnement imparfait, non pas uniquement au point de vue de la volonté, mais encore au point de vue de plusieurs autres facultés. Voilà une autre cause qui devrait également le relever indemne au point de vue de la responsabilité.

Et maintenant comment doit être envisagée la part de responsabilité qui incombe àThypnotiseur qui aura suggéré une idée criminelle ou délictueuse? Sa responsabilité, au point de vue pénal, ne saurait être entière et absolue, que si la légende qui a cours parmi les gens du monde, pour lesquels la volonté de Thypnotiseur se substitue toujours entièrement à la volonté de l'hypnotisé, était parfaitement démontrée. Mais nous avons vu quelles atténuations il convient d'apporter à cette manière de voir. Le code français ne punit pas les personnes qui, par leurs conseils, poussent et incitent au crime. C'est que le code et sa notion de respon-

sabilité reposent uniquement sur la constance d'une liberté morale toujours entière, absolue, intégrale. Nous venons devoir dans ce chapitre combien cette notion était souvent erronée. Dans le cas qui nous occupe, cette liberté moralen'existe pas chez Thypnotisé, puisqu'il s'agit d'un malade chez lequel certaines pratiques ont même singulièrement aggravé la maladie. Donc; dans ce caslà, comme il est sûr que le malade n'aurait pas commis l'acte criminel, si un individu ayant pleine connaissance de l'état de son cerveau ne lui eût communiqué cette idée, sachant qu'elle deviendrait d'autant plus prépondérante et tyrannique qu'elle serait déposée dans un cerveau déjà malade et complètement déséquilibré, c'est sans contredit à l'hypnotiseur que la responsabilité tout entière incombe. A moins qu'une enquête sérieuse n'établisse que le malade rentre dans la catégorie que nous avons plus haut spécifiée, qui comprend les malades chez lesquels l'hypnotisation n'atteint pas assez profondément Tencéphale pour anéantir les facultés volitives, c'est l'hypnotiseur qui doit être déclaré absolument responsable, à la condition toutefois que son propre cerveau ne présente certaines tares ou certaines lacunes.

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