ACCÈS DE FUREUR
qui veulent se tuer, on aura l'idée de ce qu'est Tétat mental d'un grand nombre de criminels.
Lauvergne et tous ceux qui ont vécu quotidiennement avec les prisonniers, sont unanimes à reconnaître que leur intelligence est généralement au-dessous de la moyenne, avec une tendance à la mélancolie et aux idées dépressives. Nous avons eu l'occasion de voir plusieurs gardiens des prisons, et tous nous ont déclaré qu'à part quelques rares natures, qui semblent être une incarnation dû mal, la grande généralité de leurs pensionnaires possède, en somme, un caractère facile, assez maniable, se pliant sans trop murmurer aux exigences de la discipline rigoureuse à laquelle ils sont astreints. Mais chez la plupart d'entre eux, et parmi les plus dociles, il y a, et le plus souvent sans cause appréciable, des explosions de révolte, des moments où le détenu semble en proie à une fureur maniaque terrible.
Brisant tout ce qui tombe sous leurs mains, criant et vociférant, ils sont parfaitement capables d'un mauvais coup porté, soit à. un gardien, ce qui n'est pas rare, soit à l'un de leurs codétenus, suivant que leur colère a pris l'un ou l'autre pour objet. Leur fureur est si grande et les entraîne à
des actes d'une si haute extravagance, que bien souvent on se pose la question de savoir s'ils ne sont pas atteints de manie aiguë. Au bout d'un temps plus ou moins long, suivant les individus, cet orage s'apaise, et le prisonnier reprend paisiblement le cours de son existence monotone. Les gardiens, qu'une longue cohabitation a rendus philosophes, appellent ces crises le mauvais mament. Ils sont du reste coutumiers de ce spectacle qui ne les trouble pas, et ils se bornent à se garantir de leur mieux contre les coups qu'ils pourraient recevoir, sachant que beaucoup de prisonniers présentent de semblables crises, les uns tous les mois environ, d'autres plus fréquemment, d'autres plus rarement. Bien souvent, un gardien expérimenté comprend à l'aspect de l'homme, si une crise est imminente. 11 y a là pour quelques-uns comme une espèce d'aura qui se manifeste par des symptômes variables, mais qui sont toujours à peu près identiques chez un même individu, annonçant une crise prochaine. Le détenu en a lui-même quelquefois conscience, et il prévient que le mauvais moment va l'envahir.
On voit d'après cela combien était fondé le rap-
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prochement que nous avons établi au début de ce chapitre, entre le criminel et l'épileptique. Ces mauvais moments, que Ton observe aussi bien chez les hommes que chez les femmes et les enfants, ne sont pas autre chose qu'une crise d'épilepsie du sentiment. Qu'à cette perversion de toutes leurs idées, qui leur fait mépriser le châtiment, qu'ils savent être la conséquence de ces crises, se joignent quelques convulsions toniques ou cloniques, et ce sera là une véritable crise d'épilepsie avec exaltation maniaque, comme il est donné d'en observer en plusieurs circonstances. Seulement, il faut bien le dire, ces convulsions seraient capitales et véritablement décisives pour eux, parce qu'elles les feraient classer parmi les épileptiques, et si elles avaient eu lieu avant l'accomplissement du crime, elles les auraient signalés comme étant des malades irresponsables. Ce point d'analogie entre les criminels et les épileptiques a été relevé par maints auteurs et notamment par M. le professeur Brouardel (1), notre maître éminent, qui l'a étudié dans un magistral article.
^1) Brouardel, le Criminel [Gazette des hôpitaux^ 1890).
30i RESPONSABILITÉ CRIMINELLE.
Il est du reste d'observation vulgaire que toutes les maladies du système nerveux, même souvent celles qui reconnaissent pour cause une lésion cérébrale permanente, procèdent le plus ordinairement par crises plus ou moins longues, séparées par un intervalle variable dans sa durée. Le fait est surtout manifeste chez les malades atteints de névrose. Il est à remarquer aussi, que chez tous les malades, aussi bien chez ceux qui portent une lésion bien définie, que chez les autres, une circonstance fortuite tout à fait en dehors de leur sphère morbide, suffit souvent à provoquer une crise de même nature que celles dont ils sont coutumiers. Le fait a été mis hors de doute par les expériences de M. Charcot, faites à la Salpêtrière sur les hystériques : un bruit soudain, une vive lumière, une émotion morale suffisent à donner lieu à une des manifestations ordinaires de Thystérie; il en est de même pour Tépilepsie, pour la chorée, pour les tics divers, voire même pour les cas où le système nerveux est seulement malade par suite d'une intoxication, la strychnine par exemple. Même pour les malades chez lesquels une lésion permanente des centres nerveux constitue un ensemble de symp-
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tomes permanents, on voit ceux-ci s'exaspérer et prendre plus d'intensité lorsqu'une circonslance quelconque vient agir sur leur cerveau déjà malade. Tout le monde sait que souvent une émotion morale peut augmenter les symptômes paralytiques chez un individu atteint d'hémiplégie, par suite d'hémorragie cérébrale, comme on sait aussi qu'il existe des observations dans lesquelles on a noté des paralysies existant depuis longtemps et cédant tout à coup quand la malade se trouve en présence d'une émotion morale intense.
La division des criminels en criminels d'habitude et criminels d'occasion repose sur l'observation de ce qui se passe dans toutes les maladies des centres nerveux. Le criminel d'habitude est un homme dont le cerveau est malade, soit par suite d'une malformation, d'un arrêt de développement, d'un trouble circulatoire, d'une compression, etc., ou même d'un agencement moléculaire spécial le constituant à l'état de trouble perpétuel dans son fonctionnement. Dans ces conditions-là, si les idées délirantes le portent vers les attentats à la propriété ou à la vie de ses concitoyens, ces crimes seront commis,
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la comprend, se décompose en plusieurs éléments : environ un cinquième de crainte des hommes, un cinquième de craintes religieuses, un cinquième de préjugés, un cinquième de vanité, un cinquième d'habitudes.
Celle définition nous paraît contenir une part de vérité; peut-être serait-elle plus proche de la réalité, si, conservant tous les facteurs que nous venons d'énumérer, elle faisait entrer pour une moitié au moins, les idées héréditaires.
Quoi qu'il en soit, il ne peut y avoir remords sans conscience ni conscience sans la notion du bien et du. mal et aussi sans la notion du devoir. La notion du bien et du mal, nous avons vu comment elle naît et se développe ; quant à la notion du devoir, elle est encore plus haute et suppose des compréhensions élevées touchant Torganisalion des sociétés. Or d'après ce que nous savons du fonctionnement cérébral de la plupart des criminels, des anomalies d'ordre anatomique et d'ordre psychique qu'ils peuvent présenter, sachant en outre combien la pondération et l'équilibre cérébral, si nécessaires, si indispensables pour avoir la notion du bien et du mal et celle du devoir, sont chose fragile, qu'il suffit
de la moindre névrose, de la moindre fièvre pour apporter dans ces conceptions un trouble plus ou moins durable, nous pourrions dire a priori que le remords est chose rare chez les criminels. Que les malformations crâniennes, que les lésions qui déterminent les troubles psychiques, que toutes causes qui atteignent suffisamment les cellules nerveuses qui servent à l'élaboration de ces idées, se montrent et certainement les idées doivent en être faussées, elles n'existeront peut-être même pas. Sans doute nous ignorons quelle place occupent dans l'encéphale, ces cellules à qui est dévolue une pareille élaboration. Nous ignorons cela comme nous ignorons la presque totalité des localisations cérébrales, mais ce que nous savons, c'est que ces cellules existent et qu'elles peuvent présenter des anomalies fonctionnelles, si leur nutrition ou leur composition physico-chimique est modifiée. Nous avons vu que certains criminels ne sont tels que parce que le sens moral leur fait absolument défaut; il est bien évident que ceux-là ne peuvent pas avoir le moindre remords. Mais, nous l'avons vu aussi, d'autres n'ont commis le crime que par suite d'une sorte d'éréthisme des
cenlres psycho-moteurs, prenant chez eux une prédominance telle, que tout s'efface devant leur mise en activité morbide. L'acte criminel commis, ceux-là peuvent avoir du remords, quand l'érélhisme a pris fin, si les cellules du sens moral sont dans un état d'intégrité suffisante. On sait que Menesclou, cet assassin doucereux qui attira une petite fille dans un endroit écarté, la viola, puis la tua, avait un cerveau dans lequel on trouva, après son exécution, les traces les plus indiscutables d'une lésion méningitîque profonde, qui était certainement la cause de son abominable action: et cependant, il avait du remords, comme il l'indique nettement lui-même dans les méchants vers qu'il a composés dans sa prison :
Je l'ai vue, je l'ai prise, Je m" en veux maintenant^ Mais la fureur vous grise Et le bonheur n'a qu'un instant.
Pitoyables vers, assurément, mais indiquant bien la disposition psychique de ce misérable. Le premier et le troisième de ces vers dépeignent l'impulsion irrésistible à laquelle il a succombé, le second indiquant nettement le remords. On
pourrait faire la même remarque relativement à cet autre impulsif, Papavoine, qui tua deux enfants qu'il ne connaissait pas, et qui ne cessa d'avoir du remords après son horrible forfait. Les épileptiques homicides, ont eux-mêmes souvent du remords, quand on leur apprend quels actes terribles ils ont commis, alors même qu'ils n'en conservent pas le moindre souvenir. Et à côté de ces faits, il en est d'autres démontrant qu'il existe de nombreux criminels chez lesquels le remords ne s'est jamais manifesté, alors que leur crime est dû à une simple perturbation psychique. C'est que, en effet, on ne saurait trop le répéter, pour que le remords existe, il faut que la portion du cerveau où les idées de bien et de mal et les idées de devoir évoluent, soit à peu près normale dans son fonctionnement.. Yoilà pourquoi les idiots ou les crétins criminels ne sauront jamais ce que c'est que le remords.
Lombroso, dans l'ouvrage que nous avons eu souvent l'occasion de citer, étudie la question du remords chez les criminels, et il cite nombre de réponses de condamnés qui dénotent chez eux, l'absence totale de tout sentiment de ce genre. Ferri et Lombroso ont eu la patience de s'enfer-
312 RESP05SÂBIUTÉ CBIMINKLLE.
mer dans les prisons, et de demander à chacun des détenus de leur Eaire le récit de l'acte qui les avait conduits devant la cour d'assises. Il est facile, en entendant un tel récit, de juger si celui qui le fait éprouve un sentiment quelconque de repentir. Certes, les conclusions des deux auteurs italiens ne sont pas Eaivorables à cette idée que le remords existe souvent, puisque sur 700 criminels ainsi interrogés, ils n'en ont trouvé que 23, soit 3,4 p. 400, qui leur aient paru se repentir de Tac te conmiis. 23 p. 100 restent absolument indifférents en racontant leur crime ; ils le narrent comme s'ils parlaient d'une aventure arrivée dans un autre monde, 10 p. 100 seulement affectent des allures effrontées et cyniques; mais rimmense majorité parle du crime commis avec iroe suprême indifférence. Et dire qu'il existe tout un système pénitentiaire exclusivement basé sur le remords que doit éprouver le criminel !
Donc, d'après ce que nous venons de dire, il est très rare que les criminels se repentent, surtout ceux dont le cerveau présente une malformation. Le remords peut se manifester, et nous avons vu qu'il existe chez quelques impulsifs, mais nous avons vu aussi qu'il est toujours nul