LE CRIMINEL LST-IL UN SAUVAGE
moins atrophié, ofiFre avec celui du sauvage, moins avancé que nous dans la gradation humaine, une analogie frappante. Ces deux cas peuvent fort bien s'observer et on ne comprend pas les hésitations de Lombroso entre ces deux alternatives.
Mais on comprend encore moins les assertions et les raisonnements de M. Tarde (1). Pour lui il faut opter : le criminel doit être placé soit dans Tune, soit dans l'autre de ces catégories, une manière de voir excluant l'autre. Le criminel, dit-il, ne peut être à la fois un sauvage et un fou, puisque la folie est extrêmement rare dan^ les races inférieures. Tel est l'argument qui paraît triomphant à M. Tarde : il n'est que spécieux et repose sur une notion inexacte de la réalité des choses. Il n'y a pas incompatibilité, en effet, entre la folie et l'état d'homme inférieur. Chez les sauvages comme chez tous les humains, dès le moment que le cerveau est atteint dans son intégrité anatomique ou fonctionnelle, la folie se montre. Si dans le courant de leur existence ces peuples ne présentent pas un plus grand
(I) Tarde, Criminalité comparée, p. 30. Paris, 1890* E. Cabadé. 2
26 RESPOiNSABILITÉ CRlMhNELLE. L
nombre de fous, c'est qu'ils se servent moins de leur cerveau comme organe d'idéation, d'intelligence et de travail, que nous ne le faisons. Ils sont dans le cas de nos ruraux, qui usant moins de leur cerveau que nous sont moins souvent malades du fait de cet organe.
En somme plus un organe fonctionne et plus il a des chances d'être malade. De préférence les lésions s'observent du côté des organes dont l'activité est plus considérable. Ce ne sont pas les sédentaires qui ont des varices aux jambes, mais bien les marcheurs; l'emphysème du poumon se montre chez ceux qui font souvent des efforts inspiratoires et jamais chez ceux qui ont toujours une respiration calme et régulière. Ou si l'on trouve ces comparaisons d'un ordre trop matériel et ne pouvant pas s'appliquer au fonctionnement du système nerveux, nous pouvons dire qu'une maladie sans lésions, mais dénotant un trouble fonctionnel considérable, la crampe des écrivains, ne se montre pas, que nous sachions, chez les gens qui ne savent pas écrire, mais bien chez ceux qui écrivent pendant longtemps.
Certains criminels, et sans contredit un assez
LE CERVEi^U DES CRIMINELS. 27
gr'and nombre d'entre eux, sont donc uniquement coupables d'avoir un cerveau sur lequel on peut constater quelque lésion qui modifie le fonctionnement de cet organe. D'autres présentent un trouble fonctionnel, et ce trouble peut résulter, soit d'une disposition héréditaire ou morbide, en vertu de laquelle l'encéphale est malade et hors d'état de mener à bien l'ensemble intellectuel et moral qui fait partie de ses attributions. Le fait est indéniable et toutes les constatations de l'anthropologie criminelle qui l'ont établi tendent à nous donner, par l'inspection du crâne et des autres organes, les moyens précis de reconnaître si le criminel présente un cerveau normal et s'il est absolument maître de ses résolutions.
Il faut bien le reconnaître, nous avons eu jusqu'ici une tendance manifeste à considérer comme responsables tous les criminels, et cela par la raison qu'aux yeux de l'immense majorité, seuls les fous maniaques et délirants n'avaient pas de responsabilité. C'est là une erreur qui a peuplé les bagnes et les prisons et qui a fait condamner et exécuter bien des malheureux, coupables seulement d'avoir un cerveau anor-
mal. Les prisons, dit Krafft-Ébing, sont remplies de fous moraux qu'une erreur judiciaire maintient là. Brierre de Boismont (1) cite l'opinion de lord Sydney Godolphin, inspecteur de Tasile de Denham, avouant qu'un certain nombre d'aliénés ont été exécutés comme des criminels. Le môme auteur cite encore l'opinion de Fitzroy Kelly, qui affirmait en 1864 que depuis le commencement du siècle on avait exécuté en Angleterre 60 aliénés condamnés comme coupables, et encore l'opinion du D' Madden, qui assure avoir vu condamner à mort 1 1 fous, dont 8 furent exécutés et 3 fort heureusement graciés. Croit on que ce soit seulement en Angleterre et en Allemagne qu'il en soit ainsi, et que nos annales judiciaires soient exemptes de semblables erreurs? Citons la statistique du D*" Vingtrinier (2), qui sur un total de 4,300 condamnés reconnaît 262 aliénés, et on peut affirmer que l'opinion de cet auteur est de beaucoup audessous de la vérité, car à l'époque où il écrivait, les notions de folie morale étaient encore bien
(1) Brierre de Boismont, Anna'es jnédico-psf/chohgiques^ 1873.
(2) Vingtrinier, Des aliénés dans les prisons et devant Lij'uitice. Paris, 1853.