L\ CIVILISATION
croissement de la consommation de Falcool.
Nous allons rechercher quelle est la cause qui relie entre eux ces trois termes, comment ils sont connexes, fatalement et indissolublement liés les uns aux autres, de telle sorte que le premier de ces faits, le progrès de la civilisation, implique forcément l'apparition d'un plus grand nombre de fous, de criminels et d'alcooliques.
Ce serait sans doute une étude des plus intéressantes et des plus curieuses à faire, que de comparer notre civilisation actuelle à celles qui lui sont antérieures et qui l'ont préparée. Mais ce serait trop nous éloigner des limites de notre travail, même en nous restreignant dans des limites étroites. Bornons-nous donc à dire que notre civilisation est surtout remarquable par un développement extrême de la puissance industrielle et commerciale, ayant h son service tous les moyens et tous les engins qui la peuvent développer. C'est en cela surtout que notre civilisation l'emporte sur les civilisations antérieures, et en cela qu'elle en est différenciée. Nous pouvons ajouter que notre conception actuelle de l'humanité et de ses droits, de même que nos tendances égalitaires, nous ont conduits
à rendre accessibles à tous les citoyens la fortune, et avec elle tous les honneurs.
Il résulte d'un tel état de choses, étant donné le très vif et très ardent désir que nous portons tous en nous-même pour les jouissances matérielles, une ardeur singulière à nous les procurer sous leur forme concrète, l'argent, en employant pour atteindre ce but le commerce ou l'industrie. Sans doute, d'autres voies sont ouvertes à l'activité humaine et plusieurs tentent d'arriver au môme but en mettant en œuvre d'autres moyens. Un nombre plus restreint suit une voie considérée comme plus noble et relevée : c'est par l'éclat et le prestige d'un grand talent mis au service de tout ce qui peut être utile à leurs semblables, que certains recherchent honneur et fortune. Enfin, beaucoup moins nombreux encore, mais éminemment recommandables par l'élévation de leurs idées, la grandeur et la pureté de leurs conceptions esthétiques, une dernière phalange, sans contredit l'élite de la nation, cherche à acquérir la célébrité par la création de chefs-d'œuvre qui perpétueront leurs noms à travers les âges.
A toutes les époques, le genre humain s'est
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ainsi efforcé d'atteindre le même but, mais, il faut en convenir, jamais avec la fureur et Tàpreté que nous voyons se déployer de nos jours à mesure qu'augmente le nombre de ceux qui entrent en concurrence. Est-ce un bien? est-ce un mal? Est-ce là un fruit de la civilisation? où est-ce cela qui la crée ? Toujours est-il que que prenant l'ordre des choses tel qu'il est établi, nous voyons partout, incessamment et dans toutes les classes de la société, qui correspondent à toutes les modalités de Tactivité cérébrale, une ardeur surprenante, une production extraordinaire, pour atteindre ce grand but. Or, d'après les lois les plus indiscutables de l'économie politique, cet acharnement à poursuivre la richesse implique une somme de travail considérable, et la mise en œuvre d'un nombre énorme d'ouvriers astreints à produire beaucoup.
Il résulte d'une telle organisation d'abord, chez plusieurs, une constante préoccupation d'organisation et de direction ; chez les autres, ime somme considérable de travail pour vivre, car avec le grand nombre de travailleurs la concurrence est toujours à redouter. Tout cela
pourrait n'avoir pas pour la société des conséquences bien graves, ni donner lieu à d'importantes perturbations sociales, si le cerveau humain était un organe pouvant fonctionner indéfiniment et sans trêve. Mais il n'en est pas ainsi. Un travail exagéré soit intellectuel, soit sensitivo-moteur, fatigue le cerveau et certainement modifie sa composition moléculaire. Des fatigues sans cesse renouvelées peuvent à la longue changer la physiologie de l'organe et troubler son fonctionnement, d'une irrémédiable façon, en modifiant sa composition d'une manière permanente. Le cerveau est comme tous les organes, comme les muscles par exemple qui voient leur composition chimique se modifier par le travail, et qu'un travail exagéré peut à jamais troubler dans leur composition moléculaire normale.
La première conséquence de cette modification cérébrale sera une plus grande fréquence des cas de folie et aussi une plus grande fréquence de crimes, l'une et l'autre étant le corollaire obligé des troubles apportés dans la composition moléculaire de l'organe. Pour la folie la chose est on ne peut plus évidente, toutes les
statistiques sont unanimes à démontrer que c'est surtout clans la classe des gens dont le cerveau est perpétuellement en travail, que s'observent les cas les plus nombreux de folie. On sait le lourd tribut que payent à Taliénation, les gens de science bu d'étude, surtout si on le compare à celui qu'elle prélève sur les populations paisibles des campagnes.
Le déparlement de la Seine est naturellement le premier dans la statistique de la folie : il fournit annuellement 239 fous par 100,000 habitants. Puis viennent nécessairement les départements qui contiennent une grande ville dans leur intérieur. Le Rhône avec 218 pour 100,000 habitants, la Loire-Inférieure 220,000, etc. Enfin, les départements voisins d'une grande ville, dans lesquels les fatigués du cerveau vont se réfugier avant que la folie éclate; tel est le cas du département de Seine-et-Oise, qui se présente avec le formidable contingent de 299 pour 100,000 habitants.
Si l'on compare ces chiffres avec ceux qui sont fournis par les départements essentiellement agricoles, on verra combien est grande la différence : ainsi le Cher ne compte que 54 aliénés
pour 100,000 habitants, les Basses-Pyrénées 59, le Gers 75, la Vendée 79, etc.
On pourrait croire que les résultats que nous venons d'indiquer avec chiffres à l'appui sont spéciaux à la France, et que peut-être il en va tout autrement dans les pays étrangers. Ce serait une erreur. On sait comment s'est développée la civilisation américaine. On n'ignore pas qu'au commencement de ce siècle, les Etats qui sont actuellement pourvus d'une grande cité étaient alors presque complètement agricoles. Avec une rapidité inouïe, des cités se sont élevées, se sont promptement peuplées et sont devenues le centre d'un mouvement industriel et commercial prodigieux. Dans ces conditions, le nombre des cas d'aliénation mentale a été s'accroissant, marchant toujours parallèlement avec le dévelop-
pement de cette vie d'affaires. Ainsi dans l'Etat de New- York on comptait, en 1823, 1,819 cas de folie, soit une proportion de 0,53 pour 1 ,000 habitants ; 30 ans plus tard, alors que l'industrie et le commerce prenaient résolument leur essor, en 1835, le nombre des fous atteignait 2,742, soit 0,79 par 1,000. Il est donc positif que la folie devient plus fréquente quand une popu-
lation industrielle et commerciale se substitue à une population agricole.
Il en est de même pour la criminalité, dont nous avons déjà montré la croissante augmentation générale. Ce sont les populations les plus agricoles qui sont les moins criminelles, parce que leur cerveau est plug rapproché de la composition normale, tandis que les populations urbaines ne présentent pas la même intégrité cérébrale.
On sait que la population agricole comprend les 54 centièmes, plus de la moitié de la population totale de la France. Cependant, d'après M. Bertillon (1), cette population rurale ne fournit pas le tiers des crimes. D'après la statistique de M. Yvernès, la criminalité se chiffrerait à la campagne par 8 pour 100,000, tandis que dans la population industrielle et commerciale le chiffre serait de 19 pour un même nombre d'habitants. Et la meilleure preuve que ce nombre plus considérable de criminels est bien dû au surmenage cérébral dont nous avons parlé, c'est que dans la classe des agriculteurs,
(i] Bertillon, luC. cit.
la criminalité est à peu près égale pour les deux sexes, tandis que dans la classe industrielle et commerçante, le nombre des hommes délinquants l'emporte de beaucoup sur le nombre des femmes, et cela parce qu'à la campagne le cerveau de Thomme et celui de la femme sont à peu près égaux au point de vue du travail produit, tandis que parmi les populations adonnées au commerce ou à Tindustrie, la femme reste généralement confinée dans les soins du ménage, tandis que le cerveau de Thomme fournit un travail beaucoup plus considérable.
L'une et l'autre de ces deux maladies cérébrales, folie et criminalité, sont singulièrement favorisées dans leur apparition et dans leur développement par cette tendance, fruit des conditions sociales que nous traversons, en vertu de laquelle s'effectue une considérable émigration des campagnes vers les grandes villes. Les champs se dépeuplent avec rapidité, les petites villes de province sont stationnaires ou même décroissent lentement, seules les grandes villes accusent à chaque recensement une augmentation très notable de leur population. De 1874 à nos jours, Paris a gagné près
d'un million d'habitants, et raccroissement des autres grands centres est aussi considérable, toute proportion gardée. Une pareille émigration crée d'abord une concurrence notable, fournissant à la production un nombre plus grand de travailleurs. De plus, les occasions multiples que Ton rencontre dans les villes au point de vue des jouissances matérielles, les exemples que Ton a constamment sous les yeux, le dur labeur que Ton est obligé de fournir pour pouvoir vivre et satisfaire ses appétits, tout cela contribue à modifier la manière d'être primitive du cerveau, à transformer sa composition physico-chimique et par conséquent son fonctionnement. D'autre part la facilité plus grande, les chances plus considérables d'échapper aux conséquences d'un acte délictueux ou criminel dans une populeuse cité, tournent plus facilement vers l'accomplissement de tels actes les cerveaux déjà malades. La statistique criminelle établit victorieusement ce fait.
Mais à ces causes déjà efficaces vient s'ajouter, par une conséquence fatale du mouvement de la civilisation, le troisième terme dont nous avons parlé, Talcool. Nous avons vu augmenter
rapidement sa consommation, et avec elle le nombre d'établissements où on le débite.
Quelle est la cause de cette progression? Quand un cerveau a fonctionné sans relâche pendant un certain temps, la fatigue qui en résulte s'annonce par un sentiment spécial de faiblesse générale, de prostration complète, d'incapacité plus ou moins grande à accomplir encore les mômes opérations d'intelligence ou de travail. L'alcool, il faut le reconnaître, est un merveilleux agent pour faire disparaître cet état d'affaissement physique et moral. Sous son influence, le cerveau surmené semble reprendre pour quelques instants son activité première, il semble renaître dans un sentiment intime de force et de joie. Telle est la cause première de son absorption. Puis il se passe ce que nous voyons se produire pour bien des substances, qui agissent aussi sur les centres nerveux, l'opium, le tabac, la morphine, le café, etc. Nées d'un besoin, les sensations que nous procurent ces substances finissent par nous devenir indispensables, et les inconvénients qui résultent de leur usage sont promptement oubliés à cause du plaisir que nous avons à les absorber. Il en est
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surtout ainsi pour l'alcool, dontrabus est si près de l'usage.
Mais l'alcool agit, on le sait, sur les centres nerveux, en modifiant leur structure et leur composition chimique d'une façon tout à fait spéciale. La sclérose d'abord, une dégénérescence ensuite, si le sujet résiste à l'envahissement sclérosique, telles sont les lésions que créent les boissons alcooliques et avec une promptitude qui varie suivant certaines prédispositions spéciales de l'organisme, et surtout d'après l'origine et la nature de la boisson absorbée.
Donc à cette première cause de perturbation encéphalique, conséquence des conditions économiques au milieu desquelles évolue le citoyen, vient se joindre Finfluence néfaste de l'alcool, et ce dernier facteur hâte et précipite la perturbation générale déjà commencée. On comprend pourquoi les trois termes : folie, criminalité et alcoolisme, marchent constamment de pair et dans une ligne toujours correspondante dans son mouvement ascensionnel. La statistique de M. Yvernès nous montre que les cas où l'action de l'alcool sur le cerveau aboutit à de véritables
faits d'alcoolisme chronique vont s'accroissant singulièrement, puisqu'il y a entre les faits de cette nature que Ton observait en 1841 et ceux que Ton observe de nos jours la proportion : : 100 : 483, et une pareille constatation n'a rien qui doive nous surprendre.
L'alcoolisme augmente en France comme il augmente partout, parce que les conditions économiques sont à peu près identiques dans tous les pays d'Europe. Aussi, voyons-nous échouer tous les efforts, à coup sûr très louables, mais radicalement impuissants, ayant pour but de s'opposer à cette invasion de l'alcool. Ces efforts sont vains et stériles, parce qu'ils ne s'adressent pas à la véritable cause du mal. Celle-ci réside exclusivement dans les conditions économiques où nous vivons. Il nous serait facile d'établir que c'est la vie dans les grands centres avec ses conséquences fatales de travail ininterrompu, de nourriture que d'autres besoins rendent insuffisante, de facilité, d'occasions, etc., etc., qui donne promptement des habitudes alcooliques au travailleur. La statistique démontre que la population agricole, qui représente les 54 centièmes de la population totale de la France, ne
consomme pas annuellement le cinquième de la quantité d'alcool qui se boit en France. Du reste, les cas d'alcoolisme chronique sont tout à fait exceptionnels parmi les populations exclusivement agricoles.
Une dernière conséquence de tous ces faits, c'est la fréquence toujours croissante des dégénérescences cérébrales. Que le cerveau soit modifié par un excès de travail, par de constantes préoccupations, par un surmenage quelconque qui rend excessif son fonctionnement, que l'alcool vienne ou non apporter son contingent formidable de lésions, il en résulte toujours une modification encéphalique plus ou moins profonde, qui sera transmise par l'hérédité, dans une certaine mesure d'augmentation ou d'atténuation, suivant les qualités du système nerveux de l'autre conjoint. Mais dans Timmense majorité des cas, l'individu ainsi perturbé dans son cerveau engendrera des enfants qui seront des dégénérés et qui aboutiront à cette échéance fatale : la stérilité.
Telle est en effet la grande, la terrible plaie de notre époque, le véritable péril social qui nous menace dans notre existence comme na-
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tion, et qui crée pour nous le suprême danger d'un anéantissement complet par une autre fraction de rhumanité, dont les centres nerveux seront plus normalement constitués que les nôtres, chez laquelle les causes de destruction cérébrale que nous avons signalées n'auront pas apporté des perturbations dans l'encéphale aussi accentuées que celles qui nous affligent.
Les philosophes et les littérateurs qui accolent à notre civilisation les épithètes de malsaine et de pourrie, et qui affirment que cet état de choses nous conduira peut-être vers une barbarie nouvelle, expriment sans aucun doute le résultat final auquel nous devons fatalement aboutir, si les conditions économiques au milieu desquelles nous sommes ne sont pas promptement et profondément modifiées.
Nous pouvons donc affirmer, comme conséquence de ce que nous venons de dire, que de nos jours le nombre des cerveaux malades est considérable, et aussi que ce nombre ira s'accroissant; les causes qui déterminent cet état anormal ayant une tendance invincible à prolonger leurs effets par la voie de la transmission héréditaire. Voilà ce qui contribue à grossir les
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statistiques des crimes et délits : Les centres nerveux déséquilibrés ou dégénérés tendent de jour en jour à n'être plus chez nous une exception.
Donc, en présence de ce fait indéniable, chaque fois que la société se trouve en présence d'un criminel, la première question à résoudre est celle-ci : L'homme qui doit répondre de cet acte l'a-t-il commis dans la plénitude d'une raison normale? ou bien une maladie cérébrale a-t-ellc pu vicier la rectitude de ses conceptions intellectuelles ou morales? En d'autres termes l'accusé est-il en possession d'un cerveau absolument sain et normal, ou bien d'un cerveau malade? Dans le premier cas, il doit être puni pour avoir sciemment contrevenu aux lois, et porté un préjudice à ses concitoyens; dans le second cas, il doit être soigné, et si la maladie dont il est atteint n'est pas curable, il doit être mis à jamais dans l'impossibilité absolue de commettre de semblables méfaits. Si l'accusé est responsable, on comprend parfaitement le stigmate de déshonneur qui le frappera après sa condamnation, et qui le poursuivra dans sa descendance. S'il est irresponsable, une semblable réprobation
2Ï RESPONSABILITÉ CUIMINELLE.
ne peut se comprendre ni se justifier. Peut-être serait-elle explicable si elle avait pour résultat de mettre en suspicion ses descendants qui ont des chances de ne pouvoir se soustraire à une pareille hérédité de dégénérescence. Et dans ce cas-là, le devoir de la société serait de placer le descendant dans des conditions spéciales de gymnastique intellectuelle, appropriées à son état cérébral, pour que, s'il se peut, il échappe à une pareille influence.
La question de savoir sous quel nom doit être désigné et dans quelle catégorie doit être placé le criminel dont les centres nerveux sont anormaux, ne nous arrêtera pas longtemps. Elle nous semble résolue par ce que nous venons de dire. Ce criminel est-il un fou? ou bien doit-il être assimilé à un sauvage que la loi d'atavisme aura fait naître parmi nous? Au fond, les deux questions nous semblent parfaitement oiseuses, étant donné que l'un et Tautre cas peuvent se produire. Certains criminels présentent des lésions anatomiques ou fonctionnelles de même nature que celles qui donnent naissance à la folie. D'autres obéissent à une influence ancestrale évidente, ou bien leur cerveau dégénéré, ou plus ou