‹ De la responsabilité criminelleChapitre 6 sur 46 · PROGRÈS ACCOMPLIS · texte numérisé non relu

PROGRÈS ACCOMPLIS

française semble commencer à entrer dans une voie nouvelle, conforme aux données scientifiques. C'est ainsi que maintenant les épileptiques criminels sont presque constamment acquittés par le jury, parce que tout le monde sait aujourd'hui combien sont fortes et impérieuses les impulsions qui prennent naissance dans leur cerveau malade. Tout le monde sait que Tépileptique est souvent transformé, de par sa maladie, en une sorte d'automate inconscient, frappant avec une implacable fureur. Espérons que bientôt une telle jurisprudence deviendra tout à fait constante et que tous les malades de cette catégorie seront acquittés.

Il est aussi démontré maintenant, même aux yeux des gens du monde, que ces malheureux qui sont portés par leur cerveau malade à montrer en public leurs parties génitales, sans paroles ni gestes obscènes, et souvent devant des personnes qu'ils n'ont jamais vues, ces exhibitionnistes^ comme Lasègue les a dénommés, sont aussi des irresponsables et ne doivent pas être poursuivis. Enfin le bon sens public, qui trouve son écho dans les décisions du jury, s'est parfaitement rendu compte de ce fait de physiologie

cérébrale, savoir que lorsqu'une idée d'intensité violente s'empare d'un cerveau, elle annihile et réduit au silence toutes les autres fonctions de Torgane, régnant seule et sans qu'aucune autre idée puisse venir lui faire contrepoids pour empêcher les actes, qui en sont la conséquence, de s'accomplir.

C'est là ce qu'on nomme le crime passionnel.

Sans doute bon nombre d'esprits sensés mais arriérés gémissent et gémiront longtemps de voir une pareille doctrine devenir parmi nous de droit usuel, sanctionnée par la justice. Et de fait, cela semble regrettable au point de vue des principes purs. Mais la réalité des faits est autrement puissante que tous les principes et elle nous apprend ce qui se passe en nous. Quand nous sommes sous l'empire d'une violente émotion morale, nous perdons non- seulement l'exacte notion des choses, non seulement nous sommes invinciblement portés à commettre certains actes, auxquels nous ne songerions même pas si notre cerveau n'était pas en proie à une folie momentanée, mais encore cet organe est si profondément perturbé que ses fonctions les plus usuelles de sensibilité tactile

CRIMES PASSIONiNELS. 33

et de mouvement en sont pour quelque temps complètement anéanties. Sous l'empire d'une émotion morale très intense on n'y voit littéralement plus, on ne peut parler, les membres n'agissent plus et ne peuvent plus se mouvoir, on est cloué sur la place, comme le dit l'expression vulgaire. Du reste, le rédacteur du Code pénal admet cette théorie en principe, bien qu'il ne l'applique seulement qu'à un très petit nombre de crimes qu'il déclare excusables (C. P., art. 321 et suivants).

Il faut donc en prendre son parti, il existe bon nombre de criminels qui ne sont pas responsables^ de leurs actes et qu'il faut se garder de condamner comme des malfaiteurs. Sans doute^ disent quelques auteurs, nous admettons parfaitement le fait, mais c'est là une question de doctrine, sans application possible, attendu qu'il est impossible de laisser aux criminels, môme les plus irresponsables, une liberté d'action absolue. Il faut dont les séquestrer, dit M. Falret. Or la prison remplit parfaitement ce but (1) et M. Tarde ajoute avec beaucoup de

(1) J. Falret, Dict, encyclopéd. des se. méd.y 3® série, t. IIÎ, p. 630.

34r RESPONSABILITÉ CRIMINELLE.

désinvolture : « Le criminel doit être expulsé et excommunié socialement, or les bagnes et les prisons sont jusqu'ici l'expression unique de cette excommunication majeure ou mineure ( 1 ). »

J'en demande bien pardon à ces deux autorités, mais je trouve exorbitante une pareille proposition. Si en effet on se rend compte que le criminel, en perpétrant Tacte qui lui est reproché, n'a fait qu'obéir à une force cérébrale dont il n'avait pas la direction, il n'est pas coupable et ne saurait être puni, sans violer les lois les plus élémentaires de toute justice. Pourquoi dès lors lui infliger une peine dans le vrai sens du mot? La société a le droit et le devoir de se protéger, mais elle a aussi le devoir de faire soigner le malade atteint de cette perturbation cérébrale, en le séquestrant dans une maison appropriée, où on lui donnera les soins réclamés par son état. Sans doute, il est plus simple, plus commode et moins onéreux de supprimer le malade au/ lieu de le soigner, mais on voit sans peine à quelles conséquences on aboutirait avec une telle pratique.

Si ce malade est au contraire enfermé dans

(I) Tarde, loc. cil.

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